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Protectionnisme et libéralisme : les faux ennemis ?

L'économie a supplanté la politique. Face à ce constat, il est tentant de faire le procès des responsables. Mais à la barre, Adam Smith, père du libéralisme économique ne se rend coupable que d'avoir engendré un système prodigue qu'il avait pourtant essayé d'amener dans le droit chemin. Retour sur les (autres) causes de la richesse des nations.

Protectionnisme et libéralisme : les faux ennemis ?
Gonzague de VARAXÉtudiant en économie
Publié le 31 juillet 2020

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Thomas Friedman journaliste et écrivain a constaté que des territoires intégrés dans la chaîne d’approvisionnement avaient trop à perdre pour s’engager dans un conflit armé. Une terre plate ne peut offrir de champ de bataille. Mais considérer l’intensité des échanges comme un gage de pacification c’est s’interroger sur les territoires qui sont le théâtre de fractures profondes. Avant T. Friedman, Adam Smith dans son ouvrage Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776) avait déjà établi un lien similaire mais à l’échelle nationale.

« Le grand commerce de toute société civilisée est celui qui s’établit entre les habitants des villes et ceux de la campagne » Livre III, Chapitre 1

S’il est le père du capitalisme libéral, le système prodigue qu’il a engendré ne respecte plus ses engagements. À l’image de son combat pour la défense de l’Acte de Navigation, une série de lois protectionnistes visant la marine Anglaise (aboli en 1849 par les « libre-échangistes »), A.Smith a su dans son œuvre ne pas être plus royaliste que le roi. Loin d’être un évangélisateur c’était avant tout un observateur qui a posé les fondements d’un système qu’on lui connaît, mais qui a aussi érigé des limites qu’on lui oublie.

Il nous indique donc que le sens emprunté du commerce donne à la société son caractère civilisé. Au XVIIIème siècle, les frais de transport constituaient des barrières naturelles, faisant du commerce de proximité une évidence. Or cette configuration n’est plus de mise. Les aires métropolitaines ont des relations parfois plus étroites avec d’autres parties du monde qu’avec leur environnement proche. La décrépitude du lien métropole – ruralité assigne à résidence la jeunesse périphérique et accroît le déterminisme territorial.

Mais si la terre s’est aplatie, la distance est restée la même. L’explosion du Baltic Dry Index, indice du prix pour le transport maritime de vracs secs de près de 300% en une vingtaine de jours au mois de mai dernier n’est pas exceptionnel par sa nature mais par son origine, car sur ce chiffre c’est la Chine qui a donné le ton.

« Les révolutions ordinaires de la guerre et des gouvernements dessèchent les sources de la richesse qui vient uniquement du commerce » Livre III, Chapitre 4

Face à cette instabilité, Smith nous indique qu’un choc exogène aura un impact toujours plus destructeur sur les richesses qui sont tirées du commerce extérieur que sur les richesses produites par le pays. Or, face à l’instabilité croissante de l’environnement politique et économique, l’arrivée prochaine d’un nouveau choc tient de l’évidence. L’asymétrie des échanges notamment face aux métaux rares fait croître la vulnérabilité des pays dépendants et confère aux pays producteurs le pouvoir du choix et de la menace. La dépendance peut alors être entendue comme l’ennemie de la souveraineté et l’indépendance comme la condition nécessaire au fonctionnement de la démocratie.

« En préférant le succès de l’industrie nationale à celui de l’industrie étrangère, il [le capitaliste] ne pense qu’à se donner personnellement une plus grande sûreté » Livre IV, Chapitre 2

S’il ne peut être reproché au capitaliste d’aujourd’hui de trouver autant de sûreté à l’extérieur, on ne peut pas en dire de même de l’Etat qui devrait toujours voir dans le succès de l’industrie nationale sa plus grande sûreté. Mais ce n’est pas le cas. Membre de l’Accord sur les marchés publics (supervisé par l’OMC), l’Union européenne s’engage dans le cadre de ses marchés publics à accorder un traitement « pas moins favorable » aux pays tiers membres de l’accord qu’à ses entreprises nationales, sous couvert d’un principe de réciprocité. Cependant certains États ont obtenu des dérogations et instauré des quotas, ce qui n’est pas le cas au niveau de l’Union, rendant impossible de telles exceptions au niveau national. Or cette asymétrie est un mal d’autant plus dangereux que la France possède des entreprises leader dans la commande publique.

« Le second cas où il sera généralement avantageux de mettre quelque charge sur l’industrie étrangère, afin d’encourager celle du dedans, est lorsqu’il y a quelque taxe d’imposée dans le pays sur le produit de la dernière : alors il paraît raisonnable d’imposer une taxe égale sur pareil produit de la première » Livre IV, chapitre 2

Cependant, pour la France dont la chaîne d’approvisionnement reste très intégrée en Europe, un protectionnisme à l’échelle européenne est plus souhaitable. Mais à voir la justice européenne mettre Rome à l’amende pour avoir octroyé des subventions à ses hôtels en Sardaigne, durant la crise du Covid-19, à entendre la commissaire à la concurrence soutenir que la fusion Alstom- Siemens réduirait « de manière significative la concurrence » qu’il n’y aurait « aucune perspective d’entrée des Chinois en Europe dans un avenir prévisible » on peut douter de l’existence d’une telle volonté. Car aujourd’hui, CRRC leader chinois lourdement subventionné a mis la main sur un constructeur de locomotives allemand (Vossloh), une marque automobile de Charleville- Mézière (Clément Bayard), et a gagné la commande du métro de Porto. La sacro-sainte libre concurrence de Margareth Vestager semble vouloir diviser, pour qui voudra mieux racheter.

Aujourd’hui le protectionnisme est considéré comme un retour en arrière, comme si cela suffisait à le rendre obsolète. Mais en réalité, il est plus que jamais d’actualité. La Chine nous montre qu’elle manie à la perfection les règles du libéralisme avec les outils du protectionnisme, et ce pour sa plus grande réussite économique. Continuer à opposer les règles du jeu avec les cartes est une erreur dangereuse. Le protectionnisme est un moyen de rapprocher les territoires en redirigeant le sens du commerce, d’accroître sa résilience et de s’imposer dans la mondialisation. Loin d’être une doctrine à embrasser c’est une politique dont la valeur croît à mesure que le pays pâtit de son inexistence.

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