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« Si vous voulez savoir ce que vit le paysan, arrêtez de regarder la télé et allez le remplacer ! »

Jean-Paul Pelras répond à une partie de nos lecteurs. Une mise au point suite aux nombreuses réactions suscitées par son précédent texte. 

« Si vous voulez savoir ce que vit le paysan, arrêtez de regarder la télé et allez le remplacer ! »
Jean-Paul PELRASAgriculteur et rédacteur en chef de L'Agri
Publié le 15 juillet 2020

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Vous avez été nombreuses et nombreux à commenter mes récentes publications dans Front Populaire et plus particulièrement l’article intitulé « Mise sous tutelle écologique de l’agriculture : Pour qui se prend Nicolas Hulot » Certains d’entre vous ont réclamé des précisions, une augmentation du débat, parfois en tenant des propos peu amènes, voire agressifs. D’autres, en évoquant leurs expériences ou leurs connaissances, ont privilégié l’interrogation constructive, la suggestion, l’analyse.

A défaut de me justifier, je vais un peu me présenter, ce qui permettra à ceux qui veulent s’en donner la peine de comprendre la motivation de mon propos. Fils d’ouvriers agricoles, donc partis de rien, nous avons construit, avec mon frère, à l’aune des années 80 dans le Midi de la France, une exploitation maraîchère spécialisée dans la production de plants. A son apogée, l’entreprise comptait 13 hectares de serres et plus de 50 ha de plein champ pour 120 salariés permanents. Je dis bien « salariés » et non « exploités » comme sont déjà en train de le penser ceux qui voient un esclavagiste derrière chaque agriculteur.


La neige de 1992 qui détruisit les deux tiers du parc serres dans les Pyrénées-Orientales et les inondations survenues en septembre de la même année impactèrent sévèrement notre activité. Une activité qui, comme dans les secteurs arboricoles ou viticoles et contrairement à ceux des grandes cultures, ne perçoit, rappelons-le, aucune aide PAC. Dans le même temps, nous étions engagés syndicalement pour lutter contre les importations déloyales en provenance d’Espagne ou du Maghreb notamment. Ce qui me valut d’être emprisonné pendant deux semaines. Une période rocambolesque pendant laquelle, étant établis dans un département transfrontalier, nous « contrôlions » des marchandises importées à des prix défiants toute concurrence et produites dans des pays où l’on ne s’embarrasse guère de considérations sociales. Encore aujourd’hui le coût de la main d’œuvre varie du simple au double selon que l’on se situe d’un côté ou de l’autre des Pyrénées, alors qu’au Sahara occidental certains salariés sont payés 5 euros par jour pour de la tomate qui trouve, quoi qu’on en dise, toujours preneur sur les étals français.


Précisons qu’en 1996 en tant que président des Jeunes Agriculteurs des Pyrénées-Orientales, j’ai  demandé la démission de Luc Guyau alors président de la FNSEA. Car celui qui était également président du Copa-Cogeca avait demandé à ce que l’on poursuive juridiquement ceux qui avaient déversé des marchandises à la frontière franco-espagnole. Petit renseignement à l’adresse de ceux qui me croient à la solde de la FNSEA et qui jugent à l’emporte-pièce sans connaître ni mon parcours, ni mes convictions… (Lire à ce sujet « Ceux qui dérangent et ceux qui s’arrangent » Editions Trabucaire. Ou, paru récemment, « Le journaliste et le paysan » Editions Talaia.)  

Où étaient  d’ailleurs ceux qui nous critiquent aujourd’hui quand nous défendions les productions françaises en essayant d’endiguer le déferlement d’importations qui vint usurper nos marchés traditionnels ? Dans les années 90, 5000 camions par jour transitaient à hauteur du Perthus en provenance d’Espagne, ils sont plus de 20 000 aujourd’hui... Je le redis ici, 3 agriculteurs sur 4 sont sortis des radars dans le Midi de la France. Où étaient alors les écologistes donneurs de leçons et où sont-ils encore de nos jours quand, pour être efficaces, plutôt que d’emmerder les paysans français, ils feraient mieux de se rendre aux frontières et de contrôler ce qui arrive de pays où les normes sanitaires, sociales et environnementales ne sont pas respectées ? Voilà où se situe le débat !


Car il est plus facile de s’en prendre aux paysans en faisant les marioles sur un plateau télé ou derrière un pseudo sur les réseaux sociaux que de venir défendre, face aux gardes du cardinal de service, la production française là où elle est réellement menacée.


Ensuite ? Et bien ensuite, comme la plupart des maraîchers roussillonnais, j’ai dû déposer le bilan et abandonner la partie, ruiné par le jeu des compétitions européennes. Et je suis devenu journaliste, j’ai écrit une vingtaine de livres en me souvenant de ce que j’avais appris à l’école d’où je suis parti à l’âge de 14 ans, en me souvenant de ce que m’avait enseigné la vie, en me souvenant de ce que me disait un jour l’ami gardois Jean Carrière (Goncourt 1972 pour L’épervier de Maheux) : « Pour pouvoir parler de quelque chose, il faut savoir le faire sans que les coutures ne se voient. »

Alors je n’ai jamais écrit sur la médecine, sur l’éducation, sur la police, sur la musique... parce que je n’étais pas qualifié pour évoquer ces sujets-là.


Pour clore ce propos ? je dirais à celles et ceux qui croient savoir ce qu’est l’agriculture, qui veulent qu’elle soit systématiquement bio, qui pensent que les paysans sont des pollueurs, des rentiers, des profiteurs : devenez paysans, consacrez à ce métier non pas quelques heures en dilettante, mais toute une vie dans la lumière pulvérulente des étés et dans la morsure de l’hiver, essayez de vendre ce que vous produisez, de soigner ce qui attrape la maladie, de rembourser vos emprunts, de lutter contre les éléments, d’être compétitifs quand les importations pillent vos marchés, de supporter les contraintes administratives, le massacre des troupeaux par les prédateurs à la nuit tombée, la chute des prix et l’hégémonie des distributeurs. Et, si vous le pouvez, essayez donc de « changer de modèle » quand vous aurez investi dans une filière et que la reconversion deviendra une vue de l’esprit.


Voilà pourquoi, tranquillement et sans colère, je vous réponds ici. Parce que j’ai eu la force de m’en sortir alors que d’autres, en pareille circonstance, sont, hélas, allés chercher une corde pour l’accrocher à la plus haute branche qu’ils pouvaient trouver.

Parce que je suis peut-être fait d’un bois particulièrement dur, vos propos proférés par des fantômes numériques ne m’ont pas atteint. Parce que Michel Onfray m’a offert cette tribune, je vous réponds au nom de tous ceux qui n’ont plus ni la force, ni le temps de s’exprimer. Mais de grâce, plutôt que d’idéaliser un métier que vous ne connaissez pas, si vous voulez savoir ce que vit le paysan, arrêtez de regarder la télé et allez le remplacer !

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