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Face au fiasco de l’enseignement à distance, Blanquer n’assume pas Abonnés

ARTICLE. Alors que le gouvernement a décidé de fermer les écoles et de les faire passer en enseignement en distance, des pannes massives du CNED et d’ENT ont empêché de nombreux élèves de se connecter. Plutôt que d’interroger la dépendance numérique française, le ministre Jean-Michel Blanquer a préféré accuser tous azimuts.

Face au fiasco de l’enseignement à distance, Blanquer n’assume pas

« À situation exceptionnelle, mesures exceptionnelles… nous avons limité le temps des sessions et instauré une logique de quota. Quand le nombre d’utilisateurs maximum est atteint, il vous faut patienter pour y accéder à votre tour. Désolé pour cette contrainte. Revenez et essayez à nouveau d’ici quelques minutes ».

Voilà ce que pouvaient lire, ce mardi 6 avril, professeurs et élèves d’Île-de-France, du Grand-Est ou encore de Normandie et d’Occitanie, en essayant de se connecter à l’espace numérique de travail (ENT) pour assister à leur cours à distance. Le Centre national de l’enseignement à distance (CNED) a lui aussi été paralysé, dans toutes les académies. Un premier jour catastrophique qui rappelle l’impréparation du ministère de l’Éducation lors du premier confinement.

Face à l’afflux massif des élèves en enseignement en distance, les serveurs ENT comme “Ma classe à la maison” du CNED n’ont tout simplement pas tenu le coup. Face au tollé sur les réseaux sociaux, Jean-Michel Blanquer, Ministre de l'Éducation nationale, de la Jeunesse et des Sports, a d’abord pointé du doigt l’entreprise OVH : « ces ENT dépendent d’un opérateur privé – OVH Cloud – qui a eu un incendie à Strasbourg il y a quelque temps, et qui n’a pas pu faire face à l’afflux de connexions ce matin » a-t-il ainsi expliqué sur France info.

Or, cette accusation a été rapidement récusée par le PDG de OVH lui-même, Michel Paulin qui a fait remarquer que « des régions ENT affectées et des applications indisponibles ne sont pas hébergées chez Ovhcloud ! » et que « l'incendie de Strasbourg n'a aucun lien avec ces derniers ». En effet, la plateforme du CNED “Ma classe à la maison” est hébergée par un service fourni par une entreprise… américaine, “Blackboard” dont le cloudest fourni par… Amazon. Les joies de l’absence de souveraineté numérique…

Face à ce flagrant délit de cafouillage, le ministre s’est empressé d’incriminer une autre cible toute trouvée venue « de l’étranger » : « Vous avez des attaques informatiques. C'est le cas de ce qu'il se passe pour le Cned ce matin où vous avez des attaques informatiques, apparemment venues de l'étranger pour (…) empêcher les serveurs de fonctionner » et un communiqué de l’Éducation nationale d’enfoncer le clou en dénonçant : « plusieurs attaques de type DDoS simultanées sur les serveurs ».

De quoi susciter l’hilarité et le cynisme de beaucoup d’internautes se souvenant des accusations lancées à la Russie l’année passée : « J'ai toujours su que les hackers russes voulaient choper les plans de mon cours sur le participe passé », fait ainsi remarquer l’un d’eux, alors qu’un autre s’esclaffe « J'imagine les hackers russes ce matin : "Ils ont repris le distanciel en France, allez on attaque !" »

Plutôt que d’avouer sa propre impréparation et sa propre sous-estimation des effectifs scolaires utilisant les plateformes numériques de continuité pédagogiques ; plutôt que de soutenir OVH, actuellement en difficulté à cause de l’incendie de Strasbourg ; plutôt que de fermer les yeux sur une entreprise des GAFAM, qui profite largement de la crise du COVID-19 tout en se montrant incapable de fournir un service qui fonctionne correctement pour les élèves ; le ministère a préféré s’attaquer à l’une des rares « licornes » françaises (entreprise valorisée à plus d’un milliard de dollars) capables de contribuer à la ô combien essentielle souveraineté numérique du pays.

Pourtant, dès le 26 février 2020, Jean-Michel Blanquer avait expliqué que le ministère était « préparé sur l’enseignement à distance, déclenchable au cas par cas, ou massif si ça devait prendre des proportions plus importantes ». Or, comme l’avait déjà fait remarquer à nos confrères du Point Marie-Christine Levet, experte en numérique éducatif, « [l’enseignement à distance] a été une catastrophe. On nous a servi une télévision scolaire des années 1960 ! Quant au Cned, c'est un outil qui date de Vichy… Même s'il a été modernisé, il utilise des fonctionnalités de base, les rudiments de l'ed-tech. Et le système, on l'a vu au début, n'était pas prêt à soutenir un tel afflux de connexions. »

Selon une étude conduite par une équipe de chercheurs de l’Université Aix-Marseille, le bilan de l’enseignement « distanciel » au cours de l’année 2020 a en effet été médiocre. Elle indique que les enseignants ont dû faire face tous seuls à l’enseignement à distance : « 54,8% estiment ne pas avoir été conseillés quant aux choix des outils numériques ». Pour eux, « il ne s’agissait pas d’un enseignement à distance “préparé” mais bien d’un enseignement à distance improvisé dans l’urgence par les équipes éducatives. »

Face à ces problèmes, de nombreux enseignants ont utilisé des outils numériques étrangers comme WhatsApp, Zoom ou YouTube, phénomène que Mme. Levet regrette amèrement : « les grands gagnants de ce système D, ce sont les Gafam ! Il faut le reconnaître, ils font des outils redoutablement efficaces et faciles à manier, mais avec un degré de protection des données très aléatoire (…) Il faut rattraper notre retard et développer une filière ed-tech française, mais cela demande de l'investissement. Le numérique est le parent pauvre du budget de l'Éducation nationale : 90 millions d'euros en France contre 900 millions au Royaume-Uni. »

Par conséquent, plutôt que de tourner autour du pot, monsieur le ministre devrait prendre ses responsabilités, assumer ses erreurs, et surtout investir pour l’avenir en se tournant résolument vers le souverainisme numérique, seul à même de nous protéger des méthodes prédatrices étrangères (quand il y en a) et de la dépendance outre-Atlantique.

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