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Souveraineté
Souveraineté sur qui ? Souveraineté sur quoi ? Vers un fédéralisme monarchique ? Abonnés

C’est à une bonne redistribution des compétences de l’Etat qu’il faudrait réfléchir. Oui, l’Etat peut et doit être fort, c’est-à-dire souverain et indépendant, mais dans quels domaines ? Oui, l’Etat doit prendre du recul et disparaître, mais dans quels domaines ?

Souveraineté sur qui ? Souveraineté sur quoi ? Vers un fédéralisme monarchique ?

Réfléchir à la notion de souveraineté implique nécessairement de s’interroger sur les objets auxquels doit s’appliquer cette souveraineté. L’Etat peut paraître abuser de son autorité, tout particulièrement dans cette période de crise, entre autres par la gestion qu’il peut avoir de certaines revendications sociales ou encore par l’emprise à laquelle il peut prétendre sur des domaines aussi variés que la liberté de parole, la récolte et la maîtrise des données numériques, l’éducation, l’interprétation des événements historiques ou encore la bonne utilisation de la langue (à cet égard, la Théorie de la dictature de Michel Onfray en offre un bon panorama synthétique).

Quand le ministre de l’Education nationale déclare au Sénat, le 18 juin 2020, qu’il est « de plus en plus favorable à une vision où l'emploi du temps de l'enfant serait vu pas seulement sur les heures de cours mais un petit peu sur ce qui se passe dans sa vie le mercredi et le week-end », ajoutant aussitôt, comme par ironie, « sans arriver à un Big Brother éducatif », n’est-il pas légitime de s’alarmer de l’ampleur des sujets dont prétend se saisir un Etat que d’aucuns jugent déjà trop pesant ? La multitude des taxes et des impôts qui pèsent sur les Français ne démontre-t-elle pas l’obésité d’un Etat tentaculaire qui semblerait vouloir s’étendre et se ramifier indéfiniment ?

Mais n’est-il pas vrai également que la crise du Covid 19 semble avoir démontré l’absence d’un Etat dans des domaines pour lesquels on aurait souhaité pouvoir compter sur lui ? Cette puissance publique qui semble parfois si pesante au quotidien semblait tout à coup bien absente et bien timide lorsqu’il fallait, par exemple, produire et distribuer des masques en quantité. Timide, l’Etat l’est sur bien des questions économiques et financières pourtant cruciales au niveau international. Timide, l’Etat l’est dans une Union européenne dont la scène est dominée par une Allemagne forte et intimidante (une France timide, et même ridicule et ridiculisée, comme le montre par exemple le film Adults in the room de Costa-Gavras). Timide, l’Etat français l’est face à la Chine et à son emprise sur une bonne part de notre production industrielle. Timide, l’Etat français l’est face au géant californien et à la puissance des GAFAM. Alors, qu’en penser ? L’Etat français est-il trop fort ou trop faible ? Est-il obèse ou étique ?

Les deux réponses semblent bonnes, tant ces deux reproches s’appuient sur des arguments qui peuvent être massifs. Ce n’est pas tant en termes de verticalité, à la plus ou moins grande puissance de l’Etat qu’il faudrait penser, comme le laissent pourtant entendre les débats trop souvent caricaturaux qui animent la question du libéralisme ou de l’étatisme. C’est à une bonne redistribution des compétences de l’Etat qu’il faudrait réfléchir. Oui, l’Etat peut et doit être fort, c’est-à-dire souverain et indépendant, mais dans quels domaines ? Oui, l’Etat doit prendre du recul et disparaître, mais dans quels domaines ? Peut-être est-il temps de ne pas rougir d’un Etat puissant dans des domaines restreints mais essentiels à la bonne marche du pays, dans ce qu’on appelle les compétences régaliennes, mais qu’il s’agirait de chercher à redéfinir tous ensemble en tant que peuple. Peut-être, dans un même temps, est-il nécessaire de congédier l’Etat des espaces dans lesquels les populations (familles, régions, départements, villes, entreprises, associations, etc.) ont non seulement les compétences mais aussi l’intérêt et le temps de s’investir.

« Quand les vents déchaînés emportent les marins, écrit Euripide dans sa tragédie Andromaque, deux avis à la barre et trop d’habiles rassemblés ne vaudront pas l’unique volonté, même moins sage, mais dont l’autorité est plénière »[1]. Cette autorité plénière, c’est celle de l’Etat souverain. Mais elle peut s’en doute s’accorder au rétablissement d’un vaste ensemble de libertés concédé à toutes les entreprises citoyennes locales, afin que la liberté redevienne la règle et la restriction l’exception, à la manière dont Proudhon pensait tout un maillage de balances et de contrepoids face à l’Etat. Vers un fédéralisme monarchique ?

[1]Euripide, Andromaque (-426)

Publié le 1 septembre 2020
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