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Patriotisme
Être patriote aux États-Unis

De quoi le patriotisme américain est-il le nom? Un texte qui s’intéresse au rapport qu’entretiennent les Américains à leur drapeau pour, finalement, mieux questionner le nôtre.

Être patriote aux États-Unis
Publié le 9 août 2020

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Au gré de mes années passées sur le continent nord-américain (USA pendant 1 an et Canada pendant 4 ans), j’ai acquis une certaine expérience civilisationnelle.

Un peu à la manière du comte de Tocqueville, j’ai eu l’opportunité magnifique de contempler tout d’abord, explorer ensuite, et commenter enfin, les us et coutumes d’un continent qu’on nous présentait comme un modèle, tant économique que sociétal.

Au travers de ces quatre années riches et denses, j’ai pu réfléchir autant que faire se peut à la notion de patriotisme. Bien au-delà de l’image d’Épinal que donne le peuple américain, celle qui sied aux clichés d’un autre monde, il m’est apparu alors que le patriotisme, cet amour indéfectible de sa nation, ne devient plus une option, mais un mode de vie. L’acte patriote sert alors à justifier le choix des armes (cf. les nombreuses guerres dont les Etats-Unis ont été les premiers instigateurs ) tout en absolvant ses soldats de leur bellicosité, pour la simple raison qu’ils font la guerre par patriotisme. Derrière le rideau de fumée d’un patriotisme exacerbé se cachent alors des prises de positions extrêmes, voire rétrogrades (l’actualité sur ce point ne me fait malheureusement pas mentir).

De la fiction à la réalité, n’y aurait-il qu’un pas ?

Qui n’a pas esquissé un sourire narquois face à ce patriotisme exacerbé, souvent surfait, affiché dans les fictions américaines ? Une famille typique de la classe moyenne, bible dans une main, thé glacé dans l’autre, qui pose fièrement sous l’ombrelle géante d’un drapeau américain flottant au vent. On se rappelle alors ces rictus qui ornaient nos visages à la vue d’un tel cliché éhonté, nous qui d’actes patriotes ne connaissions que la Révolution française. Cette image révolutionnaire apparaissait alors comme la matérialisation d’un (trop bel) amour : l’amour de la nation.

Pourtant, quand j’ai atterri à l’aéroport d’Hartford (Connecticut) en 2010, rien d’autre ne m’a accueilli que ce drapeau, qui se languissait de mon arrivée. Alors que je voyais défiler les paysages sur l’autoroute, au moment de traverser cette forêt dense et verdoyante, une maisonnette pointait le bout de son porche. Accroché à un étendard branlant et rouille,́ se tenait un drapeau fier, auquel les propriétaires attachaient manifestement plus d’importance qu’à leur propre maison. Cette maisonnette ne faisait pas exception dans le paysage naturel de mon arrivée puisqu’en 2010, 58% des Américains laissaient flotter impudemment leur amour.

Très exactement comme ces fictions américaines qui me faisaient glapir de rire, toutes les maisons portaient en leurs seins la marque même d’un patriotisme éhonté. Ce que je croyais être une fantaisie, une tocade, un fantasme, s’avérait en fait devant mes yeux pantois. De toute évidence, un Américain ne naît pas patriote, il le devient. C’est à peu près vrai dans toutes les grandes démocraties occidentales. Mais alors, pourquoi dans un pays donné, l’amour aveugle de

son pays est une valeur prônée et largement pratiquée, alors que 6,000 kilomètres et un océan plus loin, un drapeau flottant sur un porche est une dérive patriotique?

De toute évidence également, le 11 septembre a changé les moeurs américaines. Eux qui avaient déjà une propension presque unique à agiter le drapeau se sont vus devenir la victime gratuite et ostensible de toute une idéologie qui ne rêvait que de mettre à terre le colosse américain. C’est logiquement en détruisant ses deux pattes que cette entreprise a cru réussir. Sociologiquement, le pays à genoux qui pleure ses âmes défuntes a trouvé bon nombre de patriotes jusqu’alors endormis. La rhétorique du président de l’époque, largement inspirée du classique “c’est nous contre eux” a eu pour effet d'oxygéner un patriotisme moribond.

La réponse logique à un traumatisme collectif

Cette réaction n’a rien de particulier. Quand la France fut frappée du même mal, notamment après les attentats de novembre 2015, le monde entier “priait pour Paris”. Un nombre incalculable d’anonymes, certains n’ayant aucun lien de près ou de loin avec la France, arborait fièrement le drapeau français, comme pour unir le monde face à un drame.

La différence majeure cependant, est que dans le cas de la France la réaction est émotionnelle. C’était un patriotisme de circonstance, aucunement politisé, sans aucune arrière-pensée politique. Bien sûr, François Hollande a profité d’un regain de popularité à l’époque, mais l’histoire nous a bien prouvé que ce regain était là encore tout à fait émotionnel et passionnel. Quelques semaines après, si des reliquats de photos teintés au drapeau français subsistaient ça et là, la majeure partie de cet amour passionnel était morte, étouffée par le dur rappel à une réalité morose.

C’est tout le contraire aux États-Unis qui jouit d’un patriotisme institutionnel et transgénérationnel. Après les attentats de 2001, l’armée, la police et les services secrets ont connu une vague de recrutements inédite et insoupçonneé. Les drapeaux américains flottaient sur les porches, les fenêtres, les pare-chocs des voitures, les fonds d’écran des téléphones. Certains les arboraient même sous leurs pantalons (il devait y avoir de la place), sur leurs caleçons et enfin, au plus près d’eux- mêmes: tatoués sur leur peau. Matérialisation même de cet engouement démesuré, Walmart, le premier groupe mondial de grande distribution a annoncé avoir vendu 116,000 drapeaux le 11 septembre, et 250,000 le 12 septembre. Ces chiffres représentent une hausse de plus de 1700% et 2400% par rapport aux 11 et 12 septembre 2000, respectivement. Une année après, près de 70% des Américains se déclaraient “extrêmement fiers d’être américains”.

Au lendemain d’un tel traumatisme, il n’était aucune communauté, aucune ethnie, aucune tranche d’âge, qui ne vociférait pas l’hymne américain, Star-Spangled Banner ( la bannière étoilée), main sur le coeur. La réponse du peuple américain était aussi peu ciblée et singulière que les milliers de morts qu’ils avaient à déplorer.

D’un coin du monde à un autre, il subsiste des différences extrêmes que la logique ne saurait complètement expliquer. Alors que j’enseignais le français aux États-Unis, beaucoup de mes étudiants venaient me voir en me demandant: “ pourquoi les Français ne sont-ils pas patriotes comme nous ?” Je ne savais jamais quoi répondre.

J’ai essayé de penser ce patriotisme et j’en suis arrivé à la conclusion que nous sommes plus patriotes que les Américains, mais que nous l’exprimons, à travers notre histoire, d’une manière

beaucoup moins exubérante, beaucoup plus intime. Si les Américains aiment leur pays, il est faux de dire que ce n’est pas le cas des Français. Bien au contraire, le patriotisme à la française consiste à aimer son pays pour ce qu’on sait qu’il peut être. Idéalistes au possible, nous n’avons pas rêvé un modèle basé sur la gratuité de la sécurité sociale, nous l’avons réclamé et à la sueur et au sang, nous l’avons obtenu.

Voilà finalement la différence qui annihile le patriotisme du "nouveau monde". Les Américains aiment leur pays pour ce qu’il est, nous aimons le nôtre pour ce qu’il peut être.

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