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Ecriture Inclusive
« Progrès » : un étudiant invente l’alphabet inclusif

ARTICLE. L’étudiant suisse Tristan Bartolini a inventé une police de caractères non-genrée, une nouvelle typographie qui intègre directement l’écriture inclusive dans un alphabet partiel : « L’inclusif-ve »

« Progrès » : un étudiant invente l’alphabet inclusif

La Croix-Rouge lui a décerné il y a une semaine le Prix Art Humanité 2020. Personnellement, nous lui aurions décerné le prix Humour redondant 2020, un prix imaginaire que nous ne créerons cependant pas, par peur de crouler sous les lauréats. Lui, c’est Tristan Bartolini, étudiant genevois à la Haute école d’Art et de Design (HEAD). C’est durant le confinement de mars qu’il a décidé de se lancer dans cette aventure graphique. Comme quoi, la crise sanitaire ne nous aura rien épargné.

Son idée de départ est que la typographie est conditionnée par la langue et qu’à ce titre, elle ne peut pas traduire les subtilités non-genrées. On notera donc que, dans son esprit, les genres préexistent à une langue qui les nierait. Rappelons que pour ces utilisateurs, le « genre » renvoie à un « sexe social » qui serait produit par l’histoire. L’idée de genre permet de découpler le sexe biologique et l’identification à la catégorie « homme » ou « femme ». En résumé, ce n’est pas parce que vous êtes né de sexe féminin que vous êtes une femme. La société vous considère comme une femme car elle rabat naturellement votre « genre » sur votre sexe biologique. Ce qui pour certains est une forme de discrimination. Voilà pour la théorie.

Tristan Bartolini imagine alors des signes permettant de marquer l'« inclusivité » et de ne plus différencier les genres dans notre langue. Pour cela, il élabore de nouveaux signes qui se caractérisent par un mélange graphique des lettres qui composent les débuts et les fins des mots masculins et féminins. En les fusionnant, il crée donc une police de caractères non-genrés. Par exemple, il fond ensemble le « p » et le « m » de « père » et « mère » pour créer une nouvelle lettre – un nouveau caractère non genré - qui permet de désigner, dans le même mot, à la fois le père et la mère. Plus de différence, donc plus de « discrimination »… Et un pas théorique de plus vers le grand néant de l’indistinction.


Capture d'écran Twitter / @SandrineRoudaut


Et l’étudiant d’ajouter : « Il me fallait une systématique. J’avais un critère de base : la visibilité. » Au détriment de la lisibilité, manifestement, car les nouveaux signes typographiques de Tristan Bartolini ont surtout des allures d’alphabet elfique tout droit sorti des odyssées de Tolkien. Très graphique certes, mais parfaitement illisible pour ceux à qui il est censé s’adresser, à savoir les humains.

Avec cette typographie qu’on dira « épicène », c’est-à-dire neutre, l’étudiant suisse entend ainsi faire œuvre pour améliorer le destin de l’humanité ; c’est d’ailleurs le sens du prix de la Croix-Rouge, crée en 2015 avec l’HEAD pour récompenser les projets artistiques humanitaires. L’étudiant explique lui-même à la Tribune de Genève qu’il a cherché pour sa validation de diplôme un thème au service d’une cause, en accord avec ses engagements et ses convictions.

« L’idée m’est tombée du ciel. Il y avait beaucoup de débats autour de l’écriture épicène. Elle devenait de plus en plus fréquente dans les documents administratifs, les publicités. Je me suis dit que ce n’était pas qu’une affaire de linguistes, que l’on pouvait amener des solutions graphiques. » Comprendre : la langue française était déjà au bord du ravin, l’idée m’est venue de la pousser dans le dos. Tout cela n’est pas si nouveau qu’on voudrait le croire. « La langue est fasciste », disait déjà Roland Barthes dans les années 1970 depuis les hauteurs du Collège de France. Évidemment, puisqu’il s’agit d’un héritage imposé. Simplement, il est désormais à la mode de nier toutes les formes d’héritage.

Au total, Tristan Bartolini a inventé plus de 40 caractères typographiques non genrés. Plus de tiret ou de point médian pour signifier l'inclusivité, mais des graphèmes uniques. « C’est ingénieux. C’est poétique. C’est peut-être aussi le début d’un grand chamboulement graphique et sociétal », s’emporte la Tribune de Genève, dans un élan extatique. Manifestement, le jeune homme a les mêmes ambitions, lui qui confie au quotidien suisse : « J’aimerais que ce projet ne soit qu’un début. » Le ciel nous en garde.

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