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Le destin de Paris : entre Rio et Venise. Pour le pire.

ARTICLE. La complicité objective de la bourgeoise conservatrice et des bobos-écolos est en train de tuer la capitale.

Le destin de Paris : entre Rio et Venise. Pour le pire.

Paris va mourir. Paris se meurt déjà. C’est écrit.
Tout le monde le sait. Personne ne fait rien.
Cette mort est programmée depuis vingt ans, depuis quarante ans. Elle est inscrite dans quelques chiffres implacables.

Le prix moyen du m2 à Paris est aujourd’hui de 11 000 euros. En 2000, il était de 3 300 euros. A cette époque, il fallait 15 années de salaire moyen pour s’acheter 100 m2 dans la capitale. Il en faut aujourd’hui 40...Quarante années de labeur pour devenir propriétaire d’un 4 pièces. Une vie.

Qui peut s’offrir ce luxe ? Même avec des taux d’intérêt historiquement bas (qui contribuent à la hausse des prix), même avec des durées d’emprunt très longs (20 ou 25 ans), il faut un revenu de 15 000 euros par mois pour supporter le coût d’emprunt d’une telle acquisition.

Qui peut s’offrir ce luxe ? Pas les familles, pas les artisans, pas les petits commerçants, pas les fonctionnaires, pas les infirmières, pas les professeurs, pas les artistes, pas les cadres moyens...Ces gens-là s’en vont, ces gens-là sont déjà partis ou font leurs valises. En dix ans, Paris a perdu 60 000 habitants ; en cinquante ans, 400 000 habitants : ceux qui la font vivre, qui la font réfléchir, qui la font rêver, qui l’instruisent, qui la soignent...

L’exode des classes moyennes et populaires n’est pas nouveau. L’embourgeoisement de la population (la « gentrification », comme disent les sociologues dans leur jargon inénarrable), est amorcée depuis des décennies. La part des employés-ouvriers à Paris dans la population active, qui était de 65% en 1954, est tombée à 15% aujourd’hui, tandis que celle des chefs d’entreprise, professions intermédiaires et supérieures est passée de 35 à 72%. Parallèlement, le nombre de retraités ne cesse d’augmenter depuis plus de dix ans.

Ce phénomène s’accélère, et a pris aujourd’hui des proportions telles que la pente semble irrémédiable. Paris est d’ores et déjà une ville de riches, de vieux, et de touristes.

On rétorquera que cette évolution est mondiale, qu’elle touche toutes les grandes métropoles, que ce soit Londres, New York ou Moscou. Mais qu’est-ce qui fait le charme unique de Paris ? Qu’est-ce qui fait que cette capitale est la plus visitée au monde, qu’elle séduit le paysan chinois comme l’écrivain américain, l’oligarque russe comme le poète argentin ? Qu’est-ce qui fait qu’elle rayonne depuis des siècles ? Sa pierre dorée, bien sûr, son fleuve indolent, son ciel à peindre, ses avenues grandioses et ses places obscures, et l’histoire dont elle regorge, qui se confond avec celle du monde, nichée sous une arcade, dans un jardin, au coin d’une ruelle...

Mais, surtout, sa capacité créatrice. Paris, c’est la ville de Sieyès et de Fauré, de Hugo et de Picasso, de Bergson et de Marie Curie. Les sciences, les arts, la littérature, la philosophie, y

ont trouvé le terrain le plus inspirant, le refuge le plus accueillant. C’est la ville des idées par excellence, dont certaines sont devenues universelles. En 1924, Jean Giraudoux, observant Paris depuis la Tour Eiffel, note : « J’ai sous les yeux les cinq mille hectares du monde où il a été le plus pensé, le plus parlé, le plus écrit ».

Ce miracle est né de l’arc-en-ciel social qui a toujours caractérisé Paris. Une ville où cohabitaient l’employé de bureau et le cadre de banque, la caissière et le médecin, l’instituteur et le PDG...Parfois dans le même immeuble : les bourgeois dans les étages
« nobles » (le premier et le deuxième), les plus petites gens dans ceux du haut, comme on le voit chez Balzac et Zola. C’est ce brassage, parfois mouvementé, qui a fait de Paris un creuset fertile de culture, d’art de vivre et de liberté. Ce ne sont pas les riches, les retraités et les touristes qui inventent le monde : les premiers ne recherchent que l’argent, les deuxièmes que le confort, les troisièmes que le dépaysement. Ce sont ceux qui l’observent, l’analysent, l’auscultent, l’améliorent, l’imaginent. Parce qu’ils ont sous la main, dans un écrin à nul autre pareil, un échantillon de toute l’humanité. Et ceux-là ne gagnent pas 15 000 euros par mois : fondamentalement, ça ne les intéresse pas.

Ils partent. Paris, qui incarnait le message universel que porte l’esprit français, est en train de mourir. C’est écrit. Et personne ne fait rien. Aucun candidat, quel que soit son bord, n’a fait du prix du logement une priorité de sa campagne lors des dernières élections municipales. C’est moins important que de fleurir les rues ou de doubler les maraudes de police.

D’où vient cette indifférence ?

Il y a d’abord l’adhésion de toute la classe politique au libéralisme. A sa loi d’airain : l’équilibre des prix par le jeu de l’offre et de la demande. A la main invisible du marché, censée corriger tous les excès et assurer une équité immanente. C’est le credo de la droite, et rien ne l’en fera démordre. Habiter Paris n’est plus possible pour une majorité de gens ? Et alors ? Nous n’y pouvons rien s’il y a plus de demandes que d’offres...
Quant à la gauche, ou ce qu’il en reste, elle a depuis longtemps passé un compromis : OK, laissons faire le marché, mais ponctionnons grassement les richesses qu’il produit. Sans s’attaquer au principe même. Sans voir que ce qui est peut-être bon pour des marchandises est catastrophique pour tout ce qui relève de la vie sociale ou de l’esprit.

L’autre explication est plus sournoise : si l’exode des classe moyennes et populaires n’émeut et ne mobilise personne, c’est qu’il y a une entente implicite, une complicité objective entre la bourgeoisie conservatrice et les bobos-écolos, qui tous deux privilégient l’entre-soi. L’une possède le capital financier, les autres le capital intellectuel : on est entre gens de bonne compagnie qui peuvent se comprendre, et cohabiter. On se livre à des guéguerres, pour la galerie, pour faire mine d’avoir des convictions, mais au fond on s’entend sur l’essentiel. Le bourgeois du 7e arrondissement offre au bobo-écolo du 18e un certain art de vivre, et celui-ci lui procure en contrepartie l’impression d’être dans l’air du temps. C’est un troc : l’aisance contre la modernité. Nos élites couleront ainsi des jours heureux dans une ville toujours plus propre, plus belle, plus branchée. Leur cité idéale, qu’ils sont en train de bâtir, n’a que faire des petits, des manants.

Sauf qu’ils se trompent. Qu’ils tuent la poule aux œufs d’or. Qu’ils sont en train de creuser leur propre tombe.
Ceux qui restent n’auront plus de cordonnier, d’épicier ni de fleuriste en bas de chez eux, et pas davantage d’artistes pour embellir leur vie. Le destin de Paris est désormais celui de Venise : une splendeur morte qu’on ripoline à grand frais, où rien ne se passe plus, sinon l’invasion pacifique des hordes de touristes, qui, un jour, la tuera définitivement.

En même temps que la culture se meurt, la violence apparaît. Depuis trente ans, toutes les statistiques sur la délinquance affichent des courbes en hausse. Particulièrement les violences aux personnes (agressions physiques, viols, menaces, insultes...).

Il n’y a pas de quoi s’en étonner. C’est le fruit de la « politique sociale » dont se gargarisent les humanistes bêlants siégeant à l’Hôtel de Ville, qui n’a cessé de creuser les disparité de revenus et de patrimoine. Voyez le nombre de logements sociaux que nous avons bâtis, parfois même réquisitionnés, clament-ils ! Voyez comme nous nous préoccupons de l’indispensable mixité !

Mais ces tristes comiques font tout à l’envers : pour se donner bonne conscience, ils parquent la misère du monde dans l’une des villes les plus chères du monde. Au lieu de doser savamment cette fameuse mixité, qui ne fonctionne que si toutes classes sociales sont représentées, ils installent des poches de pauvreté au coeur de l’opulence, créant ainsi des îlots de rancœur et de haine. Ils logent des familles d’immigrés dans des quartiers où le café au zinc vaut 4 euros...Ce mélange des extrêmes – des nantis à côté de déshérités d’où sort un lumpenprolétariat - est un parfait détonateur d’explosion. Ça commence par le repli communautaire – culturel, ethnique, religieux..., Ça finit à coups de barre de fer.

Au train où l’on va, Paris va bientôt ressembler à Rio, une ville où les favelas côtoient les immeubles de luxe. Une ville où l’on ferme à clé ses portières de voiture de peur de se faire agresser à chaque feu rouge.

Paris se meurt.
Pourtant, rien n’était écrit.

Contre l’absurde cherté des logements, on peut toujours faire quelque chose. Deux pays, qui ne sont pas des parangons de socialisme - l’Allemagne et la Suisse -, ont pris la question à bras-le-corps. La première a bloqué les loyers à Berlin, la seconde limite de façon draconienne l’acquisition d’un bien immobilier par un étranger.

D’autres mesures sont possibles. Encore faudrait-il faire preuve d’un minimum de réflexion et de bons sens de la part des édiles, voir plus loin que le bout de son nez, et oser toucher au sacro-saint marché. Autant demander la lune.

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