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Langue française
Parlent-ils français ?

La langue française vit. Comme toute langue, elle se nourrit d´apports extérieurs, s'enrichit, évolue. Mais procéder au saccage de son lexique, au détournement de sa syntaxe, à l'appauvrissement de son usage, ne sont guère de nature à la vivifier. La crise sanitaire actuelle et sa piètre gestion par l’exécutif en donnent triste illustration.

Parlent-ils français ?
Publié le 2 août 2020

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L'art de la casuistique se perd dans une parole édifiante, qui cherche à impressionner mais qui reste le plus souvent floue, imprécise. Cette parole, qui veut éblouir, ne renvoie généralement à aucun concept scientifique. Ainsi, avons-nous récemment assisté à une floraison d’expressions : « faire front ; nous sommes en guerre ; la première ligne ; tension sur les tests ; masque grand public ; interministérialité ; mise en quatorzaine ; attestation de déplacement dérogatoire ; Covid-19 ; distanciation sociale ; souveraineté européenne, etc. » Ces locutions font-elles sens ?

Pour s’arrêter sur la dernière de ces expressions, il faut rappeler que la souveraineté est attachée à un peuple. Or le peuple européen n’existe pas. En revanche, il y a, en Europe, une mosaïque de peuples, aux aspirations souveraines très diverses. Parler de souveraineté européenne est donc un effet de manche, une locution vide de sens.

L'interministérialitéest un néologisme apparu dans le discours présidentiel. Il fleure bon le techno-langage des managers. Il appartient à un lexique d’initiés, pardon, à la langue des sachants portés par le vent du progrès.

Le terme tension– concernant les masques, les tests, les surblouses et autres équipements indispensables à la lutte contre le virus – est une formulation typique appartenant au style de vocabulaire jésuite. Elle est façon, très mensongère, de ne pas prononcer les mots pénurie, manque, carence, insuffisance. C’est un écran destiné à masquer un réel qui dérange tellement.

Revenons sur l’expression « nous sommes en guerre ». Il est exact que la guerre, d'un point de vue historique, conduit à la mort des hommes mais elle est bien plus que cela. Dans la crise sanitaire actuelle, quels sont les pays hostiles ? Quel est plan de bataille de l'ennemi ? Où sont les troupes étrangères, leurs chars et leur aviation ? Quelles sont les villes bombardées, quels sont les quartiers détruits ? Qui sont les résistants et les collaborateurs ? D’où partent les trains de déportés ? Où sont les prisons et les camps de détention ? Qui sont les négociateurs et où se tiennent les pourparlers ? Avec qui signer une trêve puis l’armistice ?

L’usage du mot guerreest, ici, déplacé. Chacun sait ce que donnèrent d’autres combats qualifiés, eux aussi, de guerres, toutes considérées comme fondamentales et qui, toutes, échouèrent : celle contre la pauvreté, celle contre le chômage ou celle contre le terrorisme ! Pour Camus, « Mal nommer les choses c’est ajouter au malheur du monde ». Alors, quand les donneurs de leçon apprendront-ils à désigner avec précision ce qui doit l’être ?

Le sens du terme distanciationrenvoie au recul, au fait de créer une distance entre soi et la réalité. L’exemple le plus souvent donné se rapporte à Berthold Brecht qui signifiait, par ce mot, la dissociation de l'acteur et de son personnage. Cela n’a rien à voir avec une crise sanitaire, sauf pour les esprits distingués, trop subtils et trop intelligents pour être compris du vulgum pecus. La distanciation sociale – expression empruntée à l’anglais, alors que le terme socialn’a pas exactement le même sens qu’en français – reste moins signifiante que les formules plus simples de distance physique et de distance de sécurité. Mais probablement le mot distanciation est-il plus chic, plus mode, plus technocrate, plus start-up nation ?

Le cas de l’expression Covid-19 est intéressant. Le débat tourne autour du fait d’utiliser le masculin, selon les uns, ou le féminin, selon d’autres. Petit rappel, l’expression se décompose en Co, vi, d, 19. Il s’agit de l’apocope ou de l’initiale de trois mots : Copour Corona ; vi pour virus ; d pour disease ; 19 correspondant à l’année d’émergence du virus. Au motif que le mot anglais diseasesignifie la maladie, des commentateurs décidèrent de noter l’expression au féminin. Formulons deux remarques simples. D’une part, en anglais, l’article défini the s’utilise indifféremment du genre du mot ; d’autre part, pour garder une détermination féminine il faudrait adopter une notation française où le d'(disease) disparaîtrait au profit du m (maladie). Or il n’existe pas, dans la pratique langagière, de Covim-19 ! Nous suggérons, dans ces conditions, de garder l’expression « le »Covid-19, en optant pour l’habituel masculin générique puisque l’idiome français, contrairement à la langue poitevine, ne comporte pas de neutre.

La trouvaille de la quatorzaine est un avatar lexical qui relève de la paresse intellectuelle. Si les journalistes, qui se gargarisent du mot, avaient eu la curiosité de consulter un dictionnaire, ils auraient repéré deux éléments d’importance. Le mot quatorzaineexiste, certes, mais dans un sens juridique : « espace de quatorze jours qui s'observe légalement entre les diverses étapes d'une saisie judiciaire ». Ce terme est donc inapproprié à l’usage qui en est fait, actuellement. Encore un effet de mode et de snobisme. De plus, le terme adéquat de quarantaine s’emploie quelle que soit la durée. Avec rigueur et bon sens, il conviendrait, dans le cas d’espèce, de parler d’une quarantaine de quatorze jours.

Nous ne dirons rien des inévitables termes anglo-saxons, ce novlangue orwellien qui ronge le français chaque jour davantage : l’incontournable cluster – il est moins chic de parler, en français, de foyer épidémique – ; le tracing ; la task force et autres lunch box que les écoliers vont apporter à l’école, qui sont certainement meilleurs que les anciens repas froids ! Que de circonvolutions, de la part des arrogants marquis, pour être dans le vent de la modernité.

Le Miniver est le Ministère de la Vérité selon Orwell, dans 1984. Le gouvernement actuel applique ce principe et décerne des brevets de vérité, différenciant les bons des mauvais journalistes, les bons des mauvais commentateurs, les bons des mauvais citoyens, ceux qui relaient sans barguigner la vérité gouvernementale et ceux qui la critiquent. Le procédé n’est pas nouveau, les opposants sont qualifiés, selon les époques, d’extrémistes, de dissidents, de terroristes, de sectaires, de brigands, de réfractaires. La manœuvre consiste à briser toute opposition en déclarant, par exemple, l’union nationale à laquelle chacun doit se rallier. Qui n’adhère pas à la pensée unique du parti unique devient extrémiste, dissident, terroriste, sectaire, etc. Le Miniver actuel est pourtant celui qui revendique ouvertement le mensonge comme parole utile lorsqu’il s’agit de protéger le chef suprême. On pourrait parler du Ministère de la Propagande.

Il est une autre perversion langagière, en usage, qui consiste à s’approprier la parole – ou l’écrit – d’une personne ou d’un groupe historique, en « oubliant » de nommer l’auteur originel.

« Mes chers compatriotes, nous aurons des jours meilleurs et nous retrouverons les Jours Heureux. » C’est un extrait du discours présidentiel du 13 avril 2020. Sans référence, est utilisée l’expression Les Jours Heureux qui est le titre du programme du Conseil national de la Résistance (CNR), publié le 15 mars 1944. Or, quand il était ministre de l’Economie, l’actuel président a défait EDF, qui était une création du CNR. Depuis son mandat présidentiel, il s’est attaqué, entre autres acquis, aux APL, au droit du travail, au droit à la retraite.

Les « personnels soignants en ville, à l’hôpital, se trouvent en première ligne dans un combat (...). Ils ont des droits sur nous. ». Autre extrait du discours présidentiel du 13 avril 2020. Aucune référence à la phrase de Georges Clemenceau, du 20 novembre 1917, à propos des soldats, « ces Français que nous fûmes contraints de jeter dans la bataille, ils ont des droits sur nous ».

Suffit-il de citer le CNR, sans le nommer, pour posséder la force de de Gaulle ? Suffit-il de citer le Père la Victoire, sans le mentionner, pour se parer de la détermination de Clemenceau ? Et suffit-il de se faire photographier avec Le rouge et le noir pour devenir un romancier à l’épaisseur stendhalienne ?

Décidément, il ne suffit pas d’inventer un lexique, de s'approprier les paroles et les écrits de personnes illustres pour impressionner ou pour être à la mode. « Être dans le vent est une ambition de feuille morte » écrivait le philosophe Gustave Thibon.

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