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Cinéma
Lacoste, le village privatisé par un millionnaire mégalo

150e plus grosse fortune de France, le couturier Pierre Cardin s’est offert depuis le début des années 2000 une cinquantaine de maisons à Lacoste, un village de 430 âmes perché sur une colline du Luberon. Un scandale immobilier et humain au cœur d’un film, Cyril contre Goliath, actuellement en salle.

Lacoste, le village privatisé par un millionnaire mégalo
Publié le 11 septembre 2020

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Ex-idole des années 70, le couturier Pierre Cardin, pionnier du look futuriste et entrepreneur qui a fait de son nom une marque franchisée est tombé sous le charme – et on le comprend - de Lacoste, petit village du Luberon d’à peine 430 habitants qu’il a transformé en un empire à sa gloire en rachetant une cinquantaine de maisons en 20 ans. « Certains collectionnent les timbres ou les chevaux de courses, moi c’est les maisons », se gargarise l’homme d’affaires quasi centenaire. Applaudi par les habitants au début des années 2000 lorsqu’il rachète dans le village le château de Sade qui tombe en ruines, le créateur a depuis acquis 47 bâtisses à Lacoste, soit un tiers du village. Une fièvre acheteuse qui s’est transformée en caprice mégalomaniaque et que le film Cyril contre Goliath -en salle le 9 septembre 2020 et réalisé par Thomas Bornot- dissèque et dénonce.

À l’origine, le couturier affichait pourtant de nobles ambitions pour le village, qu’il voulait ériger en haut-lieu de la culture. Dans une interview au Monde, Pierre Cardin promettait aux Lacostois «un piano bar, trois hôtels dont un de luxe, un café populaire, un restaurant panoramique, de garder la boulangerie ouverte, ainsi que des galeries et boutiques ». Lacoste, véritable havre de paix, a attiré dès les années 50 de jeunes artistes, principalement venus de l’Europe du Nord. Pierre Cardin affirmait également vouloir pérenniser cette réputation en créant un festival d’art lyrique, faisant de Lacoste un « Saint-Tropez local de la culture ».

Mais « l’homme qui valait un milliard » - c’est lui qui le dit, en réalité sa fortune est estimée à 600 millions d’euros-  n’a jamais tenu ses promesses. Pire. Il a désossé, jusqu’à le laisser exsangue, le village de Lacoste qui ressemble désormais davantage à un village-musée. A son nom. A sa gloire. Dans un tiers de Lacoste, le créateur a entreposé ses pièces de collection d’art contemporain dans d’immenses vitrines de verre, des vêtements de sa marque et des ouvrages retraçant sa carrière… Et l’ensemble, qui occupe une bonne partie de l’artère principale, n’est même pas accessible au public. L’ancienne boulangerie sert quant à elle aujourd’hui de garde-meuble de luxe.

En collaboration avec le réalisateur Thomas Bornot, l’écrivain Cyril Montana, qui a passé son enfance à Lacoste et a hérité une maison de sa grand-mère a décidé de faire de cette histoire rocambolesque un film. En 2016, il décide de faire une marche de son domicile parisien jusqu’à Lacoste pour alerter les médias sur l’ OPA immobilière de Pierre Cardin. Ce qui donnera, trois ans plus tard, Cyril contre Goliath. Le romancier explique la genèse de ce documentaire à Front populaire : « En 2015, j’avais un gros poste dans la comm’, puis ma femme m’a quittée, j’ai eu un contrôle fiscal et ma boîte était en dépôt de bilan. J’étais au fond du gouffre. » Une quête de sens qui le ramène à ses racines. En retournant à Lacoste, il prend conscience de l’ampleur de la privatisation du village - lui qui n’avait qu’une vingtaine d’années et l’insouciance de la jeunesse quand Cardin a mis pour la première fois les pieds à Lacoste. Face à ce village fantôme, Cyril Montana tente alors de rencontrer plusieurs fois le couturier pour lui proposer un projet. Sans succès. Dans le film, une interview ubuesque de Pierre Cardin exprime tout le mépris de classe de l’homme d’affaires envers les habitants du village qu’il a vampirisé : « Ici, ils (les habitants NDLR) n’ont pas cette envergure internationale que je possède, ils ne sont pas du même niveau. Ils sont restés regroupés ici, ils ne connaissent pas ce qui existe ailleurs. En réalité, ils ne sont pas grand chose quand on les examine bien ».

Pour le réalisateur Thomas Bornet, « il y a quelque chose chez Cardin que l’on voit chez beaucoup d’ultra-riches : quelque chose qui ne relève pas du droit divin, mais du droit de l’argent ». « Quand il parle des petites gens, il est très honnête, il parle sans filtre d’eux. Il aimerait un monde dans lequel les petites gens restent à leur place pour qu’eux, les ultra-riches, puissent construire leurs mondes tels qu’ils le fantasment ». Un cynisme qui désespère les Lacostois : « On ne pensait pas que la mondialisation pourrait venir nous saisir au cœur même de notre quotidien. De ce point de vue-là, on est des imbéciles » affirme un agriculteur dans le film. Ou encore ce jeune homme, qui a vendu sa maison à l’entrepreneur : «Monsieur Cardin, il est très fort, même si vous ne voulez pas vendre, il vous achète. Il vous en propose le double du prix ».

Et comment en vouloir à des gens modestes de vendre leur maison quand on leur propose deux à trois fois le prix de sa valeur nominale ? Car c’est bien une bulle immobilière que Pierre Cardin a mis en place à Lacoste. Cyril Montana nous raconte : « Une petite mairie comme celle de Lacoste ne peut pas préempter (se porter acquéreur d’un bien en priorité NDLR) pour acheter des maisons et empêcher Cardin de s’étendre encore, car avec la spéculation immobilière qu’il a orchestré, elle n’a tout simplement pas les moyens de le faire ». Ce qui permet à l’homme aux 600 millions de racheter toutes les maisons du village à des prix délirants qui font fuir les autres acheteurs potentiels. Et le cadre juridique actuel ne permet pas au maire d’imposer quoique ce soit à Pierre Cardin. Face à ce constat, Cyril Montana a écrit à plusieurs personnalités politiques, de tous les partis. Parmi ses dizaines de requêtes, une seule personnalité lui a répondu : Danielle Simonnet, conseillère de Paris et oratrice nationale de la France Insoumise, qui a accepté de le rencontrer pour évoquer le sort du village. Toutes les initiatives de Cyril Montana sont pour l’instant restées sans résultats concrets. Mais pour l’enfant de Lacoste, ce film n’est que le début d’un engagement : s’il a perdu une bataille, il n’a pas perdu la guerre.

Cyril contre Goliath de Thomas Bornot avec Cyril Montana en salle le 9 septembre 2020.

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