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Protégés et naufragés : une très sombre rentrée Abonnés

La poursuite de la crise sanitaire va entraîner à l'automne une crise sociale et économique de grande ampleur. La sombre mais lucide analyse d’Yves Michaud.

Protégés et naufragés : une très sombre rentrée

La poursuite de la crise sanitaire va entraîner à l'automne une crise sociale et économique de grande ampleur.

1) La monnaie de singe déversée sans compter par les banques centrales va maintenir en vie grandes entreprises et catégories sociales en situation de rente (retraités, fonctionnaires, emplois publics ou para-publics) comme si de rien n'était - pour la dette, on verra plus tard et elle ne sera probablement jamais remboursée; pour beaucoup, l'euphorie continuera ;

2) L'abondance de monnaie va faire encore monter les valeurs refuges - immobilier, œuvres d'art spéculatives, or et matières précieuses - tout en maintenant la bourse a un niveau fictif déconnecté des performances économiques;

3) Le chômage de masse va exploser. Au delà des mesures de soutien financier style soins intensifs via les indemnisations, il y aura une population immense de désespérés de l'inactivité. Ce chômage sera de longue durée, touchera d'abord les seniors et les personnes peu qualifiées. S'y ajoutera la crise de ceux qui ne parviennent pas à obtenir un premier emploi en arrivant sur le marché du travail. Ce sera source d'un malaise clivant en profondeur la société ;

4) Le chômage, la peur de l'avenir et la faiblesse de la demande vont exercer une pression sur les salaires qui stagneront ou même régresseront (je dois cette idée à un échange avec mon ami l'économiste Ahmed Henni) ;

5) Ce malaise social va rejoindre celui des catégories "non protégées" : petits et moyens entrepreneurs, auto-entrepreneurs et petits commerçants, artisans, personnel de service et d'accueil, plus ceux qui travaillent au noir. La crise des Gilets jaunes a montré comment des destins sociaux fragilisés hétérogènes peuvent se fondre dans une protestation de type révolutionnaire. Il se peut que l'excès de misère paralyse les révoltes mais il y aura une population énorme de "pauvres" qui ne survivront que des aides sociales, de l'assistance, des expédients - et des trafics;

6) Certains secteurs d'activité sont totalement sinistrés et devront revoir leurs modèles: industrie touristique, presse, musées, expositions, concerts, opéras, théâtres, édition, galeries et centres d'art, cinéma, spectacle vivant. Le choc culturel est déjà et sera un séisme.

7) L'éducation va être (est déjà) dans une situation impossible: six mois de grandes vacances, universités fermées, contrôles et examens allégés ou supprimés. La reprise dans les écoles et lycées sera peut-être possible avec des restrictions considérables mais ce sont les universités qui vont devoir affronter des défis énormes: pas un campus n'est équipé pour fonctionner avec des restrictions de circulation, de jauge, de présence. On dissimulera les effets en étant "coulant" aux examens mais ça fera de nouveau une génération d'étudiants sous-formés (alors qu'ils ne le sont déjà pas trop....)

8) Last but not the least - mais au moins drôle: on a vu s'évaporer au printemps les effectifs de travailleurs à la Poste, à la RATP, à la SNCF, dans les administrations - disparus, chez eux, télé-travaillant, absents, volatilisés, fondus, envolés....

Ce va être une jolie partie de plaisir de faire revenir ces "décrocheurs" au boulot. On invoquera droit de retrait, risques, retards et les administrations et services publics continueront à "ne-pas-travailler" au ralenti.

J'aimerais être trop pessimiste mais je redoute qu'aux fractures sociales profondes déjà présentes s'en ajoutent quelques autres - avec ce paradoxe qu'un effet de prolétarisation massif d'un côté, assorti d'un effet de préservation massif d'autres catégories de l'autre, ne polarisent ces fractures en deux camps : les protégés et les naufragés.

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