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Train des merveilles : les transports publics au service du patrimoine régional Abonnés

OPINION. Lancé en 2002 par une directrice de projet à la SNCF décédée récemment, le Train des merveilles circule encore. Preuve qu’avec un peu d’imagination, le service public peut aussi permettre de valoriser le patrimoine de nos régions.

Train des merveilles : les transports publics au service du patrimoine régional

Nicole Fizes, ancienne directrice du projet Trains Touristiques de la SNCF, est décédée ce vendredi 15 octobre 2021. Cette femme au dynamisme remarquable est à l’origine du Train des Merveilles de Nice à Tende, lancé en 2002 par la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur dont l’engagement a été décisif.

Lorsque Nicole Fizes a été nommée directrice du projet Trains Touristiques au sein de la SNCF par Guillaume Pepy, elle a tout de suite vu le potentiel de la ligne de Nice à Tende et elle a effectué un travail remarquable avec l’équipe SNCF locale pour monter, en très peu de temps, un produit extrêmement novateur pour la SNCF, voire pour la France. Tout a été revu, et notamment le train, avec des aménagements intérieurs adaptés et une décoration extérieure particulièrement réussie. À l’intérieur du train, une hôtesse valorise les produits touristiques locaux. Et c’est immédiatement un immense succès, avec un trafic du train considéré multiplié par trois, et des retombées très positives pour le commerce local avec des augmentations de chiffre d’affaires de 15 à 25 %.

Une grande dame s’en est allée, mais elle laisse un souvenir impérissable à tous ceux qui l’ont connue. Et puis, surprise tombée du ciel, nous avons gardé d’elle ou de l’un de ses collaborateurs, le texte suivant écrit en 2003 sur le Train des Merveilles, qui résume l’importance d’un tel projet pour redynamiser nos régions :

Le parc naturel du Mercantour, c’est le dernier royaume avant l’Italie. Les petits villages typiques s’égrènent tour à tour le long d’une ligne de chemin de fer qui a connu bien des vicissitudes et qui, il faut bien le dire, somnolait un peu. Peillon, Sospel, Saorge, Breil, La Brigue, Tende autrefois italienne, abritent les perles rares de l’art baroque piémontais, les nombreuses églises perchées en haut des rochers ou blotties contre le cœur des maisons. Le musée des merveilles à Tende nous fait remonter jusqu’à l’âge de bronze avec ses dessins sculptés dans la roche. La nature sauvage, les chemins escarpés, les canyons de la Roya font le bonheur des amoureux avisés de la nature et des sports extrêmes. De toutes ces richesses, il était indécent de n’en laisser la jouissance qu’à quelques privilégiés avertis et c’est la merveilleuse histoire de l’outil qui va permettre au plus grand nombre d’en profiter, que nous allons vous conter.

Le Conseil Régional de Provence-Alpes-Côte d’Azur, responsable des trains régionaux, a l’idée d’utiliser la ligne de chemin de fer qui va de Nice à Tende et en Italie, pour faire découvrir ces merveilles au plus grand nombre de personnes. Cela tombe bien. La SNCF, bien décidée à promouvoir le trafic touristique, vient de signer une charte nationale avec les ministères de la Culture et des Transports, RFF (Réseau ferré de France) et la FACS UNECTO (Fédération des Amis des Chemins de fer Secondaires-Union des exploitants de chemins de fer touristiques et de musées). Et la ligne Nice-Tende bénéficie d’un atout maître : la forte mobilisation des cheminots locaux pour tout ce qui peut dynamiser cette ligne. C’est vite décidé, la ligne Nice-Tende sera la première opération phare de la SNCF.

Car cette ligne a aussi une autre particularité : celle d’être une ligne de montagne avec de nombreux et spectaculaires ouvrages d’art, dont certains à vous donner le tournis comme ces grands tunnels hélicoïdaux, et des vues magnifiques sur la vallée. Mais avant de faire rêver les nouveaux voyageurs, il faut bâtir le produit et lui trouver un nom. Le nom viendra tout simplement : on connaissait la vallée des Merveilles, il y aura donc le Train des Merveilles.

Le produit « Train des Merveilles » doit être un produit été-hiver capable de drainer un potentiel de touristes très important. Il faut une offre attractive. Le Comité régional du Tourisme Riviera se charge de la promotion du Train des Merveilles et de l’animation à bord par des guides conférenciers couleur locale. Dans les villes desservies, ce sont les municipalités et les commerçants qui se surpassent pour offrir un accueil inoubliable, en offrant l’apéritif ou offrant des réductions… Bien sûr, il faut en faire profiter un maximum de personnes, alors sur les tarifs, le Conseil Régional donne un sérieux tour de vis : le Train des Merveilles sera accessible avec la carte Isabelle, qui pour 10 euros seulement, permet la libre circulation une journée durant.

Mais quel matériel roulant choisir ? Il faut un matériel roulant adaptable en un temps record et à un coût acceptable à cette nouvelle fonction, et notamment qui soit la carte de visite de toute la vallée. Après étude de toutes les possibilités, la SNCF propose de transformer des remorques XR6000. Ce matériel, conçu à l’origine pour circuler sur les lignes montagneuses du Massif central, est léger et offre un roulement très doux. Sa grande salle centrale offre une bonne visibilité. Il va suffire — c’est facile à dire, mais cela a quand même demandé un tour de force de tous les agents SNCF et de Cannes la Bocca Industries, la société chargée de réaliser les aménagements — de réorganiser la salle centrale et d’aménager le compartiment d’extrémité en compartiment à vision panoramique avec les sièges au centre et des fenêtres ouvrantes de chaque côté pour mieux admirer le Haut-Pays. Les concepteurs avaient vu juste : cet aménagement original va connaître un succès fou. Et pour bien montrer la différence, l’extérieur sera complètement habillé par un pelliculage différent pour chaque remorque, Chef, Christ et Sorcier.

Pour l’été 2002, tout est prêt et le Train des Merveilles, au départ de 9 h 24 à Nice, composé de deux autorails classiques et de deux remorques aménagées, s’élance dans la vallée. Suprême raffinement, la SNCF a même prévu de le faire passer au ralenti aux endroits les plus spectaculaires pour que les voyageurs aient le temps de prendre de belles photos. Dès le début, c’est le succès. La clientèle, avec plus de 12 000 passagers pendant l’été, soit en moyenne 146 par jour, dépasse de 140 % les objectifs fixés. C’est un triplement de trafic du train considéré qui est observé malgré la fermeture d’une partie de la ligne pendant 45 jours à cause des violents orages qui se sont abattus sur la région. Pour le commerce local, ce sont des retombées très positives : des augmentations de chiffre d’affaires de 15 à 25 % sont enregistrées. On va même jusqu’à dire que le train est devenu la merveille économique du Haut-Pays. Le produit a tellement plu qu’il continue pendant l’hiver et que chacun s’ingénie à lui trouver de nouvelles améliorations pour la prochaine saison estivale.

La preuve est faite : au XXIe siècle, le chemin de fer peut apporter les mêmes bienfaits que lors de sa construction au XIXe siècle dans les endroits les plus reculés, mais non les moins pittoresques.

Publié le 23 octobre 2021
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