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Souveraineté
Marie-France Garaud ou la souveraineté chevillée au corps

ARTICLE. La souveraineté n’est pas un attribut de l’État, c’est l’État lui-même, proclame Marie-France Garaud depuis la signature du traité de Maastricht. Le texte qui suit met en perspective le combat de cette ardente souverainiste « canal historique ».

Marie-France Garaud ou la souveraineté chevillée au corps

« Malheur aux souverains dont les intérêts ne sont pas liés à ceux de la nation ! » (Napoléon III, Rêveries politiques)

« On nous dit : « Le traité de Maastricht ne porte pas atteinte à la souveraineté de la France ». C’est faux. Malgré les apaisements que l’on nous prodigue, la souveraineté nationale, qui est au centre de tout, est en péril de mort (...). Un Etat – la France – est souverain lorsqu’il n’est soumis à aucun autre, lorsqu’il a l’autorité et le pouvoir de disposer librement de son présent et de son avenir. Dans les principes de notre République, cette souveraineté appartient à la Nation, c’est-à-dire à l’ensemble des citoyens et à eux seuls.»1 C’était clair. Ce texte date de 1992.

Un Etat fort, c’est-à-dire une souveraineté préservée, est incontestablement l’axe quasi unique autour duquel s’est organisé le long combat politique de Marie-France Garaud – elle me pardonnera d’écrire désormais MFG. C’était déjà tout le sens de sa participation à la création du Rassemblement pour la République en 1976, ou de l’« Appel de Cochin » en 1978, lorsqu’avec Pierre Juillet, elle fit signer à Jacques Chirac un texte dénonçant « le parti de l’étranger ». C’était un appel à la souveraineté de la France

La bataille de MFG contre le traité de Maastricht, en 1992, n’est pas une « vieille histoire» : nous en vivons chaque jour les tragiques conséquences. Pour MFG, l’Etat est souveraineté, le chef d’Etat est chef souverain ; s’il abandonne la souveraineté qu’il incarne, il n’existe plus en tant que chef. Et tous les rouages de l’Etat se détricotent. Comment comprendre le délitement actuel de la vie politique, le mépris croissant dans lequel sont tenus les hommes politiques, chef de l’Etat en tête, l’augmentation constante de l’abstention électorale, sans voir que tout cela découle directement d’une souveraineté française qui se meurt, qui est morte. Sans souveraineté, pas de démocratie.

J’ai encore en mémoire les innombrables réunions qui nous rassemblaient autour d’elle, quai Anatole France, siège de la revue Géopolitique qu’elle animait. Il y avait là des hommes aussi différents que François Guillaume, l’ancien ministre de l’Agriculture de Jacques Chirac, Alain Griotteray, fondateur du Figaro Magazine, UDF bon teint, mais tout à la fois libéral et eurosceptique, une configuration rare, François Goguel, ancien membre du Conseil constitutionnel, auquel il avait été nommé par Pompidou, très précieux sur le plan juridique, François d’Orcival, déjà directeur de la rédaction de Valeurs actuelles, Jacques Kociusko- Morizet, qui s’occupait des relations extérieures du RPR, avec lequel je m’entendais particulièrement bien et qui m’avait beaucoup aidé au sein du parti, et nombre d’universitaires, dont j’étais. Philippe Séguin figurait parmi les plus assidus aux petits déjeuners qu’organisait MFG : il m’expliqua vouloir publier très vite un livre sur la France et l’Europe, mais en évitant de paraître trop lié à MFG. Glaner les idées, voire se les approprier. Et puis, il y avait ceux qui étaient intéressés, mais qui se contentaient discrètement de passer de temps à autres : Jean- Pierre Chevènement, tiraillé entre ses convictions socialistes et son attachement à la souveraineté, ou encore Philippe de Villiers, qui, en marge de l’UDF, cherchait à développer son mouvement « Combat pour les valeurs ». Il fallait marcher sur des œufs car le mélange RPR, UDF et PS était explosif.

MFG naviguait avec aisance, mais aussi avec sa fermeté habituelle, entre ces différents écueils. Pour cela, elle avait choisi d’aborder la question par le biais technique, c’est-à-dire juridique, plutôt que politique. Combien de fois lui ai-je entendu répéter cette définition : « Comme le disait Jean Foyer – lequel passait à Géopolitique, de temps à autres -- la souveraineté, c’est 1. décider de la paix et de la guerre, 2. battre monnaie, 3. rendre la justice et 4. faire la loi ». Est-ce à dire que sa conception de la souveraineté est essentiellement, exclusivement, juridique ? Certainement pas. MFG est trop politique pour se laisser enfermer dans le droit, même si celui-ci transparaît souvent dans ses appréciations. Mais c’est bien en juriste qu’à la suite de Jean Bodin, elle considère que « la puissance souveraine n’est point un attribut de l’Etat, elle est de son essence » (Jean Foyer). Ce point est fondamental. On ne devrait jamais parler de « souverainisme » sans y faire référence.

Le premier résultat de ces réunions et de ces réflexions fut un livre collectif que signèrent MFG et Philippe Séguin au nom de tous, De l’Europe en général et de la France en particulier2. Nous étions vingt-quatre à y avoir participé, dont dix universitaires. Comment l’Université, depuis, a-t-elle pu se laisser ainsi soumettre à la pensée dominante ? A coups de « chaires Jean Monnet », entre autres raisons. Ce livre voulait être une sorte de lexique, plus technique que polémique, destiné à démonter et démontrer les incohérences du traité. J’y avais rédigé divers articles, dont celui sur « La politique étrangère commune ». A la relecture, je ne regrette pas certaines conclusions, par exemple que « Maastricht peut porter atteinte à la réconciliation franco-allemande, c’est-à-dire à l’un des acquis essentiels de l’Europe depuis un demi-siècle.»3 Comment ne pas constater, aujourd’hui, que cette réconciliation est devenue antagonisme ? Tout cela était illustré par l’incomparable humour de Jacques Faizant. Voyez sa petite Marianne suppliant le fier d’Artagnan : « J’ai comme un pressentiment, M. d’Artagnan ! N’allez pas à Maastricht, l’endroit n’est pas sûr !» Ne pourrait-on pas ressusciter ces extraordinaires dessins ?

Puis ce fut le magnifique discours de Philippe Séguin à l’Assemblée nationale, le 5 mai 1992, lors de la révision constitutionnelle exigée pour la ratification de Maastricht4. MFG tint à y assister dans les tribunes de l’Assemblée. On la comprend, une grande partie des idées développées arrivait directement du quai Anatole France. Le « non » des Danois au traité de Maastricht, le 2 juin 1992, nous fit croire à une victoire possible du « non » des Français. Le lendemain matin, nous étions tous sur le pont. Philippe Séguin, dans l’euphorie, se lançait dans un extraordinaire numéro d’imitation de Jacques Chirac, ce dernier expliquant qu’il voterait « oui », mais qu’il était totalement solidaire des compagnons qui voteraient « non ». Ah ! les « en même temps » de Jacques Chirac, bien avant ceux d’Emmanuel Macron.

Rien de ce qui touche la souveraineté ne laisse MFG indifférente, car c’est pour elle le cœur, le ressort central, fondamental, de la politique. C’est Maastricht qui l’amena à approfondir tous les aspects de la souveraineté. La défense, par exemple : « Il faut que les choses soient dites clairement. Si les nations abandonnent l’attribut premier de leur souveraineté qui est le droit et le devoir d’assurer la sécurité de leurs peuples, personne ne le fera à leur place.»5 La force militaire est une des conditions majeures de la souveraineté pour une raison très simple : l’un des attributs du souverain est le pouvoir de décider de la guerre et de la paix. Sans force, ce pouvoir, et par conséquent la souveraineté, n’existent plus. Ni la faculté de faire la paix ; reste l’asservissement. Vichy 1940. La monnaie, même constat. La monnaie unique de l’Europe est incompatible avec la souveraineté de l’Etat puisqu’elle l’ampute d’un de ses attributs majeurs qui est précisément de battre monnaie. En revanche, la monnaie commune a toujours semblé être une solution admissible pour MFG, puisqu’ « elle laisserait aux politiques nationales l’autonomie et la souplesse sans lesquelles il n’y a plus d’indépendance et de souveraineté des Etats. »6 Privez la France de sa souveraineté monétaire et cela aura « sur l’emploi un effet dévastateur » : l’avertissement est vieux de trente ans, et on ne veut toujours pas l’entendre. « Maastricht, c’est l’emploi restauré et le chômage vaincu ; Cinq millions d’emplois nouveaux », nous annonçait François Mitterrand. Relecture amère aujourd’hui.

Pour MFG, la question de la souveraineté se pose principalement face à l’Allemagne. C’est pour elle, la menace essentielle. Elle citait alors une déclaration de Schlesinger, gouverneur de la Bundesbank, qui, à la bien comprendre, avait effectivement de quoi effrayer : « Le futur système consistera en banques centrales nationales qui auront perdu leurs pouvoirs en matière de politique monétaire et qui délégueront des représentants au sein du Conseil de la Banque centrale européenne. C’est le même principe que celui de la Banque centrale allemande dont le Conseil se compose de représentants des ländeszentralbanken (banques centrales des Länder) »7 Les Etats comparés à des länder ! La France, un ensemble de länder ! Comment ne pas voir que Maastricht, à terme, nous réduirait à l’état de länd. D’ailleurs nous sommes prêts. Les départements étant trop petits, nous avons créé les régions pour être à la dimension des länder. Ecoutez attentivement vos télévisions, lisez vos journaux : il n’est plus question que du « territoire », de l’« hexagone », jamais de la France. L’euro nous a réduits à n’être qu’une partie de l’Euroländ, et les accords de Schengen, une partie d’un « espace ». La souveraineté abdiquée, la France n’est plus qu’un morceau de géographie.

Comme chacun sait, nous avons perdu le référendum, 48,96 contre 51,04. Il nous a manqué la voix de Jacques Chirac. Dès lors, plus rien n’arrêta l’engrenage maastrichtien, notamment, en 1999, la mise en place de l’euro, le rêve des banques. Pourtant, le 29 mai 2005, les Français rejetaient à 54,6 %, un projet de constitution européenne. Sursaut populaire face au délabrement de l’économie, de l’Etat, de la société, c’est-à-dire aux conséquences d’une souveraineté en déliquescence. Trois jours plus tard, les Néerlandais répondaient plus clairement encore, 61,5 %, à la même question. Presque le 2 sur 3 dont rêvait Giscard, mais à l’envers. On aurait pu croire que le processus maastrichtien était enfin enrayé. C’était oublier ce que MFG, Jean-Pierre Chevènement, Philippe Séguin et bien d’autres avaient prédit au moment de Maastricht : la fin de la souveraineté, c’est la fin de la démocratie. On n’était plus en démocratie : Nicolas Sarkozy fit passer le texte, à peine remanié, par voie parlementaire, en 2007. Président et parlement, les garants de la souveraineté, se déconsidéraient. Pire, ils oblitéraient la fonction présidentielle et la responsabilité parlementaire, ils tuaient l’Etat : comment s’étonner que ce soit l’« État profond » qui soit aujourd’hui au pouvoir ?

Il est, depuis Maastricht, une autre évolution que MFG a été l’une des premières à dénoncer et qui me paraît être des plus alarmantes : alors que nous admettons constitutionnellement la primauté du droit international sur notre droit national, la Cour suprême de Karlsruhe fait exactement l’inverse. Au fil des années, elle construit une jurisprudence qui, sans ambiguïté, pose le principe de la supériorité du droit allemand sur le droit européen supranational. Voyez son arrêt du 5 mai dernier, fondamental en ce qui concerne l’avenir de l’euro. La Cour refuse la monétisation de la dette des Etats européens, particulièrement celle de la France et de l’Italie, qui s’est accrue du fait des dégâts financiers du Covid 19. La Banque centrale européenne, pour l’heure, fait semblant de l’ignorer, mais Karlsruhe ne cède pas. En clair, par la jurisprudence de sa Cour suprême, l’Allemagne a décidé de rendre l’euro totalement allemand : aux Etats tiers de s’y plier ou d’en sortir. Comment ne pas voir que le Deutschlandlied, adopté la veille de Maastricht, n’est que le couplet n° 3 du Deutschland über alles ? Il y a vingt ans que MFG dénonce cette stratégie allemande que nous refusons de voir. La souveraineté allemande se construit sur la vassalisation de ses « partenaires » européens.

On a reproché à MFG, lors des présidentielles de 2017, d’avoir soutenu Marine Le Pen -- « manifestement, elle est la seule à avoir le tempérament pour rétablir la souveraineté de la France »8 -- et d’avoir ainsi rallié le Front national. MFG, femme politique d’extrême droite : quelle supercherie ! N’en déplaise à ceux qui la connaissent mal, MFG n’est pas une femme d’extrême-droite, ni même de droite, mais une femme de la souveraineté, de l’indépendance, c’est-à-dire de la France, quels qu’en soient les défenseurs à tel ou tel moment. Et en cela parfaitement, non pas gaulliste, mais gaullienne. J’ai toujours été frappé de constater que dans son bureau, c’est la photo du Général qui trône, et non celle de Pompidou dont elle fut pourtant le conseiller durant cinq ans.

Nous sommes désormais passés de la défense de la souveraineté au souverainisme. Il est curieux que ce mot ne soit pas né en France, mais au Québec, dans les années 1970, lors du combat de René Lévesque pour la souveraineté de la province francophone. Curieux mais compréhensible. Pendant longtemps, nous avons cru, aveuglément, que la France existait toujours : dès lors, pourquoi une doctrine pour en défendre la souveraineté, c’est-à-dire l’existence ? Les Québécois, eux, savent qu’ils ont perdu la leur depuis deux siècles et demi, au profit du Canada anglais. Ils n’ont plus droit qu’à une fleur de lys sur le fond bleu de leur drapeau. Il leur fallait reconquérir leur souveraineté : ce fut leur souverainisme. Aujourd’hui, nous devenons progressivement le Québec de l’Europe allemande. Déjà, on nous a octroyé, sur fond bleu, un F au milieu des étoiles de l’Europe : voyez vos plaques d’immatriculation. Nous avons, nous aussi, besoin de reconquérir notre souveraineté : c’est notre souverainisme, à la française. Un souverainisme qu’il va falloir préciser, structurer, pour qu’il devienne l’arme de notre reconquête. Front Populaire a eu raison de lui consacrer son numéro inaugural et de souligner l’importance des apports de Jean-Pierre Chevènement et Philippe de Villiers à ce souverainisme français. Qu’on me permette seulement de souligner que celui de MFG n’est pas moindre. Michel Onfray concluait son éditorial en souhaitant « Que la fête commence ». Marie- France Garaud a bien mérité, me semble-t-il, d’être de la fête.



1 Garaud (Marie-France), Maastricht. Pourquoi non, Paris, Plon, 1992, p. 89-90. 

2 Paris, Le Pré aux Clercs, avril 1992, 255 p.  

3 Ibid., p. 186.  

4 Séguin (Philippe), Discours pour la France, Grasset, 1992, 115 p.

5 Maastricht. Pourquoi non, op. cit., p. 29. 

6 Ibid., p. 51.  

7 Ibid., p. 63.

8 Le Figaro, 27 avril 2017.

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