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Par delà les écrans

Un jeu pernicieux se déroule sous nos yeux entre la culture, l’information et la manipulation. La technologie a incontestablement permis l’accélération du processus, mais à toute action il faut un désir. La question est donc triple : quelle est la nature de ce désir, de quel cerveau est-il le fruit et quelle en est sa finalité ?

Par delà les écrans
Publié le 30 juillet 2020

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Commençons par une devinette. Quel personnage public a eu la lucidité de tenir les propos suivants ?

« Le bourrage de crâne a toujours existé. Disons qu’il est plus dilué. Il atteint plus de monde par plus de moyens. Il tombe sur des gens fatigués, mal armés pour réfléchir par eux-mêmes. L’information a grandi plus vite que la culture. En ce sens, la propagande a des chances plus grandes qu’avant… L’information actuelle s’accorde bien avec le fauteuil et le bruit. Beaucoup de nouvelles, beaucoup de confort et beaucoup de bruit, ça ne peut pas produire des esprits actifs et profonds ! »

La réponse est… mais revenons d’abord à ce qui nous est dit et au paysage à ce que ces mots décrivent : un bourrage de crâne d’autant plus efficace qu’il est dilué, des gens fatigués, une information qui prime sur la culture, beaucoup de bruit… On hésite entre la description d’un audiovisuel lancé de toute la vitesse de ses chaînes d’info continue dans une course folle, sur une piste qui n’aurait ni point de départ, ni ligne d’arrivée. A peine un chronomètre et l’impérieuse injonction de s’y soumettre, et celui du nouvel horizon numérique censé borner les points cardinaux de nos pensées, de nos actes, de nos croyances et de nos émotions.

Et pourtant, non ! L’auteur de ces mots ne décrivait alors ni l’un, ni l’autre. Ce personnage public s’appelait Georges Brassens, il est mort en 1981. Nous n’avions alors que quelques chaînes de télévision et de radios, des journaux, pas de téléphone portable… L’illusion est pourtant complète. Alors ? Outre son talent, l’homme aurait-il été un peu médium à ses heures perdues ? Sinon, comment expliquer qu’à quarante ans de distance on puisse autant se retrouver dans le constat que le chanteur établissait ?

L’ordre mondial, même nouveau, c’est encore de l’ordre…

C’est sans doute qu’il n’y a pas de génération spontanée et que ce monde qui nous semble tout neuf était alors déjà à l’œuvre. Certes, y manquaient les ordinateurs, les algorithmes et l’intelligence artificielle. Y manquait aussi tout ce qui adviendra pour encore « améliorer l’expérience client »… Mais si, fut-il alors le seul à percevoir l’ombre grandissante de la propagande sur notre liberté de pensée, un homme était capable de comprendre le jeu pernicieux qui s’articulait alors entre culture, information et manipulation, c’est qu’une volonté était à l’œuvre. La technologie a incontestablement permis l’accélération du processus, mais à toute action il faut un désir. La question est donc triple : quelle est la nature de ce désir, de quel cerveau est-il le fruit et quelle en est sa finalité ?

Parler de la nature de ce désir est sans doute la chose la plus difficile qui soit, en raison notamment de la complexité croissante de l’environnement qu’on a créé pour nous. Mais si nous tentions de résumer à grands traits (donc de façon délibérément imparfaite) ce panorama, qu’en dirions-nous ? Que quelques multinationales contrôlent la quasi totalité de nos moyens de communication, que deux sociétés américaines, Microsoft et Apple se partagent le marché des logiciels que nous utilisons quotidiennement, que l’ICANN, censé incarner le grand ordonnateur mondial d’internet est en fait dans la main des Américains, que la 5G sera bientôt dans celle des Chinois, et que d’une façon plus large encore, « on » nous enjoint pour chacun de nos actes, à n’avoir de recours que numérique. Cette nature est totalitaire : elle impose un support, une démarche, un mode de pensée, un langage… La liste serait longue de ce qui nous est rendu incontournable sous couvert de modernité.

Quant à savoir de quel cerveau est sorti ce monde, il y a fort à parier, si nous étions en mesure de les identifier, que nous ne trouverions que de « braves gens » désireux de faire notre bonheur. Un bonheur de fauteuil comme dirait Brassens, de bruit aussi, comme nous l’impose le prêt-à-penser des chaînes de télévision. Il parait qu’on a la presse qu’on mérite ! Mais pour mettre en scène ce bonheur planétaire, il faut de l’argent, et pour en disposer, il faut assurer aux actionnaires une rentabilité suffisante. La rentabilité est d’abord financière avant d’être politique et philosophique.

Penser la complexité pour s’en détacher

Concernant sa finalité, elle nous semblait jusqu’alors facile à identifier. Vendre, séduire, acheter, consommer… En apparence, rien que de très banal. Sauf qu’il y quarante ans, ces choses qu’on nous vendait étaient des biens matériels, synonymes certes d’aspiration à une élévation sociale, mais ne dépassant jamais leur statut d’objet. Que nous vend-on aujourd’hui ? A peu près tout ! Du discours politique, de la posture culturelle, de l’injonction à avoir des opinons sur tout… Mais en quoi ce fatras pourrait-il s’apparenter de près ou de loin à une pensée ? La finalité du dispositif n’est pas de rendre l’Homme plus savant ou plus éclairé. Son ambition première, et peut-être unique, est de le garder sous contrôle, y compris en discréditant jusqu’aux mots qui faisaient hier sa révolte, comme si faire disparaître le mot, faisait aussi disparaître l’idée. Ainsi le « bourrage de crâne » apparaitra comme une image gentiment désuète, peu propice à mobiliser l’opinion ; de même pour le mot « propagande » à tout jamais relégué dans le lexique d’une opérette stalinienne… Il n’y a pas de problème puisque les mots pour le dire sont désormais caducs.

Alors ? Une fois ces constats établis, que faisons-nous ? Le nouveau monde a toutes les couleurs de l’ancien !
En temps de crise, il faut être en mesure d’avoir une pensée complexe, mais des actions simples. Donner priorité à la créativité, bien au-delà des chapelles de la bien-pensance artistique, affronter la communication et ses curés, refuser les fauteuils et chercher des réponses dans le silence.

Engager le combat sur le terrain et avec les mêmes armes que l’ennemi, c’est admettre qu’il est perdu d’avance.

Armons-nous de ce qui terrorise ce monde-là : la liberté de pensée.

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