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Pensée critique : se libérer des dogmes ?

Finalement, alors que le projet des Lumières était de se libérer des dogmes, il semblerait que leur héritage en ait instauré de nouveaux.

Pensée critique : se libérer des dogmes ?
Publié le 17 août 2020

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Voir l'article précédent ici.


Notre système de production devient intolérable, notre obsession du progrès, injustifiable. Le prix symbolique et sensible de ce dernier est lourd. En tant qu'épuisement de notre esthésie(1), nous souscrivons aux pensées critiques de la modernité lorsqu’elles reprennent leur lamento sur l'affaiblissement inéluctable du sentiment du monde et de la vie à mesure du progrès de la connaissance et de la répétition de nos expériences.

« Tout fonctionne et le fonctionnement nous pousse toujours plus loin vers plus de fonctionnement, et la technique déchire les gens et les arrache de plus en plus à leur terre. Nos conditions de vie sont devenues purement techniques. Ce n'est plus une terre sur laquelle l'Homme vit aujourd'hui »(2).

Concernant le progrès donc – principalement assimilé de nos jours au progrès technique avec notamment l’avènement du numérique – il est inévitable d’en changer la conception. Afin qu’il ne repose pas uniquement sur des critères économiques soumis à des ratios de R&D, il doit se fonder sur de nouveaux critères de reconnaissance sociale. C’est à travers ces nouveaux critères, à inventer ou réinventer, que nous pouvons éviter de succomber à la fuite en avant. L’humanité doit retrouver une forme d’humilité face à ce progrès, puisque s’en remettre uniquement à lui revient à transférer à une force abstraite et impersonnelle des responsabilités qui sont, d’abord, personnelles. Le progrès à venir, en s’associant au bonheur et à la réalisation de soi, devrait retrouver une certaine mesure.

En retrouvant une forme d’humilité face à nos capacités et aux objectifs que nous souhaitons atteindre, cessons d’assujettir la nature à nos volontés, sous peine de nous autodétruire dans une interminable consommation de nature. En reconsidérant cette dernière comme un ensemble vivant – et non plus comme une ressource – nous pouvons réintégrer le progrès dans le temps long. Ce retour du long terme évite de succomber aux désirs matériels immédiats, réenchante la vision du progrès et permet de ne pas perdre « notre émerveillement primitif pour la nature des phénomènes que nous éclaircissons à la lumière de nos connaissances de plus en plus exactes et nombreuses »(3).

La réduction des inégalités se change en nécessité, tant sur le plan de l’efficacité économique que sur celui de la justice sociale(4). En chavirant l’orthodoxie libérale et en ayant recours à une planification stratégique, un capitalisme social doit émerger, pour faire coïncider intérêts privés et intérêts collectifs. Le refus de dogmes tels que ceux portés par la notion du ruissellement, implique sans doute une place plus importante de l’Etat en tant que mécanisme de contrôle. Daté de mars dernier, l’article de François Perret(5) dans Forbes illustre déjà cette tendance, par l’indication du recours à la monnaie hélicoptère et à certains principes keynésiens.

Le diagnostic sur les inégalités, déjà posé, entre autres, par Stiglitz et Piketty, indique que leur nécessaire réduction passe par davantage de redistribution des richesses, avec un rôle de l’Etat et d’institutions collectives de contrôle plus affirmé. Ce changement de paradigme économique ne doit pas faire abstraction de l’efficience de l’appareil étatique – parfois critiqué par certains économistes. Adam Smith comme Benjamin Bentham prônent certes un système économique révolutionnaire, basé sur la raison et l’efficacité pour atteindre une situation de bien-être sociétal, mais ils ne manquent pas de réaffirmer le rôle de l’Etat autour de quelques dimensions sociétales importantes qui ne peuvent pas être régulées par l’égoïsme. C’est pourquoi un retour de l’appareil étatique, de sa capacité de décision et de son efficacité peut sembler utile.

Pour y parvenir, le rôle de l’entrepreneur au sens large doit être redéfini.(6)La raison d’être de l’entreprise en tant qu’organisation complémentaire de l’Etat ne doit plus répondre à l’optimisation de revenus financiers individuels, mais à l’accroissement de son impact en termes de bien-être sociéta(7). Autrement dit, la réussite d’une entreprise ne s’évaluerait plus d’après sa valeur, mais d’après son degré d’importance dans la société avec, par exemple, un encadrement des revenus financiers entre les plus élevés et les moins élevés(8).

Enfin, contre l’idée d’Homme universel et d’homogénéisation de la culture, Levi-Strauss propose de définir la culture par référence à la règle : est culturel tout ce qui fait l'objet d'une norme conventionnelle, acceptée par tous et qui devient si habituelle que son caractère conventionnel n'est au fond révélé que lorsqu'on la compare à d'autres. De ce fait, sur le plan identitaire, le retour à l’Etat-Nation permet de redéfinir les bases d’une identité collective ancrée dans la culture et l’histoire des nations, pour voir un retour de la conscience collective et du Volksgeit(9). Le printemps des traditions admet l’humble renversement de la construction d’un Homme générique et individualiste. Cette proposition, qui instaure l’idée de liens et d’enrichissements entre des identités nationales, se distingue fondamentalement de la vision universaliste portée par certains penseurs des Lumières et à laquelle nous avons majoritairement adhéré, qui fait de l’Occident le modèle à suivre absolument. Comprenons les mouvements radicaux (religieux, identitaires, culturels), sans nous placer en opposition, mais plutôt dans l’optique de construire un avenir commun, fait de liens et d’enrichissements entre particularismes affirmés.

Finalement, alors que le projet des Lumières était de se libérer des dogmes, il semblerait que leur héritage en ait instauré de nouveaux. Ce sont ces nouvelles chapelles que nos pistes de réflexion tentent de remettre en question. En s’inspirant des critiques de la modernité telle que nous la connaissons aujourd’hui, les pensées des anti-lumières nous ont permis de formuler des propositions relatives au progrès, à l’économie et à l’identité pour réfléchir à un autre avenir.

(1) Burke, 1757

(2) Martin Heidegger, 1966

(3) Burke, 1757

(4) Voir les constats de Stiglitz et Piketty

(5) Directeur de Pacte PME

(6) « L’effondrement d’une partie de l’appareil de production, comme l’effet sur les prix de mesures de soutien, peuvent relancer le processus de destruction créatrice décrit par Schumpeter. Son entrepreneur gagnerait alors sur le terrain la bataille théorique qu’il avait engagée, il y a longtemps, aussi bien contre les stagnationnistes optimistes comme Keynes que pessimistes comme Marx » Strauss Kahn

(7) L'OCDE poursuit un programme ambitieux dans le but de développer de meilleures mesures de bien-être

(8) Voir The Conversation du 20/04/2020

(9)« L'idée de Volksgeist constitue le pilier de l'Ecole historique du Droit dont le principal fondateur est Savigny (1779-1861). La philosophie (au sens large du terme) de cette Ecole constitue une réaction contre l'idéologie de la Révolution française et la philosophie des Lumières. Le Volksgeist représente un Weg, un chemin qui évoque le passé comme histoire et culture d'un peuple ; c'est-à-dire un Weg qui s'ouvre à l'héritage traditionnel d'un peuple et constitue le fondement de son identité » Stamatios Tzitzis

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