Menu
nation
Souveraineté
Le plaidoyer de Franck Ferrand pour une France souveraine

CRITIQUE. Dans son nouvel ouvrage, L’Année de Jeanne, publié chez Plon, Franck Ferrand dénonce les conformismes du temps présent. Tous les thèmes brûlants du débat contemporain sont abordés au travers du parcours de Jeanne-Antide, missionnée pour sauver la France. NB : Retrouvez demain notre entretien vidéo avec Franck Ferrand.

Le plaidoyer de Franck Ferrand pour une France souveraine

« Le temps presse. La France est en train de se disloquer. Je dois rencontrer le Président et lui dire certaines choses qui pourraient changer la situation. »

Étrange impression que celle que laisse flotter sur l’esprit ce conte politique inattendu. Bien sûr, les contes sont là pour dire le réel mieux qu’il ne saurait le faire lui-même. Toutefois, on ne soupçonnait pas chez ce passeur d’histoire hors-pair une telle vigilance critique quant aux soubresauts du présent. Roman historique…d’anticipation, le parti pris originel de l’auteur est aussi original qu’astucieux : romancer, sous des atours de conte, un véritable appel au sursaut collectif. Franck Ferrand joue très habilement son jeu et utilise la fiction pour braquer sur notre réel national une lumière de scialytique.

En témoigne un avant-propos saisissant de réalisme où l’écrivain dresse un tableau accablant de la France contemporaine. Cette France est décrite rétrospectivement, un demi-siècle plus tard, à travers le personnage d’Anissa At Aissa, jeune chargée de mission à l’Élysée à l’époque des faits, qui, depuis l’autonome 2070, se souvient de l’arrivée providentielle de Jeanne-Antide Aubier sur la scène du théâtre politique français, en 2023. L’avant-propos offre un récit quasi chirurgical de l’état de la France actuelle, à même la plaie de la nation.

Souveraineté perdue, pré-carrés communautaristes, terrorisme endémique, prodromes de guerre civile, fracture du corps social, effets de focalisations médiatiques, fédéralisme européen à marche forcée, et des votants qui n’élisent plus d’hommes d’État mais des agents de communication diplômés en novlangue et armés de tableurs excel. Et puis…la « déconfiture », notre futur proche, soit l’ambition séparatiste de certains territoires dont Strasbourg, « euro-métropole » rebelle qui en appelle, contre l’État français, au secours de la Commission européenne.

S’en suit le récit, le plus souvent sous forme de dialogues rapportés, des aventures de Jeanne-Antide Aubier, jeune fille aveugle, étudiante en littérature anglaise, venue de Nouvelle-Calédonie pour s’entretenir avec le Président de la République sur le destin de la France et lui livrer « le seul secret à connaître quand on fait de la politique ». Néo-calédonienne, Jeanne-Antide est « enfant de la Foa », nous indique d’entrée de jeu le premier chapitre. L’idée de fond est déjà subtilement tissée : pour aller de l'avant, il faut croire en quelque chose de plus grand que soi, tout le reste en dépend. « Plus personne n’y croit et moi, j’y crois ; plus personne ne sait, et moi, je sais ; plus personne ne veut, et moi, je veux. »

Pour l’auteur en effet, malgré tous les maux qui rongent la société française, le plus impardonnable est la lâcheté collective, ce manque presque volontaire de confiance en soi, cette capitulation en rase campagne qui confine à l’indignité. Son héroïne est claire sur le sujet : « Voilà ce dont le peuple français me paraît souffrir essentiellement : la lâcheté. La paresse. La lâcheté. La paresse. Et puis, ne l’oublions pas : la lâcheté. » A cela, la jeune néo-calédonienne oppose son propre dicton : « Cœur et courage font l’ouvrage. »

Car tout est, avant toute chose, affaire de perspectives. Comme le rappelle l’auteur, la France s’est déjà extirpée de l’abîme en 1356, en 1420, en 1525, en 1712, en 1815, en 1870 et en 1940. « Mon Dieu que de dates… », rétorque au fil du récit le secrétaire général de l’Élysée. « Mon Dieu, que d’exemples ! » lui répond Jeanne. Car le récit de Franck Ferrand est aussi un prétexte, une immanquable occasion de naviguer au cœur de l’histoire de France, à travers le cheminement de son héroïne. Et plus cette histoire se rappelle à nous, plus nous mesurons ce que nous lui devons, ainsi que le poids des manquements que nous faisons peser sur elle.

Toute ressemblance entre celle que l’on appellera bientôt la « Gamine de Strasbourg » et la Pucelle d’Orléans ne saurait être fortuite. Comme Jeanne d’Arc missionnée par le ciel pour rallier Charles VII, Jeanne-Antide ne veut s’entretenir qu’avec le Président. Comme Jeanne d’Arc, boutant les anglais hors de France, Jeanne-Antide doit sauver Strasbourg des stratégies perverses de la Commission européenne. Et comme Jeanne d’Arc délaissée par le roi de France au moment des troubles, Jeanne-Antide goûtera les désillusions du marigot politique. Ce n’est toutefois pas dieu qui a parlé à Jeanne-Antide mais... Marie-France Garaud, gaulliste historique et ancienne éminence grise de Pompidou puis de Chirac, dont elle a entendu l’appel du 20 août 2015 pour un retour plein et entier à la souveraineté de la France.

Sur sa route, la jeune femme en croisade contre la moraline et le conformisme auto-satisfait, va croiser un certain nombre de personnages, archétypes des doutes et des errements de la start-up nation. A travers son héroïne, Franck Ferrand met chacun face à ses responsabilités : la baby-boomeuse ancienne hippie issue d’une génération qui a sacrifié les suivantes sur l’autel d’une coolitude rigolarde finalement assez nihiliste. Le directeur de chaîne télé qui ne voit le monde qu’à travers des parts de marchés et pour qui la France est une grille de programmes. Le rappeur pleurnichard qui fantasme un pays d’émigration qu’il n’a jamais connu et vomit un pays d’accueil qu’il n’a jamais appris à aimer. La séparatiste écolo écoresponsable fanatique qui voit dans tout contradicteur un fasciste en puissance, l’économiste libéral euro-béat qui s’accroche à son dogme comme une huître sur un rocher à la dérive, la parente d’élève pédago pour qui l’enfant serait co-constructeur d’un savoir dont il ignore pourtant tout… Autant d’occasions de remettre les pendules à l’heure de la France éternelle.

L’anticonformisme de Jeanne n’est pas une posture, une malice feinte ou apprise. Il est l’élan naturel de l’enfant qui dit le réel tel qu’il lui apparaît, comme dans le conte d’Andersen où « le roi est nu ». Jeanne possède cet esprit invaincu d’enfance. Ce « feu sacré » que lui reconnaissent ceux qui la côtoient dans le déroulement du récit est celui qui « permet d’allumer partout la lumière, plutôt que de lutter en vain contre des ombres ». Le message clef de l’auteur est sans doute ici : la France ne manque pas d’arguments, pas de techniciens, pas de compétences ou de ressources, et meurt même de leur mutilation réciproque. Ce dont elle manque, c’est de souffle, cette ardeur sans faille qui l’a toujours poussée à vaincre les âges sombres et à tracer son sillon d’or dans les couloirs du temps.

Reste à comprendre pourquoi l’auteur a choisi une héroïne aveugle. Peut-être parce que les grands voyants, tels Homère et Tirésias, sont aussi de grands aveugles. Peut-être aussi parce que comme le disait Saint-Exupéry, l’essentiel est invisible pour les yeux, et qu’il ne saurait y avoir plus essentiel que de sauver la France. A ce titre, l’auteur ne cherche pas à pleurer sur les ruines. S’il place le point de narration de son récit depuis les années 2070, c’est pour nous montrer, depuis le futur, qu’un chemin de lumière existe, qu’une France grande, forte et souveraine est encore possible car tel a été et sera longtemps son destin. « Ce pays est d’une ressource inépuisable ; il s’en est toujours sorti ; alors pourquoi, cette fois, avec nous, le miracle n’aurait-il pas lieu ? », s’interroge, en début d’ouvrage, un conseiller du Président. Gageons que les miracles sont un peu les enfants de la volonté. Aide-toi et le ciel t'aidera, enseigne le dicton. Danton ne disait pas autre chose en réclamant : de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace…

0 commentaireCommenter