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Corse : une histoire française

Un texte engagé sur les rapports historiques entre l’ile de beauté et la France. Un point de vue qui devrait nourrir et ouvrir le débat dans nos colonnes.

Corse : une histoire française
Publié le 3 août 2020

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« Rien de nouveau sous le soleil »(1)

Lors de chacun des déplacements présidentiels en Corse, le drapeau à tête de maure brille par son absence. « La République est une et indivisible » et la Constitution ne saurait souffrir des particularités régionales selon Macron. Pour autant, les déplacements jupitériens en Nouvelle-Calédonie permettent d’admirer le drapeau kanak sur les tribunes officielles : voilà un mépris affiché à l’exécutif corse, émanation de la volonté populaire. En effet, la précédente élection territoriale de 2017 avait vu l’union indépendantiste Pé a Corsica, formée du regroupement de Corsica Libera (Jean-Guy Talamoni), Femu a Corsica (Gilles Simeoni) et du PNC (Jean-Christophe Angelini), obtenir la majorité absolue à l’assemblée. Aux dernières législatives, Pé a Corsicaavait obtenu trois des quatre circonscriptions corses et les municipales 2020 ont vu l’enracinement des formations nationalistes s’intensifier (victoire du maire sortant à Bastia et basculement du fief de la droite à Porti-Vechju dans le giron nationaliste). Les partis issus de métropole y sont en voie de disparition. Alors au lieu de mépriser cette évolution, tâchons de la comprendre et de l’expliquer.

Les premiers gilets jaunes(2)

En 1729, une île méditerranéenne, la Corse, est sous la domination de la République de Gênes. Cette inféodation touchait alors bientôt à sa fin et le peuple corse ne rêvait que d’une chose : d’une liberté retrouvée. « Le geste de défi d’un pauvre vieillard du Boziu incapable de payer une baiocca supplémentaire réclamée par un percepteur génois » déclencha une vague de protestation dans toute l’île contre la puissance génoise. Le conflit allait alors opposer « une île éprise de liberté à une république marchande déclinante ». Gênes ne comprenait pas que le XVIIIe siècle était celui de la naissance de la liberté et des idéaux démocratiques : « Les partisans génois défendaient une vision du pouvoir selon laquelle il n’était pas permis au peuple de résister à la violence, si injuste fût-elle, du Prince. » La résistance sur l’île s’organisa et la guerre d’indépendance aboutit en 1755 à la proclamation de la Constitution sous l’égide du Général Pasquale Paoli. Il était empreint de l’esprit des Lumières et pour lui, l’autorité dans l’île « n’(était) qu’une délégation de souveraineté, qu’un mandat temporaire dont nous dev(i)ons une comptabilité sévère à nos commettants ».

Mais la Corse libre fut prise dans le jeu de dupes des puissances européennes et la France jeta son dévolu sur l’île. Louis XV initia une campagne militaire sanglante contre les forces républicaines corses. Ce conflit fit dire à Voltaire que « toute l’Europe (était) Corse ».(3) Cette guerre trouva son acmé du 8 au 9 mai 1769 avec la bataille de Ponte Novu où les Corses firent preuve d’un tel héroïsme que Voltaire s’exclama qu’« on ne vo(yait) de telles actions que chez les peuples libres ».(4) Cette défaite scella le destin de la Corse et aboutit à l’exil de Paoli : la liberté avait une nouvelle fois été étouffée. La Révolution française laissa espérer à la Corse un changement : Paoli revint dans sa terre natale, lui qui était adulé des cercles intellectuels londoniens, lui qui avait fondé la première démocratie européenne. La Corse, qui voulait retrouver sa liberté et son indépendance, fut victime de l’éviction des Girondins par le club des Jacobins qui déclara Paoli hors-la-loi. L’accession au pouvoir de Napoléon Bonaparte acheva alors le rattachement de l’île à la France.

« Le Trauma Corsica-France »(5)

Une fois la Corse conquise dans le sang et les larmes, la France y appliqua un régime d’exception où la répression policière constituait le quotidien des habitants. Elle a pu s’appuyer sur quelques familles pour contrôler l’île et ses terres ce qui l’enferma pour des décennies dans le clanisme. Un régime douanier inédit commença l’asphyxie économique de l’île. De 160 000 habitants en 1789(6), on en comptait 180 000 en 1950 : près de 205 000 Corses se sont exilés sur cette période faute d’avenir. Toute possibilité de développement était annihilée. En effet, la fin du pastoralisme et des agricultures jugées « indigènes » ont détruit l’agriculture corse et ont rendu l’île, auparavant autonome, dépendante de la métropole. Pourtant, cette île meurtrie ne démérita pas, bien au contraire. Lors du premier conflit mondial, il y eut près de 50 000 mobilisés en 1914 dont 12 000 ne reviendront pas. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, 20% des communes françaises jouissent de l’électricité. Moins de 1% des communes corses connaissent cet équipement. L’absence de conscience pour le développement économique allait de pair avec l’absence de conscience écologique. Comment le pouvoir central avait-il pu sérieusement imaginer faire un centre d’essais nucléaires dans le massif de l’Argentella au mépris de la santé des habitants et de la biodiversité ? Aujourd’hui, c’est la bétonisation du littoral, la spéculation immobilière et le chômage de masse qui oppressent l’île.

En réalité, l’État n’a jamais considéré la Corse comme une région égale aux autres. En 1957, le gouvernement Mollet lance le Programme d’Action Régionale dont le préambule déclare : « Le proche avenir de la Corse témoignera pour ou contre notre efficacité nationale en matière de colonisation intérieure(7). » La Corse a été considérée comme une région hostile dont toutes les particularités doivent être arrachées. Alors que le tout Paris construit ses villas sur le littoral corse, peu ont prêté attention à la situation de l’île. Alain Minc constata : « Au jeu des responsabilités, ce ne sont pas les Corses, depuis deux siècles, les fautifs mais l’État central. Ce fut lui, l’inventeur du « colonialisme de proximité », avec, pendant plus d’un siècle, un statut d’occupation militaire auprès duquel l’organisation administrative de l’Algérie semblait le comble du libéralisme. Ce fut lui qui devint ensuite le protecteur du clientélisme, le distributeur des subventions opaques, le manipulateur des prébendes. »(8)

En août 1975, les événements d’Aléria(9) marquaient la réaction des Corses face au piétinement de leurs idéaux. Aujourd’hui, cela se traduit par des victoires politiques. Les Corses parlent à la France de fin de la centralisation parisienne et de la place qui doit être accordée aux particularités régionales. Ces urgences girondines, Michel Onfray les avait très bien diagnostiquées lors de la première Université Populaire Nomade de Sartè. Cela appelle des perspectives vers une autonomie énergétique, de meilleurs transports et un avenir pour la jeunesse, et pour la France, l’urgence de la fin du jeu de dupes entre Paris et le reste du pays.

(1) Le 03 février 2018, Emmanuel Macron déclare au sujet du nouvel exécutif nationaliste corse qu’«il n'y a rien de nouveau sous le soleil, même le soleil corse ».

(2) Les citations de ce paragraphe, sauf indications contraires, proviennent de Pascal Paoli, Antoine-Marie Graziani, Tallandier

(3)Voltaire, Correspondance

(4) Ibid.

(5) L'autre enquête corse : Le trauma Corsica-France, Jean-François Bernardini, L'aube

(6) Les données proviennent de Corse : indépendance, Christian Mondoloni, Edizione Vincentello d’Istria

(7) C’est l’auteur de ce présent texte qui souligne ici

(8) Épitre à nos nouveaux maîtres, Alain Minc, Grasset

(9) Occupation d’un terrain viticole par l’Action Régionaliste Corse en réaction à la vente de vin frelaté et à la chaptalisation par des négociants détournant des subventions de l’État au détriment des petits producteurs corses

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