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Aubert et Duval : vers un nouveau « scandale Alstom » ?

Un nouveau fleuron industriel français de l’aéronautique jeté sur le marché en pleine crise ? Possible, voire probable. Le dossier est « suivi au plus haut niveau de l’Etat », ce qui n’augure malheureusement rien de bon.

Aubert et Duval : vers un nouveau « scandale Alstom » ?

3800 salariés, 14 sites de production. Aubert et Duval est une vieille entreprise familiale crée en 1907. Leader mondial des alliages complexes, le métallurgiste français équipe les réservoirs des fusées Ariane, les turboréacteurs des Airbus, les Rafales ou encore les chaudières nucléaires de nos sous-marins atomiques. Bref, un pur fleuron industriel français de la Défense. Mais voilà, depuis cet été, une centaine d’entreprises stratégiques ont été classées en « situation fragile » par le ministère de la Défense, et Aubert et Duval en fait partie.

La crise de la Covid ayant entraîné celle du transport aérien, une partie des sites de l’entreprise tournent au ralenti à cause d’une baisse dramatique des commandes. Ces résultats sont beaucoup trop faibles pour l’actionnaire français Eramet qui a annoncé depuis le mois de juillet que « toutes les options » étaient sur la table (après avoir déjà, en juin dernier, mandaté la banque Rothschild en prévision de la vente). Parmi ces options : la mise en vente du fleuron français au profit d’acquéreurs étrangers. L’allemand Otto Fuchs, l’autrichien Voestalpin Böhler Welding et les américains Precision Castparts et Carpenter Technologie. A noter que le français Safran, groupe industriel de l’aéronautique, serait également sur le coup. La moins mauvaise solution si l’Etat français voulait garder la face, même s’il faut rappeler que sa participation au capital de Safran est marginale (11,2% contre 81,4% de parts actionnariales flottantes).

L’Etat a pourtant encore des moyens d’action. D’abord parce qu’il est quand même le deuxième actionnaire d’Eramet (à près de 27%), ce qui lui donne un poids de négociation et ensuite parce qu’il existe trois fonds d’aide au secteur stratégique français : Definvest (100 millions d’euros de budget/BpiFrance), Definnov (200 millions d’euros de budget/ministère des Armées) et Ace Aero Partenaires (630 millions d’euros de budget/partage Etat et industriels privés).

En tant qu’elle est une question d’emploi autant que d’indépendance stratégique, l’affaire Aubert et Duval est pourtant doublement sensible. Elle pourrait être l’occasion pour le gouvernement, une fois n’étant pas coutume, de sortir la tête haute d’un dossier industriel. « Réindustrialiser la France », « indépendance industrielle », « souveraineté industrielle »… Ces éléments de langage n’ont-il pas été martelés dans le vide depuis la crise sanitaire ? Car pour les néolibéraux maastrichtiens, l’intervention de l’Etat est toujours considérée comme un ignoble archaïsme, sauf évidemment dans deux cas de figure : organiser le fonctionnement optimal du marché, et sauver le système bancaire en nationalisant les pertes comme ce fut le cas après la crise de 2008.

Comprenez bien le mécanisme. Lorsqu’une entreprise stratégique est en difficulté, il n’y a au fond que deux solutions : soit vous considérez les bénéfices de vente à court-terme et vous la vendez au plus offrant, soit vous considérez que les intérêts de la nation prévalent à long-terme, et vous faites jouer la puissance de l’Etat – qui est alors Etat-stratège - pour en assumer le coût à court terme et conserver un patrimoine stratégique pour le futur. Mais à partir du moment où vous avez vous-mêmes fait de l’Etat, puissance verticale, un acteur horizontal au même titre que les autres entreprises (« start-up nation » et New public management), alors la question ne se pose plus véritablement. Vous aurez tendance à privilégier la première solution pour pouvoir annoncer dans la foulée une petite rentrée d’argent dans les caisses de l’Etat. D’autant que dans cinq ans, quand l’Etat aura besoin de l’entreprise que vous aurez bradé, vous serez déjà reconverti dans le privé à l’autre bout du globe.

Et c’est dans ce contexte que l’on comprend le bradage de nos fleurons, dont Alstom n’est que le funeste archétype, pointe émergée de l’iceberg. Rappelons que Photonis, autre fleuron français et leader mondial de la vision nocturne, est en cours de vente à l’américain Teledyne depuis fin août, après arbitrage élyséen entre Bercy (favorable à la vente) et le ministère des Armées (défavorable à la vente), de même que Souriau, spécialiste de la connectique industrielle, cédée à l’Américain Eaton, en décembre 2019.

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