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Laissés pour comptes

Sophie Bachat, qui collabore régulièrement à Causeur, et le photographe Eric Charlot sont allés à la rencontre de ce qu’ils appellent les « laissés pour comptes », comme les prostituées, les réfugiés politiques et les Roms. La période du confinement n’a fait qu’aggraver leurs conditions de vie, déjà très précaires.

Laissés pour comptes
Sophie BACHATJournaliste
Publié le 16 juin 2020

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S’il a été une aubaine pour certains, le confinement a été bien plus douloureux pour les populations marginalisées. Les prostituées, les réfugiés politiques et les Roms illustrent, en majeur, la précarité de ceux qui vivent dans des foyers, dans des hôtels et dans la rue et ont recours à l’aide alimentaire distribuée par des associations. Nassim, Uti, Samia et Cassandra sont de ceux-là.

Uti

Un coin de verdure au milieu des barres HLM, aux environs de Montreuil. De petites maisons en briques rouges et du linge qui sèche sur une corde attachée aux arbres, comme une rencontre entre l’Angleterre et l’Italie. Ici, ce sont installées des familles Roms. C’est un squat voué à la destruction, si bien qu’elles seront probablement délogées sous peu. Elles devront, à nouveau, partir en quête d’un endroit où se poser.

Uti, une jolie trentenaire, n’a rien d’une Esmeralda tout feu tout flamme. Elle est née à Sibiu, en Transylvanie, la ville la plus agréable d’Europe d’après le magazine américain Forbes. Si la maison dans laquelle elle vit aujourd’hui est d’un extérieur charmant, l’intérieur est délabré et exiguë. Elle y loge avec deux autres familles, chacune occupant une pièce. Pour préserver de pareilles conditions sa fille âgée de huit ans, elle a dû se séparer d’elle : elle demeure en Belgique.

Comme beaucoup de membres de sa communauté, Uti vit de petits boulots, principalement de ménages. Elle n’ose pas réclamer de somme précise aux particuliers qui ont recours à ses services, qui la paient donc selon leur bon vouloir. Son mari effectue de petits travaux par-ci par-là, dans le domaine du bâtiment surtout. En tant que ressortissante de la communauté européenne, Uti a droit au travail, au logement et à la protection sociale. Mais le découragement l’a vite gagnée face à la montagne de démarches à faire : « trop de papiers, dit-elle, je ne connais pas et maintenant je ne fais plus, c’est trop long ! ». Uti a donc renoncé à l’AME, à laquelle elle a pourtant droit. Quand elle est malade, elle se rend aux urgences et elle paie les médicaments de sa poche.

Le confinement, en mettant la vie économique et sociale à l’arrêt, a été particulièrement dur pour les Roms. Si elle est très appliquée à respecter les gestes barrières, Uti n’a pas peur du virus. « Il ne faut avoir peur que de Dieu » dit-elle. La communauté Rom vivant d’expédients, le principal problème a été, pour elle, de subvenir à ses besoins alimentaires. Des associations se sont mobilisées pour parer à cette carence, distribuant des denrées voire même des repas. Samuel a fondé Amelior en 2012, une association qui travaille notamment à l’organisation et à la bonne gestion des marchés, aux collectes d’objets chez les entreprises et les particuliers, et à la récupération des invendus des vide-greniers. Pendant le confinement, elle s’est mise à distribuer de la nourriture en collaboration avec une autre association, Freegan Pony, qui fait de l’aide alimentaire depuis 2015. Amelior est aussi en lien avec des distributeurs de denrées alimentaires, la fondation Abbé Pierre et la protection civique de Paris qui lui a fourni jusqu’à deux tonnes de nourriture par jour. Samuel juge que le confinement a permis une prise de conscience des pouvoirs publics et d’institutions comme Emmaüs ou l’Armée du Salut.

Cette aide n’est malheureusement pas suffisante pour venir à bout de la précarité et des documents administratifs qui se mettent sur la route des Roms. Sont-ils victimes de leur mode de vie en dehors du système, et du folklore qui va avec, ou souffrent-ils de véritable discrimination et des préjugés qui vont avec ? Un peu des deux certainement. Pour autant, Uti ne regrette pas son choix de s’être installée en France. « Les gens y sont plus gentils » estime-t-elle. Si son appel à Pôle Emploi est resté lettre morte, elle se dit prête à travailler dans n’importe quel domaine. Bravant les interdits et l’autorité de son mari, elle espère désormais faire du travail journalier dans une exploitation située à 150 km de Paris. Finalement, il y a peu être un peu d’Esméralda en elle …

Nassim

A quarante-huit ans, Nassim en paraît trente. C’est un réfugié mauritanien, musulman, qui fut contraint de fuir la guerre civile de son pays. L’assassinat de son père militaire, « adjudant-chef » précise-t-il plusieurs fois avec de la fierté dans sa voix, fut l’élément déclencheur de son exil. Passé par le Mali et le Burkina Fasso, il arriva en Lybie d’où il prit un bateau pour la Sicile. Il vit en Europe depuis une quinzaine d’années : d’abord Bergame pendant quatre ans et la France depuis dix ans, qu’il voulait absolument rejoindre. D’abord hébergé par des Maliens, puis dans des logements divers de Seine-Saint-Denis après son appel au 115, il réside maintenant dans une chambre de dix mètres carrés qu’il partage avec un colocataire, dans un foyer sans charme du Val-de-Marne. Il s’excuse pour son français maladroit alors qu’il maîtrise plutôt bien notre langue. Peu sûr de lui, il a toujours l’air de s’excuser.

Pendant le confinement, le foyer a donné aux résidents un repas quotidien. Nassim en mesurait tout le prix, lui qui n’a pas toujours mangé à sa faim. Les alentours du foyer n’étant pas vraiment riants, les restrictions de déplacement sont celles qui lui ont le plus pesé. Il ne se plaint pas, en revanche, d’avoir eu à partager cette période avec un non-musulman qui fume et qui boit. Comme Uti, il s’en remet à Dieu pour traverser les épreuves : « l’essentiel, dit-il, c’est d’avoir la santé, que Dieu nous l’accorde ! ». Plein de reconnaissance, Nassim rend ce qui lui a été donné par le Secours Catholique qui lui avait permis de manger par le passé, et où il fait maintenant du bénévolat deux fois par semaine. Il aime se rendre utile et s’offusque de ces autres réfugiés qui ne font pas suffisamment d’efforts à ses yeux pour apprendre le Français. « Je révise » affirme consciencieusement Nassim, qui tient de nombreux cahiers d’apprentissage. Malgré tous ses progrès en langue, il n’a pas encore obtenu de titre de séjour. Il est, lui aussi, pris dans les méandres de l’administration et il ne comprend pas pourquoi il n’a pas eu droit au statut de réfugié politique alors qu’il avait échappé de justesse aux milices mauritaniennes. Sa patience finira néanmoins bientôt par payer. Puisqu’il réside en France depuis dix ans, il se verra enfin attribuer, de façon automatique, le précieux sésame. Ce sera pour septembre.