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Eprouver la société : l’unique issue

Crise sanitaire remarquable, production massive délétère, chocs économiques successifs, tortuosité du protectionnisme(1), préoccupations écologiques et attentats répétés à travers le monde : la mise à l’épreuve d’une société qu’on rechigne à tourmenter est pourtant requise.


Eprouver la société : l’unique issue

Et en effet, face aux nombreuses problématiques des temps présents et aux situations désormais urgentes qu’elles engendrent, des voix s’élèvent. Les réponses politiques aux crises se caractérisent notamment par un retour massif des partis nationaux et conservateurs. Viktor Orban en Hongrie, Vladimir Poutine en Russie, Mattéo Salvini en Italie, Boris Johnson au Royaume Unis, Donald Trump aux Etats-Unis, Jair Bolsonaro au Brésil, Geert Wilders aux Pays-Bas, Marine Le Pen en France, Nikólaos Michaloliákos en Grèce, Alice Weidel en Allemagne. Les actions de ces leaders politiques viennent modifier les équilibres fragiles établis depuis 1945. Dès lors, une question se pose : pourquoi un tel retour de considérations nationales et celui-ci n’est-il pas le symptôme d’une mondialisation effrénée ? « Aujourd’hui, peut-on croire comme avant à l’Union européenne, à la libre circulation des individus, des idées ou des biens, au recul continu des souverainetés nationales ? » demandait d’ailleurs Stéphane Audoin-Rouzeau, directeur d’études à l’EHESS et historien, lors d’un interview pour Médiapart le 12 avril dernier. Pour Dominique Strauss-Kahn, « la fragmentation de la mondialisation, que la crise a toutes les chances de provoquer, constitue une occasion inespérée de reprendre les rênes »(2) et de retrouver une vision politique plus saine.

Revenons en arrière. La crise sanitaire a forcé la population au calme en cette première moitié d’année. Ce sont finalement les notes légères et microscopiques d’une particule infectieuse qui nous ont fait nous armer de patience, faire montre de silence, retrouver une humilité – racheter l’humanité. Coup du sort ou véritable inversion des forces : racheter l’humanité est passé par la perte mondiale de centaines de milliards d’euros, dollars, yens, livres sterling. La devise – désormais monétaire – ne doit être porteuse d’aucune pensée ni d’aucun sentiment.

Où s’en est donc allé l’émerveillement pour faire naître les idées neuves ? Où se sont donc cachés les étonnements nécessaires aux découvertes ? La surprise semble s’être évanouie au lit des certitudes, l’émotion paraît avoir cessé au profit de la rentabilité, dogmatique. Le progrès est passé maître, mais obéit à plus fort que lui : progrès chiffré qui se vend cher et ne se mesure qu’à l’aune des monnaies.

Cet instant suspendu désormais passé – le premier depuis longtemps – nous a permis de contester les évidences de ces temps a priori imperturbables, a fortiori faillibles. Les forces vives ont tôt fait, depuis, de proposer des solutions pour passer au-delà des complications afin de remettre en marche la machine infernale. Mais la question cruciale reste ici : à quoi rêverons-nous tout à l’heure ?

Puisque les unités monétaires se dévaluent. Puisque le monde économique s’effondre. Puisque l’être paraît enfin fragile. Levons nos rêves à l’avenir – hissons-les à la vue du réel.

La suite ne s’écrit pas sans nous ; trop longtemps restés en retrait d’un monde dont nous faisons partie, prenons la responsabilité de ce qui arrive. « Exister c'est avoir à décider de soi, avec tout ce que cela implique de responsabilité, voire d'angoisse »(3). L’inversion du rapport de force est sous nos yeux : l’argent qu’on gagne, c’est du temps qu’on perd. L’illusion s’estompe : ce temps n’est pas de l’argent. Fugace, à la dérobée, l’urgence est à la vie.

Réhabilitons le temps long qui, paradoxalement, nous manque depuis soixante-dix ans. Nous arrivons au moment des choix : il n’est peut-être plus absurde de repenser l’avenir à la clarté des pensées romantiques anti-lumières(4). La revanche du mystique, celle d’une humble perception de l’Homme et de ses limites, ne doivent-elle pas guider nos actions pour chercher nos nouveaux principes et revenir à nos instincts sensibles ?

L’allègre pour remplacer le pressant. L’émerveillement au lieu du progrès. Les cœurs pour la richesse. Les rêves en étendards.

Dont acte.

(1) World Investment Report des Nations Unies 2019

(2) « Il y faut une volonté populaire et celle-ci était devenue si faible que plus rien ne semblait possible dans cette Union alourdie par l’élargissement, entravée par la bureaucratie et délégitimée par son caractère prétendu peu démocratique ». Strauss-Kahn L’être, l’avoir et le pouvoir dans la crise

(3) Kierkegaard

(4) « Un nihiliste est un homme qui ne s'incline devant aucune autorité, qui n'accepte aucun principe sans examen, quelque soit le crédit dont jouisse ce principe » (Ivan Tourgueniev, 1862).

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