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Travail : la nécessaire révolution étatique

A l’aube d’une crise économique qui s’annonce peut-être aussi forte que celle de 1929, l’Etat ne peut rester les bras ballants. Il a l’impératif de révolutionner le monde du travail par des mesures fortes, originales et inédites. Propositions.

Travail : la nécessaire révolution étatique
Publié le 10 septembre 2020

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En 1859, Auguste Escoffier a 13 ans lorsqu’il est employé comme apprenti commis de cuisine chez son oncle restaurateur. C’est à l’âge de 19 ans qu’il entre comme commis rôtisseur d’un grand restaurant parisien(1). Y constatant les conditions de travail déplorables dans une absence d’hygiène et d’organisation, il conçut une façon de travailler dans le respect de chacun autour d’un objectif commun. La brigade de cuisine était née et avec elle l’organisation des meilleurs restaurants étoilés actuels. En s’associant à César Ritz, il étendra l’influence de la gastronomie française sur l’ensemble du Globe jusqu’à organiser des dîners, au menu unique, regroupant jusqu’à dix mille couverts simultanément dans des dizaines de villes à travers le monde. Les convives pouvaient alors échanger leurs impressions sur leur repas en quelques mots transmis par le réseau de câbles télégraphiques naissant.

Lorsqu’en 1910 Auguste Escoffier, désormais entrepreneur à la réputation mondiale, développe ses idées à propos d’une sécurité sociale dans un court livret intitulé Projet d'assistance mutuelle pour l'extinction du paupérisme(2), il prend soin de préciser qu’il ne s’agit que des “simples réflexions d'un homme qui a passé plus de 50 années au milieu des travailleurs, et qui, ayant beaucoup vu, beaucoup observé, croit de son devoir de faire profiter ses concitoyens des fruits de son expérience”. Il y glissera tout de même qu’ “il y a souvent très loin de la théorie à la pratique, et il serait assez extraordinaire que les maîtres éminents de la diplomatie ou de la jurisprudence fussent tous, sans exception, bien qualifiés pour connaître les besoins et les aspirations de la classe ouvrière.”

Ces phrases plus que centenaires, d’un homme qui, de simple apprenti, devint un entrepreneur international, promoteur exceptionnel de la Maison France, résonnent d’un étrange écho en notre XXIe siècle bien engagé dans une théologie néolibérale prétendant guider le monde vers son salut. Cette théorie branlante n’a, pour l’essentiel, abouti qu’à une consommation indécente par certains de biens produits de façon inhumaine par d’autres, le tout au profit d’une poignée. Pour parvenir à ce funeste résultat, il aura fallu que nos sociétés s’ouvrent à tous les vents. Tout, les nations et les hommes, les idées et les mœurs, doit ainsi s’incliner devant le dogme du marché total. Le droit lui-même, qui devait imposer ses règles dans le jeu des équilibres entre les intérêts des acteurs dans la pensée libérale classique, est “assimilé à un produit en compétition sur un marché des normes” et “se métamorphose en pure technique, évaluée à l’aune de l’efficacité, à l’exclusion de toute considération de justice”, comme le souligne remarquablement Alain Supiot(3). C'est ainsi qu'aujourd’hui des commerces, notamment en région parisienne, ouvrent leurs portes le dimanche après-midi en toute impunité, alors même que cela est proscrit par le Code du travail. Le calcul froid du rapport coût (risque d’amende en cas de contrôle) sur avantage (bénéfice cumulé des ouvertures illégales), largement rentable, prime ainsi sur le respect de règles justes. En se substituant à la saine liberté du commerce, cette licence inique n’est que l’aboutissement d’une longue acculturation à l'idéologie néolibérale patiemment distillée depuis des décennies.

Moins d’une décennie après la crise des subprimes, la pandémie de Covid nous rappelle encore combien une société organisée selon les préceptes néolibéraux est fragile. En France, la récession à deux chiffres sur le premier trimestre risque, malheureusement, de n’être que le premier mouvement d’une sinistre symphonie économique. A l’aune de la crise gigantesque qui vient, probablement du niveau de celle de 1929, sinon pire, le credonéolibéral se fait à nouveau entendre. Il s’agirait encore de diminuer les coûts de production, en jouant d’abord sur la masse salariale, pour devenir concurrentiels à l’international et écouler nos produits mieux que les autres à des consommateurs hagards toujours plus avides de biens matériels. Il faudrait encore déverser les milliards de la dette sur des économies incontrôlées et incontrôlables en espérant que, par un improbable retour, le peu de monnaie qui ne s’est pas évaporé dans la sphère financière verse son crachin sur le peuple assoiffé.

En résumé, travaillons plus, plus longtemps et pour moins cher – comme si la solution à la crise était que la France s’aligne sur les coûts de production des pays pauvres. Depuis un demi-siècle, ces étranges recettes ont largement fait la démonstration de leur inefficacité alors que les sociétés ne traversaient que des crises relativement douces. Comment peut-on espérer qu’elles fonctionnent face à la crise historique qui vient ?

Non qu’il ne faille parfois aider les entreprises ; au plus fort de la crise c’est même essentiel, mais l’intervention publique ne peut se limiter à cette seule solution, en particulier à moyen et long terme. Si une politique de l’offre raisonnable n’est pas toujours un non-sens, se priver du levier de la demande relève d’un réflexe idéologique malheureux et qui pourrait, en l’espèce, devenir criminel. Admettons – pour l’exercice – qu'il existe un “marché du travail” : depuis les années 1970, la demande n’a cessé de gonfler pour varier aujourd’hui, selon les critères définis par le Bureau international du travail (BIT), entre 2,5 et 3 millions de chômeurs. Déjà les premiers chiffres pour le premier semestre 2020 sont alarmants, avec une explosion du nombre des personnes sans emploi. Il y a fort à craindre que ce chiffre n’augmente vite et durablement dans les années à venir si nous ne faisons rien ou, pire, si nous faisons comme d’habitude. Ces millions de personnes désœuvrées ont coûté en 2019 près de 50 milliards d’euros de versements divers pour leur assurer subsistance. Et combien demain ? Au delà du drame humain de ces situations, ce sont près de 4,5 milliards d’heures de travail qui s’évaporent dans la nuée chaque année… Soit de quoi fabriquer 1000 tours Eiffel tous les ans !

Dans la période difficile qui vient et pour faire face aux enjeux sanitaires et environnementaux, mais aussi pour reconstruire les outils de notre souveraineté, notamment alimentaire et industrielle, la France ne peut se priver de cette force considérable de bras et d’esprits. Le secteur privé doit pouvoir y jouer toute sa partition mais, si nous restions corsetés dans l’idéologie néolibérale, comment pourrait-on lui demander de faire en 5 ans ce qu’il n’a pu faire en 50 ans ? Comme dans les années 1930 ou après la seconde guerre mondiale, l’urgence de la situation sociale nécessite un changement de paradigme économique. Si l'État ne doit pas intervenir en volume plus qu’il ne le fait déjà, il doit intervenir différemment dans un souci d’efficacité économique mais aussi de justice sociale. C’est encore le clairvoyant Auguste Escoffier qui écrivait au tout début du siècle dernier que “l'État a le devoir d'intervenir pour protéger ses citoyens ; il doit remplacer le père de famille qui pense à l'avenir de ses enfants, et il lui appartient de résoudre toutes les difficultés sociales. ”

Le premier objectif de l’État doit être de s’assurer que pas une heure de travail ne soit perdue. Avant d’aller plus loin, il convient de préciser que durant une vie d’actif, il est parfois nécessaire de prendre des périodes de repos pour mener à bien un projet, comme la création d’une entreprise, ou simplement pour vivre un événement comme l’arrivée d’un enfant. Ces périodes protégées de l’impératif matériel de travailler doivent être sanctuarisées et même allongées, car la France a tout à gagner à ce que ses citoyens puissent mener à bien leurs projets, source d’avenir.

En dehors de ces périodes, il n’est pas acceptable de laisser des millions de travailleurs dans une oisiveté profonde et, de plus en plus, prolongée. Au-delà de la force productive considérable qu'elle dégagerait, l’obligation de travailler aurait des incidences positives sur l’ensemble de la société. D’abord, elle permettrait d’assainir le “marché du travail” en permettant aux travailleurs d'accepter ou de refuser ce que les employeurs leur proposent. Comme en matière de concurrence entre les entreprises, l’État jouerait ainsi son rôle de régulateur du marché. Par ailleurs, mettre un jeune au travail c’est le retirer de la rue, le protéger des réseaux mafieux et de la gangrène islamiste ou de toute autre secte. Le travail est la première et la meilleure réponse à l’insécurité car il permet à notre jeunesse de se confronter à la différence dans un cadre collectif formé de règles afin de s’extraire de l’injonction individualiste de la société néolibérale pourvoyeuse de violence. En un mot, le travail permet de ressentir toute la fraternité dont sont capables les Français. Il permet aussi au travailleur de se projeter dans un futur, professionnel et personnel. Enfin, ce dispositif permettrait au secteur privé de pouvoir recruter des personnels formés et expérimentés lorsque les carnets de commande l'exigent. Toute personne en condition de le faire serait donc dans l’obligation de travailler. Puisqu’il s’agirait d’un attribut de la citoyenneté, chacun serait dans l’obligation d’intégrer une réserve citoyenne.

L’État doit ensuite s'assurer que le travail fourni par les Français est lié à l’intérêt de la nation toute entière. La réserve citoyenne donnerait à chaque Français majeur une formation d’une année pour moitié militaire et pour moitié civile dans les secteurs stratégiques pour la France. Les compétences ainsi acquises seraient mobilisables dès que les citoyens ne sont plus employés par le secteur privé. Les réservistes citoyens pourraient, en cas d’urgence, être réquisitionnés pour assurer la production nécessaire pour faire face à tout fléau qui menacerait la Patrie. Nous serions ainsi opérationnels pour faire face à des pénuries comme celles que nous avons connu lors de la crise sanitaire. La réserve citoyenne serait également obligatoire pour les étrangers demandeurs d’asile et, a fortiori, pour les candidats à la naturalisation. Être Français ou se placer sous la protection de la France implique des devoirs en retour. Le choix de l’usage de la force de travail disponible serait attribué aux différents ministères ainsi qu’aux collectivités territoriales pour améliorer le service public dans leurs administrations ou pour participer à la production de biens et de services marchands par l’intermédiaire d'établissements publics. Le déploiement de cette force de travail permettrait une politique d'aménagement du territoire puissante pour éviter l’effroyable promiscuité des grandes agglomérations tout en luttant contre la désertification de nos régions.

L’État doit garantir un statut social de base à tous les travailleurs.

On ne peut demander à quelqu’un de s’investir dans une mission d’intérêt général en tant que citoyen sans lui garantir le droit de se prétendre un homme à part entière. Le statut social est ce qui permet à chacun de vivre matériellement mais aussi de se vivre psychologiquement en “étant quelqu’un”. Chaque réserviste doit donc être payé selon ses qualifications et son ancienneté, avec pour base le Salaire minimum interprofessionnel de croissance (SMIC), sans qu’aucun autre élément n'intervienne dans la détermination du revenu. Au-delà de la nécessité pour chacun de pouvoir se projeter dans un avenir, l’égalité de rémunération permettrait d’éliminer de la réserve citoyenne toutes les dérives discriminatoires qui gangrènent aujourd’hui le monde du travail. Le temps de travail dans la réserve serait déterminé paritairement par l’État et par des représentants des réservistes afin d’adapter collectivement les moyens aux besoins. Enfin, tout un ensemble de garanties sociales seraient nécessairement assurées en matière de retraite, d’assurance maladie, de mobilité etc. pour permettre un épanouissement maximum du réserviste.

Les politiques publiques du travail doivent être budgétairement neutres.

Un telle politique représente un coût très important qu’on ne peut négliger. Rémunérer 3 millions de personnes à hauteur du SMIC brut coûte 60 milliards d’euros par an ; mais si l’on tient compte des qualifications et de l’ancienneté, 100 milliards ne semblent pas déraisonnables. Si l’on se base sur le budget de l’État, il convient d’ajouter quelques 30 milliards de dépenses de fonctionnement auxquels nous ajouterons 10 milliards de marge prudentielle. Côté recettes, nous avons vu que nous pouvions économiser 50 milliards d’euros sur les allocations de retour à l’emploi et le revenu de solidarité active, auxquels il conviendra d’ajouter au moins 20 milliards d’euros d’économies réalisées sur les diverses aides produites par les administrations publiques (Allocation personnalisées au logement, diverses prestations sociales des collectivités territoriales liées à la pauvreté…). A ces montants nous pouvons ajouter l’ensemble des mesures générales en faveur de l’emploi (Crédit impôt compétitivité emploi, diverses aides à l’embauche…) pour un total de 70 milliards d’euros. Seule une amorce en matière d'investissement serait nécessaire. A l’heure où les milliards pleuvent sur le secteur privé, ne doutons pas de la possibilité de dégager les sommes nécessaires. Le dispositif est donc neutre budgétairement, même s’il ne génère aucun revenu. Mais il aura également pour objectif de générer des revenus.

L’État doit être un véritable moteur de la relance économique.

La reconstruction d’après-guerre a été possible par le lancement de grands travaux selon une politique keynésienne classique. Les grands projets, du TGV au nucléaire en passant par Airbus et Ariane, ont été le fruit du choix politique de constituer une industrie publique de pointe à la hauteur des enjeux de l’époque. Il nous faudra retrouver ce goût de l’excellence et des défis. Ne doutons pas une seconde que ce que nos aînés ont su faire, nous en soyons encore capables.

A l’échelle nationale, la création de pôles publics de recherche devrait être un axe premier pour développer les technologies d’avenir. Ces pôles publics irrigueraient l’économie française de brevets et de compétences qui pourraient être valorisés à des prix privilégiés pour les entreprises privées ayant démontré leur responsabilité sociale, environnementale et leur patriotisme. Mais ces pôles de recherche auraient avant tout pour objectif d’alimenter le développement de pôles de production publics puissants pour que la France retrouve son rang dans le concert des nations. Des dispositifs de sauvegarde du tissu industriel stratégique pourraient pleinement intégrer ce dispositif.

A chaque niveau de décentralisation, des établissements publics de production paysanne, industrielle ou commerciale pourraient être créés pour répondre aux besoins directs de la population lorsque le secteur privé s’en montrerait incapable. Ce tissu productif serait en mesure de s’adapter et permettrait ainsi de faire face aux crises de façon efficiente. Les bénéfices de ces établissements publics, lorsqu’ils écouleront leur production sur les marchés, abonderont pour moitié les caisses de l’État et pour moitié un fonds mutualisé géré par les travailleurs eux-mêmes. Ce fonds aurait pour fonction de permettre une solidarité entre structures, notamment dans le financement des investissements. Le système dans son ensemble pourrait, à terme, devenir rentable pour les comptes publics et les comptes sociaux.

L’État doit enfin savoir se retirer lorsque sa présence n’est plus nécessaire.

Évidemment, cette situation ne saurait être que temporaire ; il n’est pas dans la vocation de l’État d’assurer la production de biens et de services marchands. Dès que la situation économique le permet, les structures productives créées par l’État doivent être privatisées. Ces structures de production reposeraient sur deux colonnes : l’investissement en capital public et le travail fourni par ceux qui y auraient consacré leurs efforts. La privatisation devrait donc s’effectuer selon un double impératif : assurer aux travailleurs le maintien de leur outil de production et s’assurer que cet outil de production reste sur le territoire national. Une forme de coopérative de production, dont seule la nue-propriété resterait à l'État répondrait à ce double impératif.

Bien évidemment, tout cela est inconcevable à l'intérieur de la camisole de l’Union européenne dont les organes dirigeants et le droit qu’ils ont créé, sont tous acquis au dogme néolibéral. Mais qu’il importe peu, face aux enjeux contemporains, de satisfaire aux rites des adeptes de cette société sans décence. Qu’il est loin désormais le rêve d’Auguste Escoffier d’une “belle Confédération européenne” qui permettrait de maintenir la paix entre les nations “sans rien changer par ailleurs aux constitutions que les peuples divers se sont librement données”. On ne pourra faire face à l’enjeu environnemental, économique et social du moment sans un retour à la pleine souveraineté de la nation et du peuple français.

(1)Le très bon documentaire d’Olivier Julien, Auguste Escoffier ou la naissance de la gastronomie moderne diffusé sur Arte en juillet 2020 est à voir absolument.

(2)Auguste Escoffier, Projet d'assistance mutuelle pour l'extinction du paupérisme, 1910

(3)Alain Supiot, Le travail n’est pas une marchandise, Contenu et sens du travail au XXIe siècle, Leçons de clôture, Collège de France, 2019, p.14

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