Menu
nation
FICTION
Deux cafés et un journal

FICTION. Nouvelle fiction de l’un de nos abonnés, sur le thème de l’américanisation de la société.

Deux cafés et un journal

Ils étaient en retard. Et alors ? Pour ce que ça changeait ! Aristide et Philippe étaient assis face à face, à une table de la terrasse de la boulangerie où ils se retrouvaient presque tous les matins. La rue était encore à peu près vide, et résonnait des pas des rares passants. Il aurait été difficile d’expliquer la raison de leur retard. Peut-être que le jour lui-même s’était levé trop tard ? Ça arrive ça, qu’il vous joue ce genre de tour, le jour ! Il faut juste qu’on n’ait vraiment pas envie d’aller au boulot.

Aristide était noir, et comme l’avait dit un humoriste mort depuis un peu plus de trente ans, il ne le faisait pas méchamment. Ce comique était disparu, à l’époque où Aristide avait encore un emploi stable et décemment payé. Et avant sa mort, il n’avait pas eu l’idée, ou le temps, de faire remarquer que Philippe, qui était blanc, ne le faisait pas plus méchamment qu’Aristide. Philippe aussi pouvait se souvenir qu’à l’époque où Aristide et lui riaient ensemble des géniales trouvailles de cet humoriste, il avait, lui aussi, jouit d’un emploi stable… et bien payé de surcroit.

Dire qu’Aristide et Philippe se connaissaient depuis longtemps aurait été un « ondeursteïtemante », mot qu’on prononcerait en faisant, de l’index et du majeur des deux mains, dans l’air, le signe de « quouôte » Nous n’allons pas nous abaisser à dire « euphémisme » et « guillemets », tout de même! Ils se connaissaient depuis presque toujours, depuis la maternelle. Et comme ils n’avaient, ni l’un, ni l’autre, jamais quitté leur quartier d’enfance, leur amitié perdurait, comme ça, en roue libre, presque automatiquement, mais avec conviction.

On est le 25 du mois, Aristide et Philippe partagent le journal, un jour c’est Aristide qui paye, le suivant c’est Philippe. Ils se connaissent si bien, qu’ils n’ont pas honte de ce petit arrangement qui permet d’économiser un demi journal par jour. Pour le moment Philippe lit les 20 pages extérieures, et Aristide les 20 pages intérieures. Plus tard, Philippe pliera sa moitié et la tendra à Aristide, qui lui donnera la sienne, d’un accord tacite, comme ça, sans un mot. C’est un rituel entre eux. Ils échangent de rares mots de loin en loin, entre deux gorgées de café noir. Aristide préfère le café au lait, mais on est le 25, et depuis le 20, comme chaque moi, il doit « faire attention ». Le grand crème c’est quand même 90 centimes de plus que le café allongé.

Mais là, aujourd’hui, Philippe remarque quelque chose qui peut intéresser Aristide.

- Dis donc, tu te rends compte, maintenant aux USA, quand tu parles des noirs, il faudra mettre un grand B à « Black ».

Aristide réagit d’un haussement de sourcils, pas plus. Il garde le silence. Philippe continue sa lecture.

- Ah, et on parle, ici, que, ouais, en France aussi, ce serait peut-être bien qu’on mette un grand N à noir.

Le silence retombe. Philippe aimerait bien avoir l’avis d’Aristide.

- C’est un progrès non ? Enfin, j’sais pas. T’en penses quoi ?

Aristide fait une moue dubitative, et se décide à répondre :

- Ouais, p’t’être bien, ça doit être un progrès.

Dans le silence qui suit, Philippe semble réfléchir en regardant sa tasse, puis il sourit :

- Et quand on parlera du café noir, qu’est-ce que tu crois ? Il faudra aussi qu’on rajoute un grand N ?

Aristide éclate de rire :

- Moi je préfèrerais qu’on rajoute du lait !

Philippe rit aussi.

Plus tard, ils se lèvent. Quand faut y aller, faut y aller.

Aristide songe : « On s’occupe vachement de mes droits en ce moment quand même… »

Son estomac gargouille.

« Enfin, à part celui de pouvoir m’offrir un petit déjeuner décent après le 20 du mois, alors que je bosse près de 50 heures par semaine. »

Mais cette pensée s’est à peine éteinte dans son esprit, qu’il se rend compte à quel point elle est vaine. Oh, et puis, ce droit, il l’abandonne volontiers. Son vieux pote Philippe n’en jouit pas plus que lui !

Au même moment, bien loin, au-dessus d’un village africain, un bombardier ouvre ses soutes et largue ses bombes. Des intérêts stratégiques et économiques considérables sont en jeu, comprenez-vous ?

0 commentaireCommenter