Analyses
Rodéos
Comment dompter les « rodéos sauvages » ? Abonnés

OPINION. Les « rodéos urbains » sont devenus un vrai fléau dans nombre de métropoles. Comment appréhender un tel phénomène et canaliser cette énergie avec fermeté ? Pour notre lecteur, la répression n’est pas l’unique solution.

Comment dompter les « rodéos sauvages » ?


La presse française est souvent davantage douée pour les formules faciles et accrocheuses que pour la profondeur de ses analyses. C’est ainsi qu’elle se gargarise du terme « rodéo sauvage » pour décrire les démonstrations improvisées de roue arrière pratiquées bruyamment et en toute illégalité par certains jeunes de grandes agglomérations sur des machines pas toujours dotées d’une carte grise en règle ni homologuées pour rouler sur la route, et ceci dans des conditions de sécurité déplorables. Qualifier ces incidents de « délits routiers en bande organisée » est donc beaucoup plus approprié que de les baptiser « rodéos sauvages ». C’est un peu plus long, certes, mais, d’une part, cette appellation évite de valoriser les auteurs de ces infractions en les assimilant à des cow-boys des temps modernes et, d’autre part, elle donne une meilleure compréhension de la nature du phénomène. Mais c’est moins clinquant, donc moins vendeur. Il est facile d’en conclure où se situent les priorités de ladite presse. Ce qui est encore plus gênant, c’est que les politiques reprennent la même terminologie et ne sont guère plus pertinents dans leur domaine qui est d’assurer la sécurité de leurs concitoyens. Du coup, presse et gouvernement forment un couple bien assorti qui est, hélas, fertile en matière d’enfumage et de procrastination.

Que fait le gouvernement ? Il envoie de façon sporadique des policiers qui n’ont pas les moyens d’agir de façon adaptée à ces circonstances, et qui sont tétanisés par le risque de provoquer une bavure qui pourrait « embraser les quartiers », comme ils disent. Ah oui, il a aussi fait passer la loi 2018-701 du 3 août 2018 « renforçant la lutte contre les rodéos motorisés » (expression en forme d’hommage aux journalistes qui ont trouvé ce terme marketing), dont les articles L236-1 à L236-3 aggravent les sanctions contre les auteurs de ce genre de délit : grosses amendes, peines de prison, confiscation du véhicule. Formidable. Mais encore faut-il les attraper ces délinquants.

On en revient au problème des policiers, que le même gouvernement jugule et corsète pour éviter les bavures, et auxquels il s’abstient de donner des moyens adéquats au point de les rendre impuissants dans ce contexte. Si, malgré tout, les policiers réalisent l’exploit d’arrêter un contrevenant, encore faut-il que les juges appliquent les peines les plus dissuasives. Par exemple, il est prévu à l’article L236-2 de punir de deux ans d’emprisonnement et de 30 000 € d’amende ceux qui font la promotion de ce genre de délit, donc, par exemple, de les filmer avec un smartphone et d’en diffuser les images sur les réseaux sociaux. Je serais curieux de savoir combien de fois ces sanctions ont été appliquées depuis la promulgation de la loi.

Si l’on se penche un peu sur la question et que l’on essaye d’aller un peu plus loin dans l’analyse de ce phénomène, de quoi s’agit-il, aussi, en plus de délits routiers et d’incivilités ? De jeunes gens, passionnés de moto, qui ont acquis un vrai savoir-faire, indéniable, dans le contrôle d’une machine en équilibre sur la roue arrière, ce qui n’est pas à la portée de tout le monde, et qui veulent en faire la démonstration pour « frimer », comme on disait jadis, devant les potes et les nanas. Ce n’est pas nouveau : dans les années 1970, un nombre important de passionnés de moto et de vitesse se retrouvaient les vendredis soirs dans les grandes avenues des halles de Rungis pour faire des courses improvisées. Les grosses cylindrées déboulant à plus de 150 km/h, côtoyaient les engins de moindre puissance, ou même des vélomoteurs, et terminaient parfois leurs trajectoires mal maîtrisées dans le public massé inconsciemment à l’extérieur des virages. D’après la Mutuelle des Motards, il y eut ainsi 18 morts à Rungis, motards, passagers ou spectateurs, entre 1974 et 1977. Pour faire cesser l’hécatombe, car la police ne parvenait pas à endiguer le flot de motards qui convergeaient régulièrement vers Rungis, le gouvernement de Valéry Giscard d’Estaing décida de faire construire un circuit fermé dans la région parisienne, d’accès gratuit lors de journées dédiées, pour que les amoureux de vitesse puissent s’y défouler dans un cadre adéquat et sécurisé. C’est ainsi que le 1er décembre 1979 fut inauguré le circuit Carole, du prénom de la 18e victime de Rungis, Carole Le Fol, qui était âgée de 18 ans. Parallèlement, la police prit les mesures nécessaires pour interdire aux motards l’accès nocturne à Rungis, ce qui fut pratiqué fermement et efficacement puisque l’alternative existait dorénavant.

Pourquoi ne pas reproduire cette mesure de bon sens et de bienveillance dans le cas qui nous occupe ? Ces jeunes gens font preuve d’un réel intérêt pour la pratique de la moto et, pour beaucoup d’entre eux, ont développé un certain talent dans ce domaine. Plutôt que de vouloir mettre un couvercle sur cette marmite en ébullition, pourquoi ne pas essayer de canaliser cette énergie en leur donnant des infrastructures qui leur permettraient de pratiquer cette activité dans un cadre adapté, plus sécurisé et légal ? Non seulement la sécurité, la leur, celle des spectateurs et des passants, et j’ajouterais même celle des policiers, y gagnerait, mais ils pourraient ainsi assouvir leur passion sans être mis au ban de la société. Quand des jeunes, auxquels on reproche souvent leur oisiveté — au minimum — et leur absence d’assimilation dans la société française, manifestent un vif intérêt dans un domaine tout à fait légal, il est du rôle de l’État d’y être attentif et de les encourager à s’engager dans cette voie.

Faire de la moto n’est pas un délit (pas encore, pourraient ajouter Anne Hidalgo ou Sandrine Rousseau !), et ils pourraient trouver un débouché professionnel dans une activité en lien avec leur passion, comme mécanicien, agent commercial et, pourquoi pas, ingénieur ou pilote professionnel ? Il ne s’agirait pas de construire des circuits Carole partout en France, car il n’est pas nécessaire de disposer d’une grande superficie pour ce genre d’activité, il suffit d’aménager provisoirement de grands parkings ou de fermer temporairement des routes pour permettre ce genre de pratique. La discipline existante qui se rapproche le plus de ce qu’ils font est le « stunt », la cascade en bon français. En France, c’est une activité marginale qui se limite à des exhibitions, bien qu’il existe d’excellents spécialistes, mais c’est une vraie discipline sportive aux États-Unis, avec un public et une fédération dédiée. Bien sûr il faudrait organiser tout cela, avec un encadrement idoine, des pilotes connus qui s’investiraient pour promouvoir ce projet et des compétitions qui engendreraient des champions reconnus et respectés. Cela nécessiterait aussi un budget de l’État, mais la Fédération française de motocyclisme ainsi que les constructeurs moto et des partenaires commerciaux pourraient participer au projet afin d’aider à créer ces infrastructures et faciliter l’accès des populations concernées aux machines et aux équipements nécessaires.

J’anticipe les critiques : « Au lieu de récompenser les auteurs de ces infractions, il suffit de faire respecter la loi et de réprimer leurs agissements. » comme ce fut le cas avec le circuit Carole, la répression est d’autant plus efficace, légitime et acceptée quand une réponse compréhensive et adaptée aux attentes est possible et proposée par les pouvoirs publics. « Trop d’argent public a déjà été gaspillé dans ces banlieues (loi et plan Borloo) sans résultat tangible, ce n’est pas la peine d’en rajouter » : l’État n’arrêtera pas d’engager des dépenses publiques pour essayer d’améliorer la situation dans ces quartiers difficiles, c’est son rôle, alors pourquoi ne pas essayer cette solution ? Tous les problèmes ne seront pas réglés, mais c’est une option inédite, pour un investissement limité, qui mériterait d’être explorée. « Ce qu’ils aiment c’est braver l’interdit, provoquer la police et l’État, ces gens n’accorderont jamais de caution à une organisation officielle » : si l’offre est bien conçue et attractive, les passionnés y répondront car ils y trouveront davantage de satisfactions et, le succès aidant, par exemplarité, il pourrait se créer un cercle vertueux capable d’offrir une activité et un objectif avouables pour ces jeunes qui sont actuellement marginalisés. « Même si certains pourraient accepter cette solution, il y en aura toujours qui poursuivront la pratique illégale » : bien sûr, et il sera toujours aussi impératif de faire respecter la loi.

Il n’existe aucune solution parfaite et ceux qui pourraient grâce à cela retrouver « le droit chemin » ne méritent pas d’être laissés à l’abandon et assimilés aux cas désespérés.

Publié le 25 octobre 2021
commentaireCommenter

Nation

Europe