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Moi Véronique C. 60 ans, vacataire, précaire Abonnés

Trop vieille pour travailler, trop jeune pour la retraite. Dix ans de recherche d’emploi comme embarquée dans une galère, des milliers de rameurs à mes côtés, et qui s’en soucie ?

Moi Véronique C. 60 ans, vacataire, précaire

Je n’ai pas besoin de travailler pour exister, mais j’en ai besoin pour vivre. Je n’ai pas besoin de reconnaissance sociale, de collègues, de réunions, de carte de visite, de réseau pour me sentir utile, vivante, fréquentable, ce qui ne m’empêche pas d’aimer « faire », mais j’ai besoin de payer un loyer et manger….vous constaterez que je n’ai pas de besoins ni d’ambitions démesurées !

Et pourtant, voilà 10 ans que je cherche un emploi, en vain ! Mais qui suis-je ? Quelle faute ai-je commise pour en arriver là ? Suis-je l’objet d’une discrimination due à mes origines ? Pas du tout, Française depuis des lustres. Suis je ostracisée parce que femme ? Là, vous ne me voyez pas mais je souris, parce que cette discrimination si relayée dans les médias, je ne l’ai jamais sentie, constatée, vécue. Je n’ai peut-être pas de diplômes ? Si si, une maîtrise d’Histoire médiévale et je parle trois langues. Pas d’expérience alors ? Beaucoup, dont 10 ans en qualité de directrice de la création pour les radios du groupe Lagardère. Mon casier est vierge, mes analyses médicales sont bonnes. Mais alors, qu’est-ce qui cloche ? Tout simplement mon âge...j’ai 60 ans.

À 47 ans, j’ai quitté Lagardère Publicité, je sais, c’est mal, mais j’étais sensée être créative et je l’ai été, 12 heures par jour 7 jours sur 7 pendant 10 ans et j’ai aimé ça….et puis la dernière année on m’a fait comprendre que la créativité, la beauté d’un texte, son humour, ou son originalité n’étais plus un « plus » pour vendre de l’espace publicitaire, que des spots basiques suffisaient largement. L’intérêt de mon travail disparaissant, l’envie d’aller bosser s’est érodée et l’attachement à l’entreprise délitée. J’ai donc finalement profité du rattachement de la régie Presse de Lagardère à la Régie Radio et du guichet ouvert aux départs volontaires pour partir, malgré un bon salaire.

Oui, voilà le péché originel ! Je savais, en partant, que je voulais respirer, vivre un peu, je pensais que je retrouverais un boulot… pas dans la pub sûrement, moins payé c’est certain, mais un emploi. J’ai envoyé 346 CV et lettres de motivation, je n’ai jamais reçu de proposition d’entretien. Mes premiers CV étaient peut-être un peu trop fournis, ils pouvaient effrayer, paraître prétentieux, j’ai donc modifié mon CV, je devrais dire que je l’ai épuré à outrance.

J’ai fait disparaître tout ce qui pouvait faire de moi une « directrice » une « pubarde », une « créative ». Je n’ai gardé que les compétences qui pouvaient « matcher » avec des postes d’assistante, de standardiste, de réceptionniste….Rien.

J’ai très vite compris que le problème ne résidait pas dans le corps de mon CV, il se cachait « à la marge » dans ma date de naissance. Exit la date de naissance, à la place, les années d’obtention de diplômes , mais comme il n’est pas nécessaire d’avoir fait Math Sup pour calculer, à un an près, votre âge lorsque vous avez eu votre BAC en 1978, l’astuce se révéla pathétique et surtout inutile.

Autour de moi, la famille, les « amis », l’amoureux ne comprenaient pas. D’abord encourageants, ils sont devenus méfiants, puis ont pris leurs distance...Véronique directrice chez Lagardère ça le fait, Véronique sans travail, incapable de décrocher un entretien, ça le fait beaucoup moins.

Dans une tentative de justification assez désespérée, pour leur prouver que le problème était bien mon âge, je me suis rajeunie de 4 ans en modifiant les dates de mes diplômes ! 4 ans ! Et bien deux jours après j’avais trois RDV. Bien entendu je ne me suis jamais présentée à ces entretiens, d’abord parce que ma carte vitale aurait très vite jeté un froid sur l’échange, ensuite, parce que travailler pour et avec des gens aussi petits était inenvisageable.

À 50 ans donc, je ne savais pas comment subvenir à mes besoins, je n’avais plus d’amis et l’amoureux n’était plus là. Depuis ?....Même si je n’ai jamais rien possédé, là c’est l’ascèse absolue. Je passe de colocations à sous locations de quelques mois que je paye en travaillant en tant que vacataire ( c’est à dire quand ils en ont besoin ) avec une visibilité sur mon planning de 48 h et des contrats à la journée, comme télé conseillère dans différentes boites de Télémarketing. L’endroit où l’âge n’a plus d importance puisqu’on ne vous voit pas !

Huit heures par jour quand il y a du travail, le smic horaire, assise à 20 cm d’un PC qui compose les numéros de téléphone tout seul et enchaîne donc les appels. Lorsque vous dites : « Merci au revoir » à la personne que vous aviez en ligne vous entendez le « Allo » de la suivante, un casque collé aux oreilles, un temps limité pour effectuer l’enquête, ou la prise de RDV ou encore la vente, des quotas à respecter, une double écoute permanente qui vous interrompt dès que vous vous écartez d’un mot de l’argumentaire, 10 minutes de pause par jour.

Les « Temps modernes » de Chaplin, ne se passent plus en usine mais bien dans les « call center ». Jusqu’à quand dois-je faire ça ? Combien de temps encore à vivre une vie de précaire, compter mes pièces jaunes ?! Pourquoi nous dit-on qu’il faut travailler plus longtemps alors qu’en 2018 déjà 60,4% des plus de 55 ans étaient au chômage longue durée et que le phénomène s’aggrave chaque année ?!! Je vais donc devoir survivre jusqu'à 62 ans, âge auquel je toucherai une partie de ma retraite, soit 935 Euros, et 67 ans pour atteindre enfin l’intégralité avec 1250 Euros ??!!!

Je ne me plains pas, ce n’est pas que moi que je raconte dans ce texte. Ce que je dénonce c’est le discours absurde sur l’âge de la retraite. C’est l'absence totale d’une politique d’emplois. C’est l’ignorance des politiques et des médias de la réalité. C’est la ghettoïsation des « seniors » qui dans l’esprit des dirigeants, des journalistes et des publicitaires sont : Soit des Bourgeois qui gardent la forme grâce à un dentier bien fixé et leurs fuites urinaires absorbées avec discrétion. Soit des ploucs, incultes, n’ayant pas su se démerder dans la vie.

Je n’entre dans aucune de ces deux cases et je crois que je suis loin d’être la seule ! Je demande simplement que l’on regarde et décrive la vie telle qu’elle est. Que l’on dénonce ce chiffre indigne, ces 60% (qui doivent être proches des 70 en 2020) totalement oubliés. Qu’on arrête de leur demander de travailler plus longtemps alors qu’ils voudraient d’abord avoir un job !

Pourtant, si ces 60% retrouvent un travail, c’est plus d’actifs, c’est bien ça que veut le gouvernement, la Sécu, le Medef, sans oublier agirc-arrco et les autres ?!

Je ne mettrai jamais dos à dos le chômage des jeunes et celui des « vieux », je sais juste que les premiers font plus de bruit quand ils sont en colère, qu’ils cassent plus quand ils n’ont pas d’avenir, se radicalisent et dealent davantage, est-ce pour ça qu’on parle de l’un et que l’on nie l’autre… Je suis à deux doigts de le penser.

Publié le 2 juillet 2020
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