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Explosion à Beyrouth
Michel Onfray : "Un coup de grâce pour les Libanais exploités par les puissants" Abonnés

Suite à la double explosion meurtrière survenue sur le port de Beyrouth le 4 août dernier, Michel Onfray a répondu aux questions de la journaliste Zeina Trad pour le quotidien libanais de référence, An Nahar. En voici le verbatim.

Michel Onfray : "Un coup de grâce pour les Libanais exploités par les puissants"

An Nahar - Bonjour Michel Onfray, vous qui étiez au Liban en février dernier pour une série de conférence et un documentaire filmé, quelle réaction aujourd’hui face à l’ampleur de la catastrophe des dernières explosions? Un manque d’indulgence face à l’incurie du gouvernement libanais?

Michel Onfray - Je crois que cette explosion est une métaphore, une allégorie de ce qui a lieu au Liban depuis des mois: une dilution des responsabilités, une impéritie généralisée, une incurie paroxystique, une catastrophe qui aurait pu être évitée s’il y avait eu un Etat, une autorité, une chaîne de responsabilités identifiables. La mafia qui se trouve au pouvoir n’a d’horizon que de ses petites affaires, de son enrichissement personnel, de ses magouilles, de son business privé. Aucun souci de l’intérêt général et du bien public, aucun souci du peuple.

Même dans l'hypothèse ou il s'agirait d’un attentat (il y a nombre de pays qui ont intérêt à ce que c’en soit un), l’Etat resterait responsable d’avoir laissé sur place de quoi générer cette explosion. Il suffirait de voir dans les temps à venir à qui profiterait le crime pour avoir une idée de qui aurait pu vouloir ce crime. Pour l’heure, l’argumentaire du président Aoun qui refuse une enquête internationale sous prétexte de dilution de la vérité semble un aveu qu’il a plus intérêt à ce qu’on méconnaisse cette vérité plutôt que l’inverse.

AN - Comment avez-vous réagi face à ce drame, face à toute la destruction d’un quartier que vous aviez visité quelques mois auparavant?

MO - J’aime le Liban parce qu’il fut le laboratoire d’une négation de la tectonique des plaques qui rend aujourd’hui compte des relations entre les civilisations. Ce fut le point de jonction d’un Orient arabo-musulman et d’un Occident judéo-chrétien qui se fécondaient mutuellement sur une terre heureuse pour les trois monothéismes.

Quand j’ai appris cette catastrophe, je me suis dit: «ah non, pas encore, pas eux...». Lors de mon dernier voyage, j’ai vu tellement de gens ravagés par cette crise que j’ai considéré cette explosion comme un coup de grâce pour ce peuple libanais méprisé, humilié, abandonné, exploité par les puissants!

AN - Le pays est touché en son cœur, en son port. Symboliquement, pour le Liban, fondé par les Phéniciens, et sur l'ouverture, comment penser à l’avenir quand tout peut s’écrouler à nouveau? Sur quels textes philosophiques s’appuyer face à de tels drames?

MO - Une chose me sidère, et cette affirmation va me valoir de la haine d’un grand nombre de gens, mais peu importe, c’est la démission de la diaspora libanaise partout sur la planète. Comparaison n’est pas raison, bien sûr, mais si les Français avaient massivement quitté la France et lui avaient tourné le dos après l’invasion de leur pays par les nazis en juin 1940, il est bien évident que la France aurait perdu le droit d’une souveraineté sur elle-même. Le génie du peuple libanais, sa considérable richesse, son talent, sont autant de cadeaux faits à tous les pays du monde, sauf au Liban!

C’est un remarque que d’ailleurs j’étends au delà du Liban: les immigrés qui viennent massivement en France travaillent à la destruction de leurs pays d’origine. Or, le souverainiste que je suis ne peut se satisfaire de ce crime contre leurs pays que commettent ceux qui préfèrent en changer plutôt que de le changer.

Que faut-il lire? La Boétie d’abord et son Discours sur la servitude volontaire: il explique qu’il n’y a pas d’autre servitude que celle d’un peuple qui ne destitue pas le tyran. «Soyez résolus de ne plus servir et vous voilà libres» écrit-il. Mais il y a également Le Prince de Machiavel qu’il faut lire avec ses Discours sur la première décade de Tite Live car on comprend que le Florentin , qui est un républicain, ne fait pas l’éloge du cynisme ou de l’opportunisme afin d’obtenir le pouvoir pour le pouvoir mais pour faire de telle sorte que ce pouvoir permette de réaliser un objectif devant lequel tout ploie: l’objectif du Liban serait de créer une république laïque dont la souveraineté serait obtenue par la construction laïque d’une volonté générale avec laquelle peut ensuite se constituer un gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple. C’est pourquoi le troisième livre à lire et à méditer serait Le Contrat social de Rousseau: le philosophe genevois en finit avec la théocratie, c’est le régime libanais, au profit de la démocratie, le régime qu’on lui souhaite.

AN - Quel est votre avis sur la venue au Liban d'Emmanuel Macron deux jours après ce drame? Par où commencer au Liban pour pouvoir retrouver une souveraineté? Reconstruire une Nation par le commencement  Le rôle de la société civile? Un peuple peut-il reprendre le pouvoir et s’organiser?

MO - J’ai eu honte que cet homme qui méprise la colère de son peuple, par exemple lors du mouvement des gilets-jaunes, et y réponde comme un autocrate en envoyant la police, l’armée et les blindés, qui recourt à la haine de ce peuple maltraité par sa politique, s’en vienne ainsi donner des leçons au peuple libanais! Que sur les décombres encore fumantes d’une ville détruite il se fasse le voyageur de commerce du libéralisme de l’Etat européen maastrichtien en exigeant, c’est le mot qui s’impose, des réformes économiques qui appauvriront les plus pauvres et enrichiront les plus riches comme préalable à une aide économique, voilà qui m’a fait honte d’être représenté par un tel homme! A quoi ressemble une prétendue déclaration d’amour au Liban et au peuple libanais si elle se trouve conditionnée à une obligation faites aux plus pauvres de se serrer la ceinture, sinon à une obscénité politique, à une goujaterie politicienne, à une insulte faite au peuple libanais, à une offense impardonnable? Aimer le Liban et les libanais, c’est, eu égard à notre passé commun, l’aider sans condition.

Le peuple libanais doit mener sa révolution en tournant le dos aussi bien aux politiciens libanais qu’aux politiciens français et européistes.

AN - Comment expliquer l'état d'incurie d'un pays qui était une telle «promesse», économique, confessionnelle, de liberté, de synthèse entre l'Orient et l'Occident?

MO - Par la géographie d’abord et l’histoire ensuite. Il suffit de prendre une carte de géographie et de regarder où se trouve le Liban: Israël au sud, mais aussi Palestine, Syrie à l’est, ouverture sur la Méditerranée à l’ouest, autrement dit au carrefour du judéo-christianisme et de l’islam, mais aussi,  sur un axe nord sud, via la mer méditerranée, de tout le commerce entre l’Europe du nord et le Maghreb, le nord de l’Afrique mais également, sur un axe est-ouest, entre l’Orient et l’Occident. C’est le lieu de toutes les convoitises, donc de toutes les conquêtes potentielles.

Cette situation géographique exceptionnelle exigerait une politique exceptionnelle: en l’occurrence une politique laïque, ce qui est la meilleure façon d’éviter le triomphe d’une théocratie sur une autre et de rendre possible une démocratie dans cette zone géographique où cette forme politique est quasi inexistante!

L’incurie procède de la forme politique qui triomphe actuellement et qui est théocratique. Avec la multiplicité des communautés, sans la laïcité, c’est le communautarisme qui gagne. Et le communautarisme, c’est la guerre car toute tribu veut l’ascendant sur les autres!

AN - En mai 1965, de Gaulle avait salué le Liban, «nation indépendante, prospère et cultivée.» Où en est-on aujourd'hui? Quelle solution voyez-vous après cette tragédie, dans un pays si soumis aux intérêts étrangers?

MO - Il avait tellement raison !

La solution, aujourd’hui, n’est certainement pas le retour au protectorat, comme il fut dit ici ou là, ou demandé ailleurs par une pétition, mais le recouvrement d’une souveraineté perdue. Il ne saurait être question pour un pays comme le Liban de subir des occupations – israéliennes, syriennes, palestiniennes, sinon françaises ou européennes. Nul pays ne doit être envahi par un autre au point d’en perdre sa souveraineté!

Quand Macron se prend pour le président du Liban, puis de l’Europe, voire du monde, alors qu’il n’est pas même capable d’être le président de son pays, la France, on ne saurait attendre qu’il prenne la tête de ce qui devrait être fait: une mobilisation européenne ou internationale pour faire de telle sorte que le Liban ne porte pas seul la charge de ces migrations qui détruisent sa souveraineté.

Israël ne veut plus de la France et de l’Europe dans le règlement du conflit israélo-palestinien, et l’on peut comprendre ses bonnes raisons. Il faudrait que la France redevienne un partenaire fiable et valable, autrement dit crédible, dans ce règlement. Pour l’heure, Trump agit seul dans ce dossier - du moins pour ce qui est su et vu.

De même, sur la question syrienne, la France illustre sa politique catastrophique de destruction des régimes laïcs - Irak, Libye, Syrie par exemple - au profit d’une anarchie qui fait le jeu des régimes théocratiques islamistes.

On ne peut arroser d’essence les territoires de conflits dans cette zone du monde sans faire du Liban une variable d’ajustement de ces embrasements. Il faut commencer par calmer le feu israélo-palestinien et le feu syrien, sinon les autres feux néocolonialistes français, sans quoi le Liban ne saurait être, vivre et durer.

AN - Revenons au succès incroyable de votre revue Front Populaire, une revue qui implique vos abonnés et vos lecteurs aussi bien en théorie qu’en pratique grâce notamment à la création d’une association "Front Populaire, et Compagnie" peut-on envisager une telle initiative au Liban? Une revue souverainiste qui permette enfin aux Libanais de reprendre leur destin en main ?

MO - Ah mais oui! Et comment! Notre ligne est souverainiste c’est-à-dire qu’elle estime que chaque pays doit faire la loi chez lui et pas chez les autres! Nous défendons les valeurs laïques, féministes et républicaines des Lumières et pensons que ces valeurs sont toujours d’actualité là où elles sont si souvent mises en cause. Au Liban plus que partout ailleurs, elles pourraient constituer un trait d’union entre l’Orient et l’Occident – qui n’est pas tant chose si compliquée qu’on veut bien le dire après de Gaulle !

Nous sommes disponibles, si ce pouvait être utile, pour tenir une Université populaire à Beyrouth, avecune série de séminaires sur la philosophie politique qui permettrait de transformer la Boétie, Machiavel et Rousseau en leviers pour lever les montagnes !

AN - Quel regard portez-vous aujourd’hui sur la France en matière de politique interne et externe? Ce drame libanais dû à l’explosion d’entrepôt qui stockait 2.700 tonnes de nitrate d’ammonium à côté d’un quartier résidentiel, ce manque d’indulgence est-il envisageable ailleurs de cet ampleur?

MO - Une partie non négligeable des élites de la France méprise la France et travaille à sa dilution dans l’acide européiste puis mondialiste. L’Europe maastrichtienne est un rouage dans une machine bien plus complexe: celle du gouvernement planétaire au service du capitalisme mondialisé.

Tout Etat-nation constitué fonctionne en cellule de base de la résistance à ce plan d’un monde transformé en supermarché dans lequel tout s’achète, se vend, se loue, du corps des femmes au sperme des hommes en passant par les organes des Chinois exécutés lors de leurs condamnations à mort...

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