Menu
nation
GPA
Contre la GPA : « non, le combat n’est pas perdu d’avance »

Comme nous le relations récemment dans nos colonnes, début septembre se tenait à Paris le salon “désir d’enfant”, et la gestation pour autrui ( GPA ) y occupait une place de choix. Ana-Luana Stoicea-Deram militante féministe et présidente du Corp (Collectif pour le respect de la personne) explique pourquoi elle lutte avec son collectif, contre la GPA.


Contre la GPA : « non, le combat n’est pas perdu d’avance »

Qu’avez-vous pensé de la tenue du salon “désir d’enfant”, où se sont, entre autres, déroulées deux conférences sur le thème de la gestation pour autrui ( GPA ) toujours interdite en France ?

Ce n'est pas le salon qui posait problème en tant que tel. Il abordait des questions tout à fait pertinentes comme celles de l'infertilité masculine ou féminine, par exemple. Mais le problème, c'est qu'on a mélangé tout ça avec la GPA. Or, c’est la seule chose dont les médias se soient fait l’écho

L'association « Juristes pour l'enfance » avait tenté de faire interdire la manifestation, mais elle a été déboutée peu de temps après.

On leur a répondu que ce n’était pas grave et que c’était légal dans d’autres pays. Si on va par-là, l'excision est légale ailleurs également ! Pourrait-on avoir demain un salon de l’excision ? Après tout, il y a des gens à qui ça fait plaisir. Il y a même des femmes qui défendent cette pratique C'est extrêmement grave ce qui s'est passé ! Cela veut dire que le gouvernement français a choisi de ne rien faire, que les pouvoirs publics abdiquent ou ont abdiqué. Ce qui s'est passé sur le sol français samedi, ça a été de la propagande pour la vente d'enfants.

Passé les actions en justice, le salon n’a pas causé tant de remous que ça, pourtant.

Ce qui me rassure, quand je regarde les différentes réactions en ligne sur les réseaux, c’est qu’elles sont loin d’être neutres. Je ne sais pas comment on peut avoir, de toute façon, une position neutre quand il s'agit de la traite d'êtres humains. C'est inadmissible. Un grand nombre de personnes se montrent assez mécontentes de la présentation du sujet qui est faite par les médias et qui s'apparente à de la propagande. Ça me rassure.

Un sondage Ifop, publié en septembre 2019, expliquait que plus d’un Français sur deux étaient favorables à cette pratique. Comprenez-vous cette popularité ?

C’est une pratique très à la mode dans le monde du showbiz. Que ça soit aux États-Unis, en Inde, à Taïwan, en Ukraine, en France, il y a des gens qui ont beaucoup de visibilité et qui l’utilisent pour promouvoir la GPA. Pourtant, ils ont recours à une pratique qui exploite les femmes, une pratique violente vis à vis d’elles, et une pratique qui met en vente des enfants. La violence faite aux femmes, on la passe toujours sous silence. C'est très grave, parce que ça veut dire que quelqu'un accepte qu'on lui fasse violence en la payant. Ça dit quoi de notre humanité commune ? On demande à une femme de mettre au monde un enfant pour s'en séparer. Qu’est-ce qu’on fait du bien être de l’enfant ? Quel est son intérêt de naître comme ça ? Et quel est l'intérêt d'une femme à subir une grossesse alors qu'elle n'a pas le désir de l’enfant ?

Vous n’êtes pas satisfaite du traitement médiatique concernant la GPA ?

C'est très grave car on ne pose pas de vraies questions. On n’entend jamais les arguments de fond qui expliquent pourquoi une telle pratique est indigne et ne devrait pas exister. Il faut quand même se poser des questions sur ce qu'est la GPA, et en quoi ça respecte la dignité de l'être humain. Si on accepte qu'on puisse porter atteinte à la dignité d'une catégorie d'êtres humains, à savoir les femmes et celle des enfants qu'on fait venir au monde de la sorte, comment peut-on prétendre respecter cette dignité ?

Comment se fait-il alors, que l’on trouve des femmes favorables à cette pratique ?

Attention, je ne critique en aucun cas les mères porteuses. Tout le problème de ces mères, ce sont les femmes et les hommes qui se servent d’elles. Le patriarcat a toujours eu des femmes qui l'ont défendu. La domination et l'exploitation des femmes ne peut se faire que parce que d'autres femmes sont cooptées par ce système de domination qui les exploite. En Russie, la loi sur les violences conjugales a été abrogée. A la demande de qui ? À la demande d'une députée femme.

Le PACS devait être une fin en soi. Idem pour le mariage pour tous. Après la PMA, on peut raisonnablement envisager la GPA si on suit ce schéma. Votre combat n’est-il pas perdu d'avance ?

Un combat n'est jamais gagné d'avance, tout comme il n'est jamais perdu d'avance. C'est ce que les lobbies veulent nous faire croire en mettant la pression et en étant présents partout. Mais s'ils font ça, s’ils vont aussi loin, si fort et de manière si brutale, c'est parce qu'ils se rendent compte qu’au moment où on explique les choses, qu’on donne l'ensemble des arguments, les gens se détournent. Même ceux qui pouvaient avoir un regard sympathique sur cette pratique, se rendent compte de ce qu’elle signifie. Qu’est-ce qu’on peut, institutionnellement et politiquement, tolérer ? Il y a des choses qu'on ne peut pas admettre. Non, le combat n'est jamais perdu d’avance. Je suis très optimiste.

Il s’agit d’un phénomène mondial. Comment pouvez-vous être si optimiste alors qu'il progresse d’année en année ?

Depuis 2 ans, le Corp est cofondateur avec quatre autres associations françaises de la Coalition internationale pour l'abolition de la GPA. Nous sommes 34 aujourd'hui, venant de 10 pays différents. Ce sont toutes des associations ou des mouvements féministes qui ont un ancrage fort et qui militent véritablement pour les droits des femmes, pour l'égalité entre les femmes et les hommes. Nous sommes en train de discuter avec les féministes en Amérique latine qui sont très mobilisées elles aussi au Mexique, au Venezuela, en Colombie, au Guatemala. Elles se mobilisent parce que le marché est partout et c'est d'ailleurs ce qui fait sa force. Jusqu'à présent, ça a été cet aspect transnational qui a porté la GPA. On a des Ukrainiens qui viennent, chez nous, vendre des ventres de femmes ukrainiennes. Mais ça ne pose aucun problème à personne.

Les féministes ne parlent pas toutes le même langage. Elisabeth Badinter, se dit, par exemple, favorable à une “GPA éthique”

Il me semble que Mme Badinter est une personnalité qui exprime, en son nom propre, sa position et son point de vue. Oui, c'est une parole très audible. Mais ce n’est pas le point de vue du mouvement féministe. Par exemple, le Corp travaille avec des mouvements lesbiens féministes de France, l'Assemblée des femmes, Regard de femme ou bien encore, Osez le féminisme. Ces mouvements sont contre la GPA, la Marche mondiale des femmes est contre la GPA. Dans d'autres pays, on a des associations partenaires qui travaillent sur ces questions de l'égalité femmes hommes. C'est un féminisme d'inspiration universaliste.

Ce ne serait pourtant pas le seul sujet de dissension au sein des divers courant du féminisme…

On n'est peut-être pas d'accord sur tout. On n'a pas des paroles identiques sur tous les sujets, mais nous nous retrouvons sur le fait que nous sommes encore dans des systèmes où le patriarcat est présent, à travers des pratiques comme celle-ci ou comme la prostitution. Hélas, Mme Badinter soutient la marchandisation des femmes et de leur corps. Il me semble qu'elle n'est pas critique par rapport à la prostitution. De notre point de vue, c'est une exploitation et une violence faite aux femmes tout comme la GPA.

Une violence pourtant niée par certaines. Au Figaro, Tetiana Prykhodko de la clinique Fekov en Ukraine expliquait que la GPA, « ce n’est pas de l’esclavage. Le rapport à la maternité n’est pas le même en Ukraine. Les femmes y font beaucoup de bébés quand elles sont jeunes. C’est facile pour elles, naturel »

Tant qu'il y a encore des femmes quelque part dans le monde qui se feront exploiter de la sorte, il faudra lutter contre. De notre point de vue, il ne peut pas y avoir de consentement à l'exploitation. Le patriarcat a toujours voulu faire croire que les femmes étaient consentantes. Les femmes sont consentantes à des pratiques qui relèvent de leur domination et qui les détruisent. Mais comme elles déclarent l'accepter, on dit alors que c'est formidable. Pour moi, le féminisme est universaliste, nous pouvons toutes être considérées, à un moment ou à un autre, comme une marchandise puisque certaines d'entre nous le sont. Peut-être que lorsqu’on a un compte en banque comme celui de Mme Badinter, on se sent moins concernée.

Mais ces femmes n'ont-elles pas besoin de cette activité pour vivre ?

J'ai discuté avec des femmes qui me disaient comment elles sont devenues mères porteuses ou prostituées et en effet, elles n’avaient pas de compte en banque. C'est aussi une question de condition sociale. Mais la question n’est pas de savoir si je les comprends ou pas. La question est : pourquoi ces pratiques existent ? Elles n'existent pas pour l'émancipation des femmes, mais parce qu’elles assurent la domination des hommes sur les corps des femmes.

Les hommes ne sont-ils pas les coupables idéaux dans un système qui implique également les femmes ?

Ceux qui s'enrichissent de cette pratique, qui est un marché, sont principalement des hommes. Je dis principalement, et non pas exclusivement. Mais principalement, ce sont des hommes. Vous mentionniez la clinique ukrainienne Fekov tout à l’heure : son directeur est un homme.

Vous évoquez l’exploitation des femmes. En quoi consiste-t-il ?

Dans le cas de l’Ukraine, les femmes sont exploitées au nord de Chypre. On les déplace pour les inséminations, les accouchements, pour pouvoir faire des sélections ou bien encore des avortements tardifs... La crise sanitaire a mis en lumière des situations où les femmes ont dû accoucher dans des conditions atroces. Elles ont dû quitter les enfants et Chypre dans des conditions de grande insécurité pour pouvoir rentrer chez elles dans leurs familles, au détriment parfois de leur rémunération.  On a du mal à croire cela quand on présente le bébé joufflu, adorable. Mais bien évidemment, quel est l'enfant qui n'est pas joufflu et adorable ? Tous le sont. Sauf qu'il y en a certains qu'on accepte de faire naître dans des conditions honteuses.

0 commentaireCommenter