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Le retour de la diplomatie de la raison d’État face à la transformation internationale du XXIe siècle Abonnés

OPINION. Empêtrées dans la crise sanitaire, la France et l’Europe en ont presque oublié que le monde continue sa marche. Il faudra pourtant que notre pays regarde plus loin que le vieux continent s’il veut peser dans les défis diplomatiques de ce siècle.

Le retour de la diplomatie de la raison d’État face à la transformation internationale du XXIe siècle
Publié le 5 avril 2021

Nouvelles dynamiques internationales en pleine crise pandémique

En ne parlant que des nouvelles pandémiques depuis plus d’un an, on a l’impression que le monde entier est en arrêt forcé dont la fin semble encore indéfinie. C’est ainsi que nous croyons qu’au même titre que l’Europe, le reste du monde souffre, voire ne progresse plus dans l’état actuel. Malheureusement, cela n’est pas vrai. Alors que l’Europe reconfinait en novembre 2020, nombre de pays d’Asie-Pacifique, dont l’épicentre est la Chine, ont créé un grand espace de libre-échange à travers le Regional Comprehensive Economic Partnership (Partenariat régional économique global ou RCEP). Là, apparaît un nouvel axe géo-économique autour de l’Asie-Pacifique qui représentera 30% de l’économie mondiale actuelle. Et il est bien probable que ses effets changeront la donne de l’échiquier international de demain, comme si la centralisation géo-économique autour de l’Atlantique déclenchée après 1492 faisait sombrer les anciennes routes de la soie autour de l’Eurasie. Voilà pourquoi les deux puissances majeures de l’Océanie que sont l’Australie et la Nouvelle-Zélande, ont rejoint le RCEP. En outre, la Grande-Bretagne veut y prendre part après le Brexit. Ces nouvelles dynamiques pourraient être un nouveau défi pour la France et l’Europe dans un avenir proche.

Désillusion du mythe de l’intérêt commun

Est-ce que la France est bien prête à y faire face ? Il est inquiétant de voir qu’au fur à mesure que la politique extérieure et de défense commune devient un dogme intouchable, se réduit la marge d’œuvre de la politique extérieure française. À cela s’ajoute que cette manipulation est bien « apothéosée » par les européistes, pour qui la notion de l’intérêt commun est l’oracle moderne. Cependant, qu’est-ce que l’intérêt commun ? Et qui aura droit de le définir ? Les élites propagent qu’il est la paix et la prospérité. Mais en réalité, il désigne essentiellement des valeursuniverselles auxquelles toute l’humanité fait référence pour parvenir au bien commun. Même à l’intérieure du fameux couple franco-allemand qui est la première référence du destin commun, il y a des désaccords concernant la politique de défense commune, la France recherche la paix universelle aussi hors de l’hexagone par son universalisme, alors que l’Allemagne met l’accent sur la stabilisation de l’Europe centrale et orientale dans sa vision du monde germano-eurocentriste. Et s’agissant de la politique économique commune, la proposition française de créer un budget de la zone euro n’a guère été admise par l’Allemagne, qui n’y voit pas son profit particulier. Ce paradoxe de l’intérêt commun est bien visible à l’échelle pan-européenne. Face à la Chine, qui s’immisce de manière maline en Europe par les nouvelles routes de la soie, plusieurs pays de l’Union européenne, dont l’Italie, la Hongrie et la Pologne, ont rejoint le projet géopolitique de l’Empire du Milieu, sans considération des impacts négatifs sur l’indépendance européenne. C’est pourquoi l’intérêt commun est dans la réalité internationale une vitrine, dont on profite pour cacher ses véritables arrière-pensées.

Diplomatie louis-quatorzienne face aux turbulences internationales du XVIIe siècle

Au fait, la France avait déjà connu le paradoxe de l’intérêt commun jusqu’au XVIIe siècle. Avant la paix de Westphalie, les souverains étaient obligés d’agir bon gré mal gré dans la finalité commune qui est la solidarité chrétienne, dictée par les autorités supranationales. Par exemple, la participation aux croisades était imposée comme politique extérieure et de défense commune pendant le Moyen Âge. Surtout tout au long du XVIIe siècle, les circonstances internationales changeaient d’une manière radicale. La suprématie espagnole et des Habsbourg était contestée depuis la guerre de Trente Ans, l’expansion ottomane vers l’Europe centrale s’affirmait de plus en plus, et la construction coloniale en outre-mer se présentait comme nouvel enjeu de puissance. À cette époque-là, la France sous le Roi-Soleil a choisi une diplomatie qui fait primer avant tout la raison d’État. C’est-à-dire, malgré la solidarité catholique prescrite par le Saint Siège, la France a continué à combattre l’Espagne qu’elle trouvait plus menaçante à l’équilibre européen que les États protestants. Face aux puissances protestantes, la France concluait des alliances flexibles avec certaines d’entre elles, tantôt avec l’Angleterre contre les Pays-Bas, tantôt avec la Suède contre le Saint-Empire romain germanique. Et concernant le monde islamique, la France a entretenu l’alliance avec l’Empire ottoman. Lorsque les Ottomans ont encerclé Vienne, nonobstant les indications papales d’avoir recours aux Habsbourg, la France a refusé de les suivre, mais elle a pris l’Alsace pendant que les Polonais repoussaient les envahisseurs turco-musulmans. Malgré les tensions sérieuses avec le Pape, qui menaçait le trône de France d'excommunication, le Roi-Soleil n’a cessé d’agir dans l’intérêt national. En même temps, la politique extérieure de son royaume se tournait vers les Amériques et l’Orient. En y rétablissant la présence coloniale française en forte concurrence avec l’Angleterre, la France tissait de façon stratégique ses relations extérieures avec la Perse, l’Inde du Grand Moghol et la Thaïlande. À travers cela, la France s’est mise à la hauteur d’être puissance à l’échelle intercontinentale, au-delà d’être la première puissance d’Europe. D’ailleurs, il est à remarquer que ceux qui dominaient l’Europe au nom du bien commun de la chrétienté tels que l’Espagne et les Habsbourg se comportaient au fond pour favoriser leurs intérêts égoïstes. C’est la raison pour laquelle la diplomatie de la raison d’État est la résistance contre la domination de l’empire universel, celui qui veut conduire la diplomatie de chaque nation dans l’autorité supranationale. Il est bien paradoxal que malgré ce précédent, l’Europe actuelle diabolise la préférence à la diplomatie souveraine, en préférant s’appuyer sur la conduite supranationale.

Rechercher l’intérêt propre en restant ouvert au monde multipolaire

Au cours de ce siècle, la France pourra trouver plus de ses intérêts importants dans l’Asie-Pacifique que dans la fédéralisation européenne. Cela ne dit pas que la France devrait rompre avec l’Europe, mais que sa politique extérieure devrait rester bien flexible à la réalité mondiale. Jamais il ne faut fixer l’intérêt français que sur l’Europe, mais il est à rechercher aussi ailleurs. En fait, toutes les puissances le font, sauf celles européennes piégées dans la naïveté collective. Par exemple, les puissances d’Extrême-Orient, comme la Corée du Sud et le Japon, ne cultivent pas seulement leurs relations et intérêts géo-économiques en Asie dans le cadre d’une intégration régionale, mais les recherchent et multiplient à l’échelle planétaire, soit par le libre-échange, soit par le partenariat stratégique de façon très flexible. Donc, il faut que la France retrouve sa raison d’État louis-quatorzienne et assure ses avantages vitaux hors d’Europe, dans un monde multipolaire. Là, je rappelle que la France était la plus brillante sur l’échiquier mondial, lorsqu’elle était la plus libre et souveraine.

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