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Crise au Liban : état des lieux

Quatre personnalités libanaises reviennent sur la profonde crise que traverse le pays du cèdre. Ils nous éclairent sur une situation dramatique touchant profondément tous les secteurs de la société. De quoi nous interpeller, tant les liens historiques tissés entre nos deux pays sont forts.

Crise au Liban : état des lieux
Alexandre NAJJARAvocat, éditeur et écrivainJean RIACHIBanquierZeina TRADJournalisteSibylle RIZKRéformatrice sociale au Liban
Publié le 22 juillet 2020

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Lorsque George Naccache, fondateur de l’Orient, écrivait en 1949 que "deux négations ne font pas une nation" ou qu’il disait que le clientélisme conduirait ce pays à sa ruine, force est de constater que rien n’a changé aujourd’hui au Liban. Pourquoi ? C’est à cette éternelle question libanaise que Sibylle Rizk, Alexandre Najjar, Jean Riachi et Zeina Trad ont essayé de répondre.

Ces différents points de vue sont tous reliés à un centre de gravité, celui de la Nation Liban tournée ni vers l’Est ni vers l’Ouest, qui essaye de reprendre la barre du navire libanais.

Comment en est-on arrivé là ?

Alors que le Liban commémore son centenaire en 2020, le pays connaît depuis le 17 octobre de profondes remises en cause, une crise économique sans précédent, un effondrement de son existence. Comment en est-on arrivé là ? Le pays du Cèdre est-il un exemple, un lanceur d’alerte pour se réveiller et reprendre son destin en main ? Depuis longtemps, le Liban apparaît comme un pays otage de ses voisins mais aussi de lui-même, des divisions politiques et communautaires, et surtout de la corruption ancrée.

Ses années de "Suisse du Moyen-Orient" se sont déroulées entre 1943-annéee de son indépendance- et 1975- année du début de la guerre civile. Le Liban semblait être un pays souverain. Après la fin de la guerre civile en 1990, le Liban s'est engagé dans une spirale d'endettement, en vue de la reconstruction. L'économie s'est bâtie sur les services, le tourisme et les investissements étrangers, notamment du Golfe, fortement tributaires des conjonctures politiques et sécuritaires. Cette vulnérabilité s'est exacerbée avec l'absence de réformes et une négligence des services publics, sur fond de corruption et de clientélisme, alimentés par un système de partage communautaire du pouvoir.

C'est ainsi que le secteur de l'électricité est devenu un gouffre financier, engloutissant la moitié de la dette entre 2008-2017, d'après la Banque mondiale. Et malgré des millions injectés pour le revitaliser, il reste en déliquescence.

La dette publique atteint aujourd'hui 170% du PIB, sur fond de ralentissement économique et de taux d'intérêts élevés qui ont gonflé le secteur bancaire. Les premiers signes d'effondrement sont apparus en 2019, avec une pénurie de dollars puis des restrictions bancaires sur les retraits et des virements vers l'étranger. La livre libanaise a connu une forte dépréciation avant d'atteindre en juin son plus bas taux historique, à 10 000 livres pour un dollar sur le marché parallèle. Ce naufrage est aussi le résultat des crises politiques à répétition.

Zeina Trad

Quelles solutions pour le Liban ?

La crise sans précédent que traverse le Liban n’est pas juste économique, financière et sociale. Elle est systémique. C’est la structure de pouvoir née de l’après-guerre de 1975-90 (et héritière des décennies précédentes) qui s’effondre. Sans que ses composantes ne s’effondrent, elles, pour autant. Et c’est là le drame pour les Libanais. Car même s’ils sont structurellement incapables de tenir la barre du navire en pleine tempête pour l’empêcher de couler, les leaders communautaires qui ont accaparé l’appareil étatique pour en capter les ressources, refusent aujourd’hui de laisser la place.

Ce qui est tombé, c’est l’illusion selon laquelle il existe un État libanais, à savoir des institutions régies par des lois et des règles destinées à gérer une population donnée sur un territoire donné. A l’occasion de son centenaire, la crise a fait apparaître au grand jour l’absence d’un tel État et l’enjeu des prochains mois est de savoir si son établissement est un projet possible et souhaité par les Libanais. Ou bien s’ils feront individuellement et collectivement plutôt le choix de l’émigration et/ou du repli communautaire à la solde de l’un ou l’autre chef.

Les mouvements de protestations qui ont accompagné les nombreux soubresauts de ces dernières années, n’ont jamais encore franchi le pas de la remise en question de la structure même du système politique libanais. Beaucoup de raisons à cela. Géopolitiques bien sûr, dans un pays passoire des confrontations régionales, Sociales et identitaires. Mais aussi économiques : la rente assurée ces dernières années ayant, d’une certaine façon, servi d’anesthésie. Ses effets s’étant désormais estompés, l’heure du réveil a sonné. L’enjeu est d’offrir une véritable alternative au régime, en jetant les bases d’un État de droit, forcément laïque, tirant sa légitimité d’une relation directe avec les citoyens effectifs du territoire libanais qu’il faut recenser et qui, de par leurs contributions fiscales – car l’emprunt et la charité internationale ont leurs limites – investiront dans une économie productive et un contrat social équitable.

Sibylle Rizk

"A trop tirer sur la corde"

« A trop tirer sur la corde, elle finit par rompre". Au Liban, depuis plus de 15 ans, les observateurs avertis mettaient en garde contre un effondrement du système, gangrené par la corruption et la gabegie. Peine perdue ! Incompétents et imprévoyants, les dirigeants libanais n'ont rien fait pour redresser la situation et ont préféré la fuite en avant qui a précipité la survenance du désastre. Dans tous les secteurs, le bilan est affligeant :

-au niveau politique : une "mafiature" au pouvoir, portée par le confessionnalisme ; hégémonie du Hezbollah pro-iranien qui protège les trafics vers la Syrie, coupe le Liban de son environnement arabe hostile à l'Iran, défie les États-Unis et rend l'aide internationale improbable.

-au niveau de l'administration : clientélisme, corruption, bureaucratie et incapacité à "dégraisser".

-au niveau des finances publiques : promulgation de lois fiscales contradictoires et contre-productives, budget en sommeil pendant de longues années et manque de transparence.

-au niveau de la Banque du Liban : pompage des devises déposées auprès des banques, soutien inconsidéré à l'État, création de l'illusion d'une situation sous contrôle, et ingénieries hasardeuses.

-au niveau social : absence de protection sociale pour de nombreux Libanais, notamment les personnes âgées ; présence massive de réfugiés syriens ; chômage galopant, notamment auprès des jeunes acculés à l'émigration.

-au niveau économique : absence de planification, balance des paiements déséquilibrée, fiasco et gabegie dans le domaine de l'électricité qui coûte des milliards à l'État.

Née en réaction à cette catastrophe, la révolution du 17 octobre 2019, qui n'a pas encore porté ses fruits, aura au moins servi de révélateur et aura brutalement montré aux Libanais et au monde que "le roi est nu"...

Alexandre Najjar

Crise économique et crise morale

Il est convenu, pour un banquier, d’expliquer l’effondrement économique du Liban par des causes économiques. Celles-ci sont nombreuses, à commencer par la politique étrangère et militaire du Hezbollah, qui a isolé le Liban de son environnement arabe, en particulier les pays du Golfe, source de revenus importante pour le tourisme et source de capitaux pour les investissements.

Il y a aussi l’incurie et le dysfonctionnement de l’état, dont les déficits budgétaires cumulés se sont traduits par une dette publique colossale, avec un ratio dette/PIB parmi les plus élevées du monde. Le clientélisme y a beaucoup contribué, avec des dizaines de milliers d’emplois publics inutiles et des recrutements basés sur l’allégeance confessionnelle et partisane. De même, un capitalisme de "connivence" a permis à des hommes d’affaires proches des cercles de pouvoir d’accaparer les contrats publics à des conditions exorbitantes – creusant encore plus les déficits- et de partager leurs bénéfices avec la classe dirigeante.

Enfin, il y a la politique de la banque centrale qui, pour maintenir à tout prix la valeur de la livre libanaise par rapport au dollar, a incité les banques par le biais de taux d’intérêts excessifs, à déposer auprès d’elle les dépôts en dollars de leurs clients (essentiellement l’épargne des expatriés). Ces dollars ont été consommés dans l’achat sans limite de livres libanaises afin d’en maintenir le cours dans un contexte de balance courante pourtant structurellement déficitaire. Le déficit en dollars de la banque centrale, combiné à la nécessité de restructurer la dette colossale de l’État, conduit à ce que les banques et la banque centrale se retrouvent en faillite et à l’évaporation de l’épargne des libanais.

Il ne s’agit là que d’un aperçu des causes économiques de l’effondrement de l'économie libanaise. En réalité, il faudrait un ouvrage de plusieurs centaines de pages pour en faire l’inventaire. Mais la faillite du Liban est essentiellement morale, en particulier celle d’une élite dirigeante, médiocre et cupide. Pour l’essentiel composée "d’esprits sans lumières et sans culture" (selon l’expression de Jean-Jacques Rousseau), cette oligarchie ne valorise que la puissance et l’argent et s’appuie pour se maintenir sur un système confessionnel qui encourage le clientélisme et conduit à l’émigration des talents. État failli, le Liban ne se redressera que par un sursaut moral.

Jean Riachi

Cela nous a mené à essayer de répondre à la question d'une nation, celle du Liban ? Pour qu’il y ait souveraineté il faut qu’il y ait un État. Or Le Liban a toujours existé en tant que Nation bicéphale voire tricéphale, une se tournant vers l'Est et l’autre vers l'Ouest avant même de trouver son centre de gravité. Aujourd’hui le Liban semble basculer, perdre son entité si différente pour chaque communauté. Jadis, appelé "Suisse du Moyen-Orient", le Liban devra peut-être envisager de créer une fédération comme en Suisse et commencer par lancer une revue "Front Populaire" au Liban …

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