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La solitude de l’agriculteur face à l’indifférence de l’État Abonnés

DEBATS. Être agriculteur aujourd’hui relève du chemin de croix permanent. Livré à lui-même, éloigné de tout, broyé par la paperasse, il doit composer avec les caprices d’une administration centrale qui lui rend le quotidien impossible. Un texte dans l’esprit du second numéro de notre revue Front Populaire, consacré à l’État profond.

La solitude de l’agriculteur face à l’indifférence de l’État
Publié le 26 septembre 2020

Nous l’appellerons Baptiste. Nous lui donnerons quarante ans. Cet agriculteur vit dans un petit village du haut pays où l’on compte encore cinq feux contre plus de cinquante au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Pour arriver jusqu’ici, il faut bien sûr emprunter le réseau dit « secondaire ». Tout un symbole.

Ce matin-là, les difficultés ont commencé à cause de la bétaillère, ou plutôt de la carte grise qu’il fallait refaire en utilisant l’Internet pour obtenir ce genre de document, dématérialisation oblige. Mais impossible, faute de réseau. Baptiste remet cette tâche au lendemain et pose ce dossier au-dessus de tous ceux qui s’empilent déjà au bout de la toile cirée, entre la corbeille à fruits et les lunettes du père.

Le père, justement, qui tousse depuis une semaine, a de la fièvre et ne s’est même pas levé ce matin pour promener le chien. Baptiste appelle le médecin, le seul qui exerce dans le canton à trente kilomètres de là. Le téléphone ne passe pas. Dehors, le temps menace, la météo prévoit de la neige pour ce soir.

Difficile de vivre quand on est loin de tout

Le père se résout alors à monter dans la voiture… Il voit l’église, le monument aux morts avec une vingtaine de noms serrés les uns contre les autres, l’école qui a fermé en 1962, le bistrot qui n’ouvre plus que le dimanche matin pour la partie de cartes. Il regarde défiler son temps et il sait, en posant ses grosses mains rouges sur ses genoux, qu’il va devoir lâcher prise. Il sait qu’elles se refermeront bientôt sur un drap d’hôpital. Ce qu’il n’avait pas imaginé c’est qu’il allait laisser derrière lui non pas une histoire, mais une illusion.

Au bout de cinq ou six kilomètres, à cause de la pluie, d’un cerf ou de sangliers, un morceau de montagne est tombé et bloque la route. Il faut faire demi-tour et rouler sur la traverse qui rallonge le trajet d’une bonne demi-heure.

Un peu avant midi, le père est accueilli aux urgences d’une petite clinique de sous-préfecture. Baptiste tente de le rassurer avec des mots qui les gardent l’un et l’autre à bonne distance des certitudes. Des mots qu’il va chercher entre l’irrémédiable et l’insaisissable en promettant de revenir avant la nuit. Parce qu’il ne peut pas rester à cause de la Coquette qui doit faire son veau et parce qu’il est parti sans donner à manger aux vaches.

En arrivant, c’est justement la Coquette qu’il entend gueuler là-bas au fond, dans l’alcali de l’étable, avec le veau entravé à ses pieds, mort. Bien sûr, il faudrait appeler le vétérinaire, mais le téléphone ne passe toujours pas. Alors comme souvent, il se débrouille, sauve la mère, éloigne le petit cadavre un peu plus loin dans cette neige qui commence à tout recouvrir.

Vers deux heures de l’après-midi, il rentre pour boire un café. Le feu est éteint, il regarde les papiers, les lunettes du père restées sur la toile cirée, la photo posée sur le buffet à côté du calendrier des Postes. Cette photo prise l’été où il est sorti avec Marion. Marion, qui est restée trois ans et est repartie parce que la vie ici était trop compliquée.

Quatre heures de l’après-midi, il faut ouvrir le chemin à la pelle, chaîner et, comme promis, descendre à la clinique. Le père reviendra pour quelques jours ou quelques mois. Et puis Baptiste attendra qu’il s’en aille avant de partir à son tour, et de fermer définitivement cette porte sur le silence d’une montagne que tant de générations avant lui ont su comprendre et apprivoiser.

Les gens des villes décident pour les gens des champs

Comme le veut la formule, cette histoire est vraie, puisque j’ai tout inventé. Elle révèle ce fossé qui sépare l’État profond de nos campagnes. Un pouvoir centralisateur décide du sort de nos ruraux alors qu’à l’inverse, les ruraux ne s’occupent jamais du modus vivendi des urbains.

Ces ruraux sont de moins en moins compris et écoutés parce que notre société est en train de basculer dans l’irrationnel, dans le superflu, dans la considération folklorique, dans une équation qui ne tient plus compte des priorités économiques. Il faut, à ce titre, se rendre sur le site de la Consultation citoyenne pour le climat, où 82% des 150 personnes tirées au sort sont issues de communes appartenant à un grand pôle urbain ou à sa couronne. 150 personnes qui n’ont pas été élues mais qui, à en juger par l’importance que leur accorde le premier d’entre nous, pourraient bien influencer le débat. Dans ce panel d’anonymes, nous retrouvons seulement 4% d’artisans, de commerçants ou de chefs d’entreprise et… 1% d’agriculteurs. De qui se moque-t-on ? Si ce n’est de cette minorité rurale qui ne représente plus rien dans les urnes, mais qui continue malgré tout à nourrir la population.

Pour inverser le problème, imaginons un ministère de la Ville établi à Collioure, à Saint-Chély-d’Apcher, à Concarneau ou à Ribeauvillé avec des paysans, des artisans, des commerçants du cru qui seraient désignés pour définir les grandes orientations urbaines. Autrement dit, régler à 1000 kilomètres de Paris les problèmes de circulation, de pollution, d’urbanisme. Mais aussi phosphorer sur le montant des taxes locales, la carte scolaire de Neuilly ou d’Argenteuil, la construction d’une nouvelle ligne de métro, le temps de transport des Franciliens, leur sécurité, leurs activités culturelles, la couleur de la tour Eiffel, le goudronnage des Champs-Élysées, le nombre de médecins accordé à tel ou tel arrondissement, la réintroduction du mouton à Gonesse, des montbéliardes à Orly et des céréales à Sarcelles.

En résumé, demandons à Baptiste de gérer depuis ses montagnes ce que serait le quotidien, l’environnement, le présent et l’avenir des citadins. Lesquels devraient respecter l’heure de la traite pour ne pas stresser les vaches, laisser la priorité aux tracteurs, aux machines à vendanger et autres moissonneuses batteuses pendant les heures de pointe, ne plus jeter par la fenêtre de leur véhicule le moindre papier pouvant polluer jardins et vergers, ne plus s’arrêter pour pisser dans les champs de betteraves, ne plus faire courir son labrador dans la luzerne. Et ne plus se servir en fruits et légumes dès la nuit tombée en lisière de cette cité où l’on ne serait, bien sûr, plus autorisé à brûler la voiture volée dans le champ du voisin.

Évidemment, ce scénario est d’autant plus inconcevable qu’aucun paysan n’accepterait pareille responsabilité. Tout simplement parce qu’il est trop occupé pour envisager la moindre ingérence chez ceux qui, a contrario, ne se gênent pas pour imposer leur vision aux gens de la campagne. Un éleveur pyrénéen me confiait récemment à ce propos : « C’est le troupeau que l’on ne peut pas conduire en estive à telle date à cause de la présence du grand tétras. C’est le refuge que l’on ne peut pas construire parce que l’administration revient en permanence sur le choix de l’emplacement. C’est, à 2500 mètres d’altitude, la couleur de la comporte pour recueillir l’eau destinée aux vaches qui ne convient pas. C’est le défrichage et la coupe de bois qui nécessitent des mois de démarches administratives... » Un florilège non exhaustif de contraintes ubuesques auquel il faut rajouter l’acharnement que font peser sur les pratiques agricoles tous ces frustrés bien habillés qui, n’ayant pu devenir paysans, passent leur temps à les emmerder.

Huit heures du soir, la lumière jaune éclaire la toile cirée. Il va falloir penser à remplir les papiers pour la laiterie, l’attestation pour le vétérinaire, le formulaire pour le contrôle des surfaces. Baptiste découpe un morceau de pain sur l’aire d’un pouce. Il se sert une portion de bleu et il retourne l’assiette. Il remue le dernier café de la journée à même le verre avec le manche de la fourchette. On entend le claquement sec du couteau. L’éther des lointains. Et cette question qui revient : « Qui demain voudra encore vivre là-haut ? »

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