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Du pluralisme!

La création de Front Populaire est une bonne nouvelle pour le pluralisme qui, bien que souvent proclamé, est deveu l'arlésienne de notre vie démocratique.

Du pluralisme!
Philippe BILGERPrésident de l’Institut de la parole
Publié le 13 juin 2020

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Front Populaire : la revue lancée par Michel Onfray n’a même plus besoin de se faire connaître. Sa dénonciation a déjà fait largement sa publicité. Quant à l’argumentation et à la dialectique de son créateur, elles ont été au meilleur au cours de ces derniers jours, notamment au cours d’un remarquable entretien avec Eric Zemmour où deux intelligences et deux cultures se sont courtoisement affrontées.

Ouvrir la porte au peuple

Ce qui nous a valu plus tard, de la part de Michel Onfray, sans doute l’analyse la plus exacte sur les raisons du succès médiatique considérable de son contradicteur d’un soir sur CNews.

Sur le souverainisme, je ne me sens pas compétent pour en disserter savamment et j’ai bien conscience de battre en brèche ainsi la volonté estimable et sincère de cette revue et de son site de donner la parole à tous en répudiant le mépris trop fréquent pour ceux qui ne sont pas des spécialistes et qui l’assument.

J’aime cette démarche qui est d’ouvrir la porte au peuple. Qui aura le droit d’être original ou non mais qui dans tous les cas, étant neuf dans un processus structurellement conformiste, apportera une fraîcheur rare.

Pour le fond du souverainisme, juste cette remarque qu’étant devenu un concept à la mode, puisque même le président de la République se l’est, d’une certaine manière, approprié – tactiquement ou non ? - à cause de notre pauvreté industrielle, je ne peux qu’estimer positif le dessein de réunir les souverainistes de droite et de gauche afin de définir un socle commun pour des perspectives d’avenir sans la moindre incarnation partisane ni ambitions personnelles de mauvais aloi.

Il y aura ainsi une forme de clarté qui mettra un ordre utile dans la multitude du maquis souverainiste dont on ne sait pas toujours s’il est réflexe ou profondeur.

Il n’est pas nécessaire de s’intéresser avec pertinence au souverainisme, en sachant de quoi on parle, pour se percevoir naturellement, même si c’est superficiel, projeté dans le camp de l’indépendance et de la France maîtresse de son destin.

Contradiction, liberté, pluralisme

A croire pourtant que cette évidence – comme monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir – n’est pas si acceptable pour certains puisque Front Populaire a été discuté d’emblée moins pour sa vision philosophique, politique et sociale qu’à cause de son irruption dans un espace dont le rétrécissement était confortable. Et garantissait le délicieux bonheur de pouvoir continuer à penser entre soi, sans les immixtions forcément intempestives d’insupportables contradictions.

Le pluralisme est une notion qu’on a d’autant plus à l’esprit et à la bouche qu’elle est en réalité difficilement assumée, souhaitée. Malgré les apparences, en dépit des hommages formels qu’on lui rend, il est peu goûté, encore moins installé contre vents et marées. Les mêmes qui ressassent une décision Handyside prise il y a quelques années par la CEDH oublient concrètement ce qu’elle aurait dû imposer :  contradiction, liberté, pluralisme. On se garde bien, dans les pratiques intellectuelles, politiques et médiatiques, de retenir cette leçon fondamentale qu’il est trop facile de s’accorder avec ceux qui partagent vos idées mais qu’il y a une ascèse démocratique qui exige de savoir penser contre soi, d’être ciblé par d’autres convictions que les siennes et même de tenir pour une volupté républicaine – sans le moindre masochisme – le fait d’avoir face à soi un aréopage multiple, divers, contrasté, antagoniste ou réservé, dès lors que l’urbanité de la forme rend encore plus intense et passionnante la pugnacité du fond.

Pourquoi le pluralisme fait-il peur avec son approche précisément plurielle comme s’il allait éradiquer la singularité qu’on se flatte d’être ? Dans la vie des idées, l’analyse des concepts, la réflexion sur l’Histoire et la mise à nu du passé, dans le lien indissociable à instaurer ou à maintenir entre culture et prospective, entre hier et aujourd’hui, entre le présent et le futur, il faut bien plus que des réponses de qualité. Il convient d’avoir non seulement, successivement ou en même temps, un pluralisme concret, opératoire où chaque propos, pouvoir d’une seconde, pourra être combattu par le contre-pouvoir d’un autre.

Heurter ses pensées aux autres

Mais le tour de force, je le crois de plus en plus, réside dans les questions bien plus que dans les répliques qui sont trop souvent aisées à formuler parce que l’échange, le débat demeurent délibérément à la surface. Si le pluralisme effraie celui ou celle qui questionne, s’il angoisse dans une revue où sa contribution ne sera pas seule en lice, impérieuse, impériale, cela tient à cette donnée toute simple mais redoutable qu’il est doux de se bercer d’idées et de convictions si à aucun moment on n’est contraint de quitter le fil rectiligne de l’analyse univoque. Le questionnement, aujourd’hui, ne supporte pas d’être dérangé par le devoir de la curiosité, l’exigence d’alacrité : le pluralisme de façade, en réalité, ne vous fait jamais déserter celui que vous êtes. Authentique, il vous emmène hors de vous pour rejoindre des territoires que vous n’auriez jamais connus sans lui parce que les pensées se heurtant les unes les autres, n’étant jamais les mêmes, la paresse est interdite et l’appétence pour l’unique prohibée.

Front Populaire, pour l’instant, est critiqué pour de mauvaises raisons. Un pavé dans la mare : tant mieux. Un pluralisme effectif : quelle chance ! La réunion d’esprits libres acceptant d’apprendre des autres, tentant de les convaincre en allant même – pardon, mon cher Michel Onfray – jusqu’à la suprême valeur du doute, de l’incertitude stimulante.

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