Menu
nation
Etat Français
Chapitre 1 - Du tournant de 1983 au new public management : la gouvernance par les nombres

ENTRETIEN. Pour qualifier le lent délabrement de l’Etat français, Marcel Gauchet a parlé d’une « étrange défaite en temps de paix ». C’est de cette étrange défaite dont l’économiste Frédéric Farah fait le récit minutieux dans son dernier ouvrage intitulé Fake State (2020) chez H&O. L’occasion d’un entretien en trois parties dont voici la première.

Chapitre 1 - Du tournant de 1983 au new public management : la gouvernance par les nombres

Front Populaire : L’Etat a aujourd’hui mauvaise presse et sa critique fédère bien des camps idéologiques : les anarchistes, les marxistes, les libéraux et les néolibéraux considérèrent respectivement que l’Etat doit être détruit, dépassé, contourné, subverti/mis au service du marché. Pourtant, l’Etat planificateur – l'Etat-stratège - n’est-il pas le meilleur garant de la cohésion nationale ?

Frédéric Farah : L’Etat est une réalité juridique, politique, sociologique, économique souvent mal comprise. Ce que vous dites est essentiel. L’Etat en France a joué un rôle historique particulier, il a été producteur de la Nation, l’instituteur du social, modernisateur keynésien après-guerre. Il a certes une position ambiguë, car à la fois arbitre de la lutte des classes et partie prenante de celle-ci. Il est indiscutablement le garant de la cohésion sociale, dans la mesure où les élites qui l’animent ne se mettent pas au service d’une oligarchie. Il ne devrait idéalement pas seulement réguler mais aussi réglementer le marché. Aujourd’hui, son rôle planificateur (Etat-stratège) doit être renforcé eu égard aux défis à venir : réindustrialisation, transition vers un modèle économique moins carboné, lutte contre les inégalités. Mais derrière l’Etat, ce sont les hommes et les femmes qui l’animent.

FP : Vous parlez au début de votre ouvrage de « mutation de la formation des élites et de leur sociologie ». Qu’entendez-vous par là ?

FF : Une histoire de nos différentes Républiques fait apparaitre des profils d’élites différents. Dans notre histoire politique, nous avons la République des avocats, des professeurs par exemple. De par le poids de l’Etat et de son rôle dans l’après seconde guerre mondiale, s’est construit une fonction publique autour d’un statut, celui de 1946, avec des catégories dites A. Les élites administratives étaient issues des grands corps de l’Etat (cour des comptes, conseil d’Etat, inspection des finances etc.). Ils étaient caractérisés par une certaine homogénéité sociale même si dans les années 1960, une plus grande diversité sociale se retrouvait à l’ENA. Aujourd’hui, bien des choses ont changé. La culture générale et historique des élites s’est réduite comme peau de chagrin, troquée contre un économicisme réducteur. Les nouvelles élites sont habitées par les schémas de la pensée néo-managériale et par le prisme de la communication. François Hollande a été le premier président HEC. La macronie est caractérisée par la présence d’élites issues d’écoles de commerce. Elles ont pris de la place aussi bien dans les élites privées que publiques. La mutation de sciences po paris est emblématique, désormais elle rejoint davantage l’univers des écoles de commerce.

FP : Pouvez-vous revenir rapidement sur le contexte général ayant amené la prise de pouvoir hégémonique des théories néolibérales à partir des années 1970 et le passage à une économie financiarisée ?

FF : Les années 1970, sont marquées entre autres par une inquiétude dans le grand patronat, dans les élites gouvernementales. C’est la période de l’inquiétude sur l’« ingouvernabilité » des sociétés démocratiques : les revendications démocratiques débordent et deviennent inquiétantes à leurs yeux. La période 1968-1975 a été marquée par « l’automne chaud » en Italie, grèves ouvrières en France en 1968, tensions sociales en Allemagne. Par ailleurs, d’un point de vue économique, le ralentissement économique lié aux chocs pétroliers pousse les Etats à relâcher la bride sur les marchés financiers pour continuer à soutenir l’activité économique et ainsi trouver de nouveaux moyens de financement. Le groupe des cinq pays industrialisés invite à la réorientation de la politique économique avec objectif de combattre l’inflation. En Grande-Bretagne, l’arrivée de Thatcher au pouvoir et sa victoire sur les mineurs donne le feu vert au patronat le plus revanchard en Europe de repartir à la conquête de ce qui avait été concédé aux travailleurs. Les idées économiques d’inspiration libérale faisaient leur retour et trouvaient des relais politiques, médiatiques intéressants. Le keynésianisme était alors largement en recul.

FP : Vous expliquez qu’à partir de 1979, la lutte contre l’inflation devient la priorité des élites occidentales. Une idée fixe s’installe : rétablir l’équilibre des comptes publics par des politiques d’austérité. On entre alors dans une ère de « désinflation compétitive ». Pouvez-vous expliquer ce mécanisme ou pourquoi il a été promu ?

FF : La désinflation compétitive a été un formidable coup de force. Les élites à l’image d’un Jean-Claude Trichet expliquant que lutter contre l’inflation revenait à garantir le pouvoir d’achat des plus pauvres. La désinflation compétitive, pure fabrication de la haute administration française, reposait sur trois piliers : le franc fort, la modération salariale, et l’austérité budgétaire. Elle a eu pour conséquence de transférer de la richesse des débiteurs avantagés par l’inflation aux créanciers, de réduire la part des salaires de dix points de pourcentage de la valeur ajoutée de 1982 à 1992. Elle s’est accompagnée d’une croissance du chômage, de taux d’intérêts élevés qui ont fait croître l’endettement public. Par ailleurs, il s’est agi de promouvoir la compétitivité des entreprises en comprimant la progression des salaires. La contrainte extérieure si souvent revendiquée par les élites d’alors avait pour mission de limiter la capacité de négociation des salariés, d’exercer un effet disciplinaire.

FP : A partir de 1983, la narration libérale oppose de façon binaire la modernité libérale à l’archaïsme dirigiste. Comment ce chantage à la modernité a-t-il pu marcher aussi facilement ?

FF : Je crois intimement que si l’on réduit la question à un débat économique savant, on fait fausse route. La science économique n’est pas une science cumulative, au sens où elle fait coexister des paradigmes différents. La prétendue modernité libérale a triomphé pour des raisons culturelles et pas économiques. Elle a su s’articuler avec l’affirmation de l’individu qui a caractérisé plus fortement les sociétés occidentales dans l’après-guerre, et aussi par la délégitimation du tout politique. Entre le « je » et le nous » pour reprendre des catégories de l’immense sociologue Norbert Elias, le « je » a repris l’ascendant. Le libéralisme nouvelle manière a vendu l’idée de l’entrepreneur conquérant style Bernard Tapie années 1980. Puis, ce récit s’est imposé car il a été de bon ton d’expliquer que l’Etat et ses interventions, son dirigisme, étaient archaïques, et bridaient l’initiative individuelle. Dans la bataille des récits, la victoire ne se joue pas sur le terrain des arguments raisonnés.

FP : Vous expliquez que ce tournant a été organisé par les acteurs de la « Deuxième gauche », celle de Michel Rocard et Jacques Delors, par opposition à la gauche chevènementiste. Qu’est-ce que la « Deuxième gauche » et pourquoi a-t-elle triomphé idéologiquement ?

FF : La Deuxième gauche, elle se veut autogestionnaire, en faveur de la décentralisation, elle se dit anti jacobine, elle se retrouve aussi bien à la CFDT que dans des courants du Parti socialiste dont Michel Rocard est le plus important représentant. Des journaux comme France Observateur, l’ascendant de l’Obs en est un relais. Elle a triomphé, car le contexte lui a été largement favorable : les années 1970, c’est la redécouverte du droit, des droits de l’homme en particulier, c’est la dénonciation du tout politique, ce sont les années de la « gauche antitotalitaire ». Elle estime que la première gauche est archaïque, crispée sur le dirigisme et la centralisation. Ses idées vont trouver de puissant relais dans la fondation saint Simon, par exemple dans la décennie 1980. Elle va bénéficier du discrédit un peu rapide de la pensée de Marx, caricaturée, simplifiée.

FP : En 1983, l’UE n’existe pas encore, ni même l’euro en tant que tel, ni la Banque centrale européenne. Ce choix de l’austérité et du chômage pour rentrer dans les cadres préfabriqués d’une « pseudo » convergence européenne a été acté en pleine conscience par la gauche française (la droite ne fait pas mieux, cela va sans dire). Diriez-vous que la gauche a trahi le peuple ? Du reste, vous parlez vous-même de « l’infâme histoire du Parti socialiste ».

FF : Michel Rocard s’était félicité que la gauche avait acquis une culture de gouvernement, les Français en 1993 ont rappelé durement aux socialistes ce qu’ils pensaient de cette culture. Le parti socialiste a été hégémonique à gauche  a pris un ensemble de décisions qui ont été autant de coups de poignard contre le monde du travail : la promotion de la libre circulation des capitaux, le Franc fort, le marché unique, l’euro, les réformes des retraites, des lois de libéralisation disons-le de précarisation du marché du travail. Déjà qu’il n’était pas un parti ouvriériste, sa force venait des nouvelles classes moyennes issues des Trente glorieuses, même celles-là ont été lâchées par lui.  Les professeurs, les infirmières, les fonctionnaires de catégorie B et bien d’autres ont compris qu’ils n’avaient rien à attendre de ce parti.

FP : Le néolibéralisme a partie liée avec le « New public management ». Pouvez-vous expliciter cette dernière notion peu connue du grand public alors qu’elle est au cœur du dispositif de démantèlement de la puissance publique ?

FF : Les années 1980 sont les années de la réforme de l’administration, les décennies suivantes celles de l’Etat. Le new public management introduit à l’intérieur de l’Etat des principes de gestion, d’organisation inspirés du management privé, d’une certaine pensée américaine. L’Etat est de plus en plus perçu sous l’angle de coûts à rationaliser, d’effectifs à plus exploiter, et à raboter. Cette logique participe de la banalisation de l’Etat et de son action. Elle va se répandre partout en Europe, avec par exemple la pratique de la révision générale des politiques publiques, la spending review de Mario Monti et consorts. Cette pratique dégrade les conditions de travail des agents et fabrique de la quantophrénie (ndlr : surexploitation des modèles mathématiques en sciences sociales). Il faut bien comprendre que l’Etat s’est banalisé.

FP : Les théoriciens néolibéraux n’ont-ils pas compris la grande leçon historique de Jean Monnet, à savoir qu’on ne peut tuer l’Etat que de l’intérieur ?

FF : La référence est juste, il s’agissait bien de le liquider de l’intérieur et d’amuser la galerie en racontant un affrontement avec le marché. En réalité, l’Etat s’est banalisé, et a été repensé comme une entité privée ayant des objectifs similaires. L’une des pièces maitresses du dispositif fut la Loi organique relative aux lois de finance (LOLF). Dans toute sa technicité, elle dissimulait les objectifs qui étaient les siens, de prendre le privé comme un étalon de valeur. Il en va de même avec l’Etat social dont le poids n’a pas diminué. En revanche, il a été gangréné de l’intérieur par la logique du workfare (ndlr : par opposition au welfare State dit aussi « Etat-providence »), qui génère du doute et de la suspicion sur les usagers, les administrés étant, par cette logique, devenus des clients. Des élites qui, dans le fond, ont été plus soucieuses de se servir que de servir. L’Etat a été très largement dévoré, tué par une partie significative de la très haute fonction publique.

FP : A partir de ce grand tournant de 1983, le gouvernail politique est remplacé par les « indicateurs » d’ajustement à un cadre normatif jugé quasi transcendant puisqu’échappant à la délibération démocratique. C’est l’entrée dans l’ère de ce qu’Alain Supiot nomme « la gouvernance par les nombres ». Pouvez-vous expliquer cette notion, ses linéaments, ses enjeux et ses effets ?

FF : La gouvernance par les nombres, c’est un idéal normatif qui vise à la réalisation d’objectifs mesurables plus que l’obéissance à des lois justes. Elle se pense dans le cadre du nouvel imaginaire contemporain porté par la révolution numérique. Dans ce cadre, c’est le programme qui l’emporte sur la loi et la régulation sur la réglementation. Désormais, il s’agit de confier le gouvernail de la société à un ensemble d’indicateurs, d’outils, de mesures. C’est aussi et surtout ça, la quantophrénie à l’œuvre. En somme, le monde de la gouvernance par les nombres, c’est la victoire des forces immanentes du marché. Vous la voyez à l’œuvre dans l’obsession des critères de Maastricht, 3% pour les déficits, 60% pour la dette. La question de la SNCF est réduite à sa dette, par exemple. L’obsession de la gouvernance par les nombres, c’est aussi de ramener les services publics à des entités financières, mesurables, quantifiables, donc vendables.

0 commentaireCommenter