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Abandon du monde rural : peut on encore vivre ici ? Abonnés

Coup de gueule et coup de cœur à la fois, Jean-Paul Pelras fustige dans ce texte l’abandon de la France rurale mais rend un vibrant hommage à son peuple. Ce peuple des campagnes auquel il appartient.

Abandon du monde rural : peut on encore vivre ici ?

J’appartiens à ce peuple des campagnes que l’on croit pittoresque, solide, rompu aux vicissitudes du temps qu’il fait et du temps qui passe, patient, corvéable et malléable à merci.  Ce peuple qui, selon certains décideurs, peut encore se satisfaire du (très) bas débit, d’une seule barre sur son téléphone portable, d’un médecin pour toute la vallée, de quelques chemins muletiers pour y accéder et d’une « Maison France Services » pour régler l’ensemble de ses difficultés.

Les problèmes sont nombreux qui menacent la pérennité de nos territoires, le devenir de nos communes isolées, la transmission de nos savoirs et le quotidien de ceux qui vivent dans le haut pays. Je dis bien « le haut » pays  parce que celles et ceux qui lui permettent d’exister méritent le respect. D’une part car, même si du côté de Lutèce certains en doutent, ils sont suffisamment qualifiés pour exprimer leurs propres opinions. D’autre part car, sans eux, il y a bien longtemps que nos départements et nos régions ne pourraient plus revendiquer cette carte postale qui permet, mais pour combien de temps encore, le maintien d’une induction économique et sociale.

Et pourtant, nous sommes nombreuses et nombreux  à devoir  nous rendre sous la fenêtre de la salle de bain, derrière l’étable ou à la proue du jardin pour chercher du réseau, tout comme nous attendons un quart d’heure pour ouvrir un mail et parfois toute une soirée pour essayer de capter une chaine dans le kaléidoscope  de nos écrans parasités.

Nous finirons ruinés, mais en règle

D’un hiver sur l’autre nos villages se vident, « les vignes courent dans la forêt », les friches à la faveur d’une déprise agricole croissante abritent le gibier qui ne cesse de proliférer, les agences immobilières n’en finissent plus d’accrocher leurs panneaux sur des maisons qui peinent à trouver preneur. Les rideaux tombent pour toujours devant ces commerces où naguère 4 ou 5 générations ont prospéré.

Car pendant que d’autres croient savoir ce qui est bien pour nous en barbotant dans l’abstrait de quelques circonvolutions politiciennes, nous résistons 365 jours par an aux contraintes et aux aberrations administratives qui contribuent au découragement et à la lassitude de nos populations. A bien y regarder, nous finirons ruinés, mais en règle !

Dans certains cantons, le progrès n’est pas « rentable ». Devrons nous, à ce titre, subir cet outrage qui, d’un coup de crayon, raye de la carte tout un territoire, à l’instar de ces états d’Amérique où des régions entières furent abandonnées par le pouvoir? Devrons-nous, comme dans le Deep South de Faulkner ou le Tobacco road de Caldwell, nous résigner au régime du pneu crevé, du mobil home délabré et de la casserole trouée? Car c’est bien cette paupérisation et cette marginalisation qui menacent les campagnes les plus reculées, dépourvues de  toute attractivité touristique, vouées au recul des installations en agriculture et privées d’activités commerciales ou industrielles pour des raisons géographiques ou conjoncturelles.

La République ne nous entend plus

Oui, j’appartiens à ce peuple qui se refuse à abandonner une histoire, un patrimoine, une terre, des parents, des amis, un village, une maison. Ce peuple qui paie des impôts et qui en a assez de se lever plus tôt que les autres parce qu’ils doit emprunter, en pleine nuit et sur des routes gelées ou enneigées, encore et toujours de nouvelles déviations. Celui de celles et ceux qui, quand ils ressentent une douleur dans la poitrine à la nuit tombée, se demandent si la route ne sera pas encore bloquée, se demandent s’ils pourront tenir une heure avant l’arrivée des pompiers. Celui de celles et ceux qui doivent aller de plus en plus loin pour poster une lettre, obtenir un renseignement, faire leurs courses, passer leurs permis de conduire, acheter des médicaments, des habits, conduire leurs enfants à l’école, faire réparer leurs bagnoles, chercher du boulot, prendre un train ou un bus.  Et, de temps en temps, pour essayer de faire comme tout le monde, trouver un petit resto.

Pour toutes ces raisons et car parfois nous ne sommes plus tout à fait au monde, nous avons l’impression que la République ne nous entend plus. Et quelle oublie  petit à petit les habitants du « haut pays ». Ces habitants qui se demandent, entre trois tourbillons de feuilles et trois promesses électorales,  s’ils peuvent encore vivre ici !

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