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Ouïghours : l’enfer à domicile

ARTICLE. Depuis 2018, la situation des Ouïghours alerte. Persécutée pour sa croyance, cette population musulmane souffre, épiée par l’État chinois jusque dans son intimité.

Ouïghours : l’enfer à domicile

Le gouvernement chinois les traque. Déportés, stérilisés, épiés à l’étranger ou bien encore espionnés à domicile, les ouïghours subissent depuis 10 ans un harcèlement qui n’a de cesse de s’accélérer ces quatre dernières années. Majoritaires dans la région du Xinjiang, plus grande unité administrative de Chine, les ouïghours sont des musulmans sunnites modérés, persécutés pour leur religion. En l’espace de 69 ans, leur nombre, qui représentait 80% de la population du Xinjiang, est tombé en deçà des 50 %. Le fruit d’une politique mortifère de la part du Parti communiste chinois.

Ma fille, s'il te plaît, rappelle-moi immédiatement - s'il te plaît appelle- moi, j'ai quelque chose d'important à dire ». Le 25 avril 2016, Abdulghafur Hapiz, alors encore libre, tente de joindre sa fille Fatimah, qui réside en Australie. L’angoisse et le stress dans sa voix sont palpables. Ce seront les derniers mots qu’il laissera à sa famille. 3 ans plus tard, sa fille, raconte le site rfa, recevra, du gouvernement chinois, un fichier PDF comprenant le nom, le numéro de passeport et le motif du décès de son paternel : pneumonie et tuberculose. Une mort survenue le 3 novembre 2018. Comme des centaines de milliers de Ouïghours, avant et après lui, Abdulghafur Hapiz a été englouti dans le ventre de l’un de ces camps d’internement ou “d’éducation” comme préfère les appeler le gouvernement Chinois.

Ils seraient au minimum, un million à être ou à avoir été internés dans l’un de ces camps. Certaines organisations vont jusqu’à évoquer le chiffre de trois millions. Les ouïghours y sont officiellement envoyés pour y être éduqués et mieux formés professionnellement. Dans son livre blanc consacré à “l’emploi et les droits du travail au Xinjiang”, publié le 17 septembre, le gouvernement chinois vante une réussite sans faille : Entre 2014 et 2019, 1,29 millions de personnes aux croyances qualifiées « d’extrémistes » ou « terroristes », auraient été “formées” dans ces camps. La population y aurait appris le chinois et le nombre de personnes travaillant aurait augmenté de 17,2% en 5 ans.

Chez Libération, Qelbinur Sidik Beg, professeure des écoles, réquisitionnée dans l’un de ces camps et aujourd’hui réfugiée à l’étranger, raconte l’envers du décor. Raconte l’enfer de ces cellules bondées et des odeurs pestilentielles qui s’en dégagent. Raconte son quotidien à devoir enseigner le chinois, l'hymne communiste, à des moribonds, au regard fuyant, parfois universitaires et polyglottes, qui se succèdent dans la minuscule pièce qui fait office de classe et qui disparaissent sans qu’on sache ce qu’il leur est advenu. Raconte enfin ces cris que l’on peut percevoir, les hurlements de ces prisonniers soumis à la torture, les cris de ces femmes violées. Par ailleurs, en 2019, le Chinatribunal, un panel d’avocats britanniques et de militants des droits de l’homme, est arrivé à la conclusion que la Chine effectuait des prélèvements d'organes sur les prisonniers morts mais aussi vivants et que ces derniers servaient également de cobaye pour tester des vaccins.

« Le peuple ouïghour a disparu »

De manière à contrôler les naissances - publiquement, afin d’appliquer la politique familiale qui vise à limiter le nombre d’enfant à deux par famille - le gouvernement Chinois a accéléré sa campagne de stérilisation, officiellement sur la base du volontariat. Concrètement, pour Adrian Zenz, chercheur principal à la Victims of Communism Memorial Foundation, ce sont 17 fois plus de femmes ouïghours qui ont subi cette opération entre 2016 et 2018. Un chiffre impressionnant pour une population traditionnellement réfractaire à toute forme de contraception. Un chiffre qui interpelle et pose forcément la dite question du volontariat. Toujours dans Libération, Qelbinur Sidik Beg livre une autre version : ”Toutes les femmes âgées de 18 à 50 ans de mon quartier, à Urumqi (la capitale du Xinjiang) ont été convoquées le 18 juillet 2017, pour un "examen gratuit" obligatoire. A 8 heures, la queue était déjà très longue devant l’hôpital. Quand ça a été mon tour, il n’y a pas eu d’examen gynécologique, ni d’entretien. On m’a fait m’allonger et écarter les jambes, et on m’a introduit un stérilet. Ça a été d’une violence terrible. Je pleurais, je me sentais humiliée, agressée sexuellement et mentalement”.

Le contrôle de l’intimité du corps n’était toutefois pas suffisant. A compter de 2016, le gouvernement chinois a décidé de mener une campagne d’assimilation de grande envergure. Plus de 100 000 cadres et fonctionnaires Han (la principale ethnie chinoise) sont alors envoyés dans le Xinjiang, le 1er mai, dans le cadre d’une journée d'activités interethniques imposées à la population locale. Côté face, un moment d’échange culturel, côté pile, un instant d’espionnage du domicile et d’asservissement de ses propriétaires.  En 2017, le dispositif est reconduit et renforcé. Ce sont alors plus d’un million de fonctionnaires Hans, souvent réquisitionnés de force, qui s'installent vivre jusqu’à une semaine par mois au domicile des Ouighours. Le journal Le Monde raconte la traque du Coran, les tentatives de faire consommer du porc aux habitants afin de guetter les éventuels signes de « radicalité », les questions innocemment posées aux enfants. Puis raconte ces tentatives de harcèlement des femmes qui aboutissent à certains moments aux viols de certaines d’entre elles.

Cette assimilation au forceps a bien évidemment des conséquences palpables : les enfants, dont les parents sont souvent détenus dans des camps de concentrations sont sinisés, ne maitrisent parfois même plus leur propre langue maternelle. Pour le Dr Erkin Sidick, un américain ouïghour, président de la Uyghur Projects Foundation et conseiller principal du Congrès mondial ouïghour. « Ce n'est pas un endoctrinement, c'est une éradication. Les gens que vous voyez dans les attractions touristiques du Xinjiang, les gens que vous voyez chanter, danser et jouer des instruments, sont des Chinois Hans mais habillés comme des Ouïghours. Tous. Ils trompent le monde” Et de poursuivre “Le peuple ouïghour a disparu. La mort est partout en ce moment “.

A force d’articles et témoignages, la voix des Ouighours s’est faite plus audible. Le 6 septembre, la France, via un courrier d’Emmanuel Macron envoyé aux parlementaires, a enfin condamné ” Des pratiques inacceptables “. Deux ans auparavant, les témoignages évoquaient pourtant déjà un million de détenus dans des camps d’internement.

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