Menu
nation
Souveraineté alimentaire
Covid-19, ou la perte de notre souveraineté et sécurité alimentaire Abonnés

Depuis mars 2020, la crise de la covid-19 a été révélatrice de la tragique situation de dépendance dans laquelle est tombé notre pays après des décennies de politiques néolibérales. Dépendance, malheureusement, qui s’est étendue dans de nombreux domaines stratégiques et névralgiques pour notre Nation.

Covid-19, ou la perte de notre souveraineté et sécurité alimentaire
Publié le 9 septembre 2020

Depuis mars 2020, la crise de la covid-19 a été révélatrice de la tragique situation de dépendance dans laquelle est tombé notre pays après des décennies de politiques néolibérales. Dépendance, malheureusement, qui s’est étendue dans de nombreux domaines stratégiques et névralgiques pour notre Nation. On a tous encore en tête l’histoire des masques : des stocks de réserve insuffisants, une quasi-absence de production nationale, une pénurie généralisée pour le personnel médical et une course frénétique à l’approvisionnement dans un monde en concurrence brutale pour répondre à l’urgence vitale.

Mais plus largement, cette crise nous a permis de reconsidérer l’intégralité de notre système et ces pans entiers de notre économie transférés à l’autre bout du monde, mettant en danger, pour ne citer que quelques exemples, notre indépendance sanitaire (productions et accès aux médicaments et au matériel médical), militaire (délocalisation de la production des pièces nécessaires à notre armement et équipement) ou économique (délocalisation de nos industries et des fournisseurs, provoquant un chômage de masse, dépendances aux énergies fossiles et aux matières premières). A cela, on peut ajouter un secteur que l’on pensait jusque-là protégé et épargné par la mondialisation, mais qui s’est avéré sous-tension après la fermeture de nos frontières nationales face à l’expansion mondiale de la covid-19 : l’agriculture.

Suite à cette crise, une des limites de ce modèle agricole mondialisé s’affiche rapidement : les producteurs agricoles français se plaignent de ne pas trouver de mains d’œuvre, alors qu’au même moment, le Pôle emploi enregistre en quelques semaines des millions de nouveaux chômeurs, en plus de ceux y étant déjà inscrits. Suite à la fermeture des frontières et à l’impossibilité de compter sur la main d’œuvre étrangère pour effectuer les nombreux travaux agricoles, cette annonce fait écho à celle alarmante de l’ONU et de l’OMC qui s’inquiètent d’une possible pénurie alimentaire au niveau mondial (en cause, le ralentissement de la circulation des travailleurs de l'industrie agricole et des containers de marchandises aux frontières qui entraîne une hausse du gaspillage alimentaire et de la péremption des produits). Ainsi, faute de main d’œuvre disponible, il semblerait qu’il devient impossible de produire et de récolter, mettant en danger notre souveraineté et sécurité alimentaire.

Cependant, comment comprendre la logique d’un déficit de main d’œuvre pour les travaux agricoles quand les chômeurs se comptent en millions, phénomène n’épargnant aucune région de France ? On pourrait le justifier en considérant que tout le monde n’a pas la vocation ou l’envie de travailler dans les champs. Mais quand bien même, des centaines de milliers de Français se sont inscrits sur la plateforme « Des bras pour ton assiette » créée par le gouvernement afin de répondre aux difficultés rencontrées par les producteurs pour recruter. Pourtant, très peu de ces inscrits ont trouvé un job, de nombreux postes sont restés vacants et les producteurs ont rapidement sollicité le gouvernement pour permettre à la main d’œuvre étrangère de venir en France au plus vite. Les producteurs se sont justifiés en arguant que très peu des candidats inscrits sur cette plateforme étaient compétents, endurants (pour des travaux agricoles pénibles), voire réellement motivés (selon eux, certains ne se seraient inscrits que pour sortir de chez eux en période de confinement !).

Si ces motifs invoqués sont en partie vérifiés, il reste que de nombreux citoyens capables et de bonne volonté ont fait part de leur disponibilité. De plus, il s'agit là de causes à court terme du non recrutement, mais de conséquences à long terme d'un éloignement de la main d’œuvre nationale du marché du travail agricole. Conséquence des dernières décennies qui ont vu les producteurs recourir de plus en plus régulièrement à une main d’œuvre étrangère docile et serviable, une main d’œuvre acceptant de travailler pour des salaires plus bas et dans des conditions dégradées.

Ainsi, il est devenu difficile pour des travailleurs français d’entrer en compétition avec ces travailleurs venus d’Europe de l’Est, d’Afrique noire, du Maghreb et même d’Amérique du Sud. Les compétences se sont perdues après des décennies de désintérêts pour les ouvriers agricoles français. Les Français se sont démotivés pour faire les récoltes, quand les salaires proposées ne couvraient ni les coûts fixes, ni parfois le déplacement et l’hébergement qui ne sont même plus systématiquement pris en charge par les exploitants agricoles. Pour ces producteurs dopés aux travailleurs migrants, cette orientation n’a pas forcément été volontaire, au contraire, mais plutôt le résultat d’une politique générale qui tend vers la recherche systématique de réduction des coûts dans un monde en compétition. Et quand la production ne peut pas être entièrement délocalisée, c’est le travailleur qu’on délocalise.

Au cours des 19ème et 20ème siècles, la production agricole a évolué, passant de la petite ferme fonctionnant au niveau familial et communautaire à une exploitation produisant en masse sur le modèle californien. La première produisait ses récoltes, son engrais et sa semence dans un cercle presque fermé et autosuffisant, assurant le ravitaillement sur le marché local. La deuxième vend sur les marchés mondiaux et achète chez Monsanto ou Limagrain ce qu’elle produisait elle-même par le passé. Ce changement dans le sillage de la révolution verte a entraîné une spécialisation accrue de la production selon les régions sur le modèle de Ricardo, une mécanisation de l’agriculture et un exode massif des campagnes vers les villes des populations devenues sans-emploi.

Cette évolution a poussée de nombreux petits producteurs dans le besoin et hors de leurs terres. Depuis les années 80, on assiste à l’extension de l’idéologie néolibérale et de la globalisation à la production agricole. L’ensemble des acteurs agricoles de la planète ont été mis en concurrence, créant de nouveaux circuits mondiaux de production et de distribution. On a vu la normalisation et la standardisation des produits agricoles et des produits transformés. On a assisté au développement du transport international, devenu moins cher et beaucoup plus rapide. Finalement, il y a eu la fixation sur les marchés mondiaux des prix, tirés vers le bas par les nouvelles techniques de productions intensives, soient-elles destructrices de l’environnement et des sociétés. Cette politique productiviste a fortement été encouragée par l’Union européenne à travers la politique agricole commune, pas pour veiller à assurer la souveraineté et la sécurité alimentaire de notre continent, loin de là, mais pour poursuivre le modèle sacré du libre-marché.

Du côté des producteurs, il a fallu s’adapter et suivre la marche imposée vers le modèle californien de production agricole. Ce modèle se caractérise par des productions monocultures de masse usant les sols et s’étendant sur de grandes surfaces, et par un besoin d’une force de travail temporaire nombreuse, pas chère et flexible. Par rapport à d’autres formes de productions industrielles classiques, la spécificité de la production agricole est dans la notion de «récolte». Cet élément est essentiel et déterminant de l’ensemble de la production. C’est le moment vital pour la survie des producteurs et l’aboutissement d’une année de travail. C’est également et surtout un moment qui ne peut pas être décalé dans le temps. La main d’œuvre doit être disponible et prête à entrer en action rapidement, selon l’évolution des conditions météorologiques et de la maturation des productions. Quand elles sont prêtes, il est urgent de les récolter et de les mettre à l’abri des intempéries. Le nombre de travailleurs va ainsi varier fortement selon les années, rendant l’estimation des besoins humains difficile à planifier et nécessitant un réservoir conséquent en cas de fluctuations imprévues. Un exploitant va tenter au maximum de raccourcir la durée de la récolte en ayant une main d’œuvre conséquente. Ce besoin de rapidité au moment de la récolte est à l’origine de tensions entre le donneur d’ordre et les travailleurs, car les mouvements sociaux pouvant apparaître à cette période de l’année mettent en danger la production.

L’autre élément essentiel est le coût des salaires des ouvriers agricoles qui représentent de 40 à 60% des coûts de production dans l’agriculture. Il est de l’intérêt des producteurs de les maintenir le plus bas possible pour maintenir leurs bénéfices et de ne pas travailler à perte, auquel cas, autant laisser pourrir leur production dans les champs. Les négociations difficiles avec les acteurs de la grande distribution et la concurrence avec les productions des pays du sud de l’Europe et du Maghreb accroissent d’autant plus cette pression sur les prix d’achat, et donc sur les bas-salaires des ouvriers agricoles.

Pour répondre à ce besoin de flexibilité et de bas salaires, les producteurs ont besoin d’avoir recourt à une catégorie d’ouvriers prêts à accepter les conditions les plus défavorables. L’accès à cette main d’œuvre est la garantie du fonctionnement de ce modèle capitaliste mondialisé. En ce sens, la présence des travailleurs immigrés est une aubaine. L’exode rural de la moitié du 20ème siècle et l’émigration des jeunes diplômés des campagnes vers les grandes villes ont vidé le réservoir de main d’œuvre disponible dans les différentes régions agricoles, laissant la place à ces ouvriers non-qualifiés venus d’autres horizons.

Ce sont souvent d’anciens paysans du tiers monde, devenus incapables d’assurer leur survie alimentaire (de par l’inondation de leurs marchés nationaux par les produits européens ou chinois ultra compétitifs et subventionnés ou par le rachat de leurs terres par les grands groupes de l’agro-industrie) ou des personnes fuyant des situations humaines, politiques et économiques catastrophiques dans leurs pays et cherchant dans l’émigration de nouvelles manières de survivre. Ce sont aussi des citoyens de la partie est de l’Union européenne, Pologne, Bulgarie ou Roumanie en tête, venus gagner en quelques mois en France l’équivalent d’une année de salaires dans leurs pays respectifs. Et qui peut leur reprocher, nous en ferions sûrement tout autant. Ces travailleurs enchaînent les saisons, les récoltes et les travaux agricoles dans des conditions qui se sont rapidement dégradées. Ce recours à de la main d’œuvre étrangère n’est pas une spécificité française, mais un phénomène croissant à l’échelle de l’Union européenne. Certains pays, comme l’Italie ou l’Espagne, ont une belle longueur d’avance en la matière, comme dans les champs de tomates de la Basilicate ou sous les hectares de serres blanches de l’Andalousie. Ce qui s’y passe actuellement est un avant-goût de ce qui arrive progressivement en France. Des travailleurs agricoles migrants y (sur)vivent dans des conditions de vie indignes, dans des ghettos de tôles et des squats dans les périphéries des villages des régions agricoles, sans accès à des contrats de travail et aux soins médicaux (les maladies et les accidents s’y multiplient), sans respect pour la réglementation du travail et de la sécurité, et dans l’indifférence générale. Tout cela pour des salaires de misères qui leur permettent, à eux encore, de nourrir les familles restées aux pays d’origine, mais qui en aucun cas ne permettraient à des locaux de vivre dans des conditions de vie décentes.

Comme on le voit, le recours à la main d’œuvre étrangère, et ces conditions de vie et de travail indignes qui en résultent, ne sont pas le fruit d’une décision unilatérale des exploitants agricoles d’asservir les travailleurs migrants, ni d’un manque réel de compétence ou de motivation chez les travailleurs français. Il suffirait de bien payer les ouvriers agricoles, dans le respect des conditions de travail et d’accueil pour voir rapidement affluer des candidats français heureux de pouvoir contribuer à l’effort national. Mais cela devient compliqué, voir impossible, car il s’agit bien d’une conséquence de cette dérive productiviste de la production agricole au niveau mondial, ouvrant les marchés nationaux, mettant en concurrence les exploitants et permettant aux géants de l’industrie alimentaire de se gaver. Leur exploitation sont la garantie du maintien d’un système injuste qui ne respecte ni le travail ni la terre, et qui met en danger la souveraineté et la sécurité alimentaire de notre pays.

Car au-delà de la dépendance actuelle de l’économie agricole française à une main d’œuvre étrangère peu chère et exploitable, c’est l’ensemble de la production en elle-même qui est devenue dépendante de la mondialisation, de la graine aux fertilisants et pesticides. Car, que vaut aujourd’hui l’agriculture française sans les intrants (engrais chimiques et pesticides) et les plastiques (serres ou emballages) issus de la filière pétrolière sur laquelle nous n’avons que peu de contrôle ? Que vaut-elle sans les nombreuses machines qui tournent aux carburants et qui réalisent en quelques heures le travail de centaines d’hommes ? La réponse est hélas assez tragique, pas grand-chose. Car notre agriculture est aujourd’hui totalement dépendante de la main d’œuvre étrangère et des produits pétroliers (presque 70% des consommations d’énergie directe des exploitations agricoles). On peut facilement se projeter sur ce qu’il adviendrait si la crise sanitaire venait à se prolonger ou à s’intensifier, voire pire, si nous n’arrivions plus à nous fournir en pétrole (blocus ? pic pétrolier ? prix exorbitants ?).

Sur du court/moyen terme, il est évident qu’il est urgent de repenser notre modèle agricole pour assurer notre souveraineté (survie ?) alimentaire. La transition sera issue d’une volonté politique forte, prendra un certain temps et ne sera pas forcément facile. Mais elle est nécessaire aussi bien pour assurer notre souveraineté que pour porter un projet écologique crédible et pour éviter que la mise en concurrence de la main d’œuvre étrangère pour des raisons de coûts devienne systématique à tous les niveaux de notre société, entraînant vers le bas, salaires et conditions de travail.

Souverainistes, nous militons pour le droit de tous les peuples à une souveraineté au sens plein. En urgence, il est temps d’arrêter de considérer que l’agriculture est un marché comme les autres, et que dans ce raisonnement il doit suivre une logique productiviste qui devient destructrice. En urgence, il est temps de sortir l'agriculture de sa dépendance au pétrole et de le réinscrire dans un contexte plus large qui inclut, l'élevage, la gestion des forêts, de la biodiversité, de l'eau et des ressources halieutiques. Il est temps de revaloriser les métiers agricoles, et les métiers manuels en général, à travers l’école et l'apprentissage. Il faut aussi comprendre la détresse de ces zones rurales (marquées par l'endettement, les suicides et le rejet du système), réhumaniser ces métiers et les reconnecter à l'environnement et à la biodiversité pour qu'ils ne se conçoivent plus seulement comme une exploitation de la terre. En urgence, il est temps de renommer l’ « alimentation bio » en « alimentation » et ce que l’on considère actuellement comme l’ « alimentation » normale en « alimentation issue du chimique ». En urgence, il est temps de donner la priorité au local sur le global pour arrêter de livrer nos producteurs à une concurrence globalisée qui n’est pas loyale. Les producteurs, tout comme les ouvriers agricoles qu’ils embauchent, méritent de travailler et de vivre dans des conditions dignes, pour un salaire juste. Sortir de cette logique productiviste et concurrentielle, c’est aussi la possibilité de revoir la coopération avec les pays en voie de développement et de donner à leurs producteurs la chance de vivre de leur travail. Notre souveraineté alimentaire est aussi leur souveraineté alimentaire. La terre n’est ni un bien inépuisable, ni un bien privatisable. Une nouvelle manière de consommer et de produire s’impose d’urgence, sous peine de voir l’alimentation destinée à une minorité de privilégiés et l’exemple sociétal agricole s’étendre à d’autres secteurs de l’économie, plongeant des pans entiers de nos populations dans la précarité.

0 commentaireCommenter