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Les fossoyeurs de la monnaie

On se félicite presque unanimement des plans de relance se chiffrant en milliers de milliards fièrement annoncés par les pays de l’OCDE. Attention à ne pas sous-estimer les effets pervers de ces politiques monétaires ultra-complaisantes, ils sont nombreux et potentiellement très graves.

Les fossoyeurs de la monnaie
Jean-Bernard GEORGESCadre financier (Abonné)
Publié le 10 juillet 2020

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On se félicite presque unanimement des plans de relance se chiffrant en milliers de milliards fièrement annoncés par les pays de l’OCDE. Le fait que la plupart de ces pays soient déjà surendettés ne semble plus préoccuper personne, puisque la Banque centrale européenne (BCE), dans les pas de la Réserve fédérale américaine (FED), a elle aussi franchi le Rubicon et financera la totalité de ces nouvelles dettes par la planche à billets, en rachetant sans limites les obligations émises par les gouvernements européens.

Cette nouvelle dette gargantuesque compterait donc pour beurre puisqu’elle ne sera techniquement jamais remboursée et que les taux d’intérêts sont proches de zéro. Christine Lagarde et Jérôme Powell sont-ils les sauveurs du monde ?

Attention à ne pas sous-estimer les effets pervers de ces politiques monétaires ultra-complaisantes, ils sont nombreux et potentiellement très graves:

L’explosion des inégalités.

Pour comprendre ce phénomène, il faut remonter à 1971 et à l’abandon unilatéral par les Etats-Unis des accords de Bretton Woods, le fameux choc Nixon.  Ce mécanisme avait été mis en place après la seconde guerre mondiale pour assurer l’hégémonie du Dollar, qui remplacerait désormais l’or comme étalon et réserve de valeur. La création monétaire des Etats-Unis était de ce fait limitée à l’augmentation du stock d’or détenu dans ses coffres. Les coûts pharaoniques de la guerre du Vietnam et la demande de certains pays, dont la France, de convertir leurs dollars en or vont faire voler le système en éclat.

A partir de ce moment, les Etats-Unis seront libres de créer autant de dollars qu’ils voudront et de faire financer leur dette désormais illimitée par la planche à billets et par des partenaires commerciaux contraints de recycler leurs dollars dans la dette fédérale, au premier rang desquels le Japon, puis la Chine ainsi que les pétromonarchies.

Ces mécanismes monétaires et commerciaux, couplés aux politiques néolibérales mises en place à partir des années 80 par Thatcher et Reagan, vont alimenter la mondialisation avec tous les effets délétères que nous connaissons aujourd’hui. L’inflation est vaincue grâce aux délocalisations et à la main d’œuvre chinoise, mais l’Occident se désindustrialise et les salaires n’augmentent plus, car ils sont justement liés au prix de ce fameux panier de la ménagère.

Par contre, les prix des actifs financiers et de l’immobilier s’envolent, bénéficiant largement de cette création monétaire illimitée et ceci dans l’ensemble des pays du monde. La spéculation est décuplée et les bulles financières se succèdent les unes aux autres, bulle internet à la fin des années 90, bulle des « subprimes » qui éclatera en 2008. Les crises qui suivent l’effondrement de ces bulles sont invariablement combattues avec les mêmes moyens qui ont contribué à les faire naître : la création monétaire! Encore et toujours plus de création monétaire ex nihilo. La taille de ces marchés est devenue telle qu’ils ne peuvent plus baisser sans provoquer un cataclysme économique. La fuite en avant est la seule issue et les investisseurs et les spéculateurs l’ont bien compris.

Les seuls à bénéficier réellement de l’expansion monétaire infinie sont donc les détenteurs de biens immobiliers et d’actifs financiers ainsi que les dirigeants dont les revenus sont indexés sur la performance de leur entreprise. Tous ont vu la valeur de leur patrimoine se multiplier dans des proportions impressionnantes, alors que l’ouvrier et l’employé voyaient leur salaire stagner.

Ce graphique représentant l’évolution de la productivité et des salaires depuis 1948 aux USA l’illustre parfaitement. Le point d’inflexion est très clair également.


Une autre lecture est possible en comparant la croissance des revenus des 1% les plus riches à celle des 90% les moins riches.


Les Etats-Unis ont été des précurseurs dans cette politique. Voir l’Europe s’engager dans le même chemin ne devrait pas nous réjouir mais plutôt nous inquiéter.

Avilissement de la monnaie

Après le système de l’étalon-or international qui datait de 1870 et qui pouvait être considéré comme un carcan, et le système de Bretton Woods qui lui a succédé et dont nous avons parlé plus haut, nous vivons depuis 1971 dans le monde des monnaies fiduciaires. Leur unique valeur réside dans la confiance que le public et les acteurs économiques leur accordent. La devise « in God we trust » figurant sur les billets de dollars américains était en quelque sorte prémonitoire…

Jusqu’à l’éclatement de la bulle financière de 2008-2009, les banquiers centraux avaient toutefois fait preuve d’une certaine sagesse en alignant plus ou moins la création monétaire sur la croissance économique, ce qui paraît d’un bon sens commun.

Le combat contre la crise de 2008 va dramatiquement faire exploser tous les compteurs. Désormais la création monétaire s’est complètement détachée de l’activité économique et affranchie de la gravité terrestre par la même occasion!

Quelle est la valeur d’une monnaie fiduciaire dont la création est illimitée et quelle confiance doit-on lui accorder ? Sa valeur va inexorablement se déliter par rapport à la valeur des biens réels. Les banques centrales des grands pays ayant des ambitions géostratégiques comme la Chine, la Russie et la Turquie ne s’y trompent pas. Elles achètent toutes des quantités importantes d’or depuis une dizaine d’années.

La dégradation de la valeur intrinsèque de la monnaie n’a jamais été de bon augure dans l’histoire des civilisations.

De nombreux empires et royaumes y ont eu recours, pour se sauver d’une mauvaise gestion ou pour financer des guerres impériales toujours plus couteuses. La monnaie constitue un élément fondamental de nos sociétés civilisées, un point de repère, une boussole. Son avilissement par les détenteurs du pouvoir est toujours allé de pair avec le déclin des civilisations et entraîne aussi un déclin moral. Il faut bien sûr citer l’empire romain, qui a vu son sa lente décadence accompagnée de dévaluations monétaires successives destinées à renflouer les caisses impériales et à assurer le paiement des soldes. On augmentait simplement le poids des métaux vils pour remplacer l’argent ou l’or. Plus proche de nous, il ne faut pas oublier Philippe le Bel, aussi appelé le roi faux-monnayeur, qui finança ses ambitieux projets royaux par des dévaluations importantes de la monnaie ainsi que la spoliation des juifs et des Templiers au passage. Les Capétiens directs s’éteindront peu après son règne et la question de la succession lancera la terrible guerre de cent ans. Et comment ne pas évoquer le système mis en place par John Law en 1716 pour éponger la dette colossale laissée par Louis XIV ? Une monnaie fiduciaire avant l’heure puisqu’elle reposait sur d’hypothétiques profits qui devaient être réalisés en Louisiane. On connait la suite… Ce fut la fin de la grandeur de la France et le début du déclin inexorable de la monarchie.

La dévaluation du Dollar va elle-même de pair avec le déclin de l’empire américain. C’est la logique de « l’helicopter money » comme l’appellent les américains. Certes l’argent coule à flots, mais à terme il ne vaudra rien de plus qu’un billet de Monopoly.

Taux d’intérêt nuls ou négatifs

Alors que l’augmentation de l’endettement des Etats devrait logiquement s’accompagner d’une hausse des taux d’intérêts, ceux-ci vont rester proches de zéro, voir mêmes négatifs pour de nombreux pays comme l’Allemagne. Pouvoir s’endetter à des taux négatifs est un non-sens économique. Le taux d’intérêt a lui aussi une fonction de boussole pour les entrepreneurs, les financiers et les particuliers. Que ce soit pour la planification des investissements, les levées de capitaux, le lancement de nouveaux projets, la prise d’une hypothèque etc. Des taux durablement à zéro faussent complètement les modèles économiques et financiers, et ils rétribuent l’emprunteur au dépend de l’épargnant qui est littéralement spolié. Il faut bien préciser de quel épargnant nous parlons, c’est le petit épargnant, détenteur d’un livret A qui sera pénalisé par rapport à celui qui aura les moyens de détenir des actions d’entreprises ou des biens immobiliers. Une autre source d’inégalité.

La vague récente d’achats de pièces d’or par les particuliers démontre qu’on bon sens terrien est encore à l’œuvre pour essayer de mettre le fruit de son travail à l’abri des fossoyeurs de la bonne monnaie.  Est-ce également un signe d’une confiance qui s’érode dans un système monétaire perverti par les dirigeants politiques et les banquiers centraux ? Le développement de monnaies électroniques privées pourrait aussi constituer une alternative, mais les risques technologiques sont encore très importants ainsi que les inévitables tentatives de soumission au système en vigueur ou même d’éradication dont elles seront probablement la cible un jour où l’autre.

Ce qui est certain, c’est que l’accélération sans précédent des politiques d’expansion monétaire et d’endettement que nous connaissons actuellement constitue une fuite en avant qui nous précipite vers le déclin de nos modèles de civilisation. Ces politiques ont un coût, contrairement à ce que l’on pense. Un coût économique, un coût moral, un coût sociétal.

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