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Contre l'agriculture cellulaire

Face aux horreurs de l'élevage intensif, de plus en plus de bonnes âmes rêvent d'une agriculture "cellulaire", sans animaux de ferme. Voici pourquoi c'est une fausse bonne idée

Contre l'agriculture cellulaire
Jocelyne PORCHERZootechnicienne (Abonnée)
Publié le 26 juin 2020

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La violence qui touche les animaux dans l'industrie agroalimentaire semble depuis quelques années sortir de l’ombre: nos consciences avaient sans doute été trop longtemps engourdies par les publicités qui, pendant des décennies, se sont ingéniées à nous rassurer sur l’hygiène des produits, la maîtrise des procédures et la gestion d’un "bien-être animal" dûment normé.

C'est à travers les réseaux sociaux que les hérauts de la "cause animale" ont découvert cette violence. Manifestant souvent le zèle des nouveaux convertis, beaucoup d'entre eux en ont déduit un peu vite que tout rapport de travail avec les animaux relevait de l’exploitation et qu’il fallait rompre avec dix millénaires de domestication, en premier lieu avec les animaux de ferme, pour mettre en place une agriculture sans élevage. Cela non pas en convertissant la planète au véganisme mais en imposant l’agriculture "cellulaire", cette méthode encore expérimentale consistant à produire du lait et de la viande à partir de la culture de cellules et de micro-organismes.

Or, loin d’être une innovation de rupture, le rêve d'une agriculture cellulaire représente le stade ultime de la logique qui est à l'oeuvre à l'heure actuelle, à savoir l'élevage industrialisé, mondialisé et financiarisé. Un mode d'élevage qui, contrairement à ce qui est souvent écrit, n’a pas débuté par nécessité après la Seconde Guerre mondiale mais dès le milieu du 19ème siècle sous les auspices du capitalisme industriel et de la naissance de "la science de l’exploitation des machines animales", autrement appelée "zootechnie".

Pendant des siècles, les animaux ont été des partenaires de travail, intelligents et sensibles, vivant à l’aune de la dure vie des paysans... jusqu'à ce que les zootechniciens et les vétérinaires les transforment en automates au service de la production animale, c'est-à-dire au service de la production de la matière animale à partir des animaux. Non pas parce qu’ils pensaient que les animaux de ferme étaient stupides mais parce qu'à leurs yeux ceux-ci devaient être réduits à leur fonction productive et économique. Les animaux devaient fonctionner et non plus travailler. Ils devaient produire et générer des profits.

La "production animale" a donc été conceptualisée au 19ème siècle avant d'être mise en application quelques décennies plus tard, au sortir de la guerre. De sorte qu'à partir des années 1960, la production industrielle de la matière animale et le traitement de cette matière dans les entreprises d’abattage-transformation ont formé un tout aux mains le plus souvent des mêmes investisseurs.

Ce rappel historique est important car il montre que la production animale s'est construites contre l’élevage, en vertu d'un rapport de force inégal qui a permis aux industriels d'exclure les animaux du travail et de casser leur lien privilégié avec les humains.

Nos dix millénaires de vie domestique avec les animaux ne se sont pas épanouis hors du monde mais dans le monde social tel qu’il est. Lorsque les paysans étaient enrôlés dans les guerres, leurs chevaux l’étaient aussi, lorsque les paysans mourraient de faim, leurs animaux mourraient aussi, lorsque les chevaux descendaient dans les mines, les ouvriers aussi. Les animaux domestiques étaient partie prenante du monde social et leur condition au travail étaient la nôtre.

Or la production animale est une industrie lourde. Elle a été pensée comme telle au 19ème siècle à l’image des hauts fourneaux car il s’agit bien d’extraire la matière animale, le minerai, puis de la transformer. Ce process industriel, qui était un modèle de progrès au 19ème et durant une bonne partie du 20ème, est devenu obsolète. Car il est polluant, long, moralement dérangeant (considérant qu’il faut exploiter ou/et tuer les animaux pour produire). Il faut des unités de production, des abattoirs et des millions d’animaux pour faire tourner la chaîne de production. Dans le contexte actuel de dérèglement climatique et de défense de la "cause animale", la rentabilité à moyen terme de cette industrie est incertaine.

Il s’agit aujourd'hui pour les milliers de centres de production de simplement changer le niveau d’extraction, de ne plus de fabriquer la matière animale à partir des animaux mais à partir de la cellule animale. Comme l’exprime Mark Post, pionnier des recherches sur la viande in vitro, "la viande bovine est 100 % naturelle, elle grossit en dehors de la vache". Autrement dit, la vache n’est que le contenant de la matière animale, il suffit de changer le contenant pour préserver la planète et les animaux. Tout comme les zootechniciens qui l’ont précédé, Mark Post n’accorde pas grand intérêt à la vache elle-même, elle n’est plus assez efficace économiquement, on peut la remplacer par un incubateur.

Le plus tragique dans cette évolution est qu’elle est soutenue à la fois par les GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft) qui investissent massivement dans l’agriculture cellulaire mais également par les "défenseurs" des animaux, alliés des GAFAM dans la mise en place d’une agriculture sans élevage et donc sans animaux de ferme.

Cette exclusion des animaux de ferme ne va participer ni de leur libération, puisqu’elle les condamne à disparaître, ni de notre émancipation puisque qu’elle va accroître notre dépendance envers les multinationales et conduire au meilleur des mondes alimentaires, "soleil vert" produit par l’alliance de la cupidité et de l’ignorancc

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