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Nation et souveraineté en Amérique latine : deux siècles d’histoire chahutée Abonnés

ANALYSE HISTORIQUE. Du début du 19èmesiècle à aujourd’hui, deux siècles d’histoire tourmentée autour de la question nationale en Amérique latine.

Nation et souveraineté en Amérique latine : deux siècles d’histoire chahutée
Publié le 1 novembre 2020

De la colonie à la nation à souveraineté limitée : la formation des nations latino-américaines

Au cours de l’année 1810, plusieurs juntes locales naissent dans les différents territoires de l’Amérique espagnole : vice-royautés du Pérou, de la Nouvelle Espagne, de Nouvelle Grenade, du Rio de la Plata, Capitainerie Générale du Chili. Elles interviennent dans un contexte marqué en Europe par la domination de l’Empire de Napoléon Bonaparte. L’occupation de l’Espagne par les troupes françaises contribue dans les colonies américaines à profiter de cette opportunité pour se soulever contre les autorités coloniales même s’il s’agit également d’apporter leur soutien au roi Ferdinand VII. Entre 1810 et 1840, ces juntes donnent lieu à des processus d’indépendance qui se traduisent par la fragmentation de l’ancien empire colonial espagnol. De cette ancienne entité, le Mexique, la Grande Colombie, les Provinces Unies du Rio de la Plata ou le Pérou sont les premières nations à apparaitre. Elles reprennent à leur compte les théories européennes et françaises autour de la « nation », de la « patrie » et de la souveraineté nationale. Il s’agit ainsi, suivant les modalités du modèle français, de constituer une nation, un corps social et national cohérent, pour ensuite suivre une politique d’État souverain. Ce processus repose sur l’existence préalable d’un État nation ou d’une nation cohérente pour conduire et permettre une action souveraine réelle. Cela couvre l’émission d’une monnaie nationale, le respect des frontières nationales et une politique gouvernementale souveraine.

Les nouvelles nations qui émergent au cours du 19e siècle en Amérique latine suivent ainsi un long processus interne qui doit conduire à la constitution d’États nations cohérents et souverains. Au niveau territorial, une seconde étape de fragmentation touche les entités nationales initiales. En Amérique centrale, le Guatemala, le Honduras, le Salvador, le Nicaragua et le Costa Rica se séparent de la fédération qui les unissaient au Mexique. La Grande Colombie éclate et donne naissance à l’ Équateur, la Colombie et le Venezuela. En Amérique du Sud, la Bolivie et le Paraguay se structurent en nouvelles nations. L’Uruguay, traditionnellement disputé entre le Brésil et la vice royauté du Rio de la Plata devient indépendant en 1830. Cuba (1898) et le Panama (1909) rejoignent postérieurement le concert des nations latino-américaines.

Au niveau national, ces processus se traduisent par des affrontements entre factions opposées sur l’orientation du nouveau pays : unionistes/fédéralistes en Argentine, libéraux/conservateurs en Colombie. Dans d’autres États, les tendances séparatistes se confrontent au gouvernement central et parviennent parfois à imposer leurs vues : Amérique centrale, Texas, Panama. Ces processus conduisent à des affrontements politiques ou armés qui fragilisent davantage les jeunes autorités gouvernementales. Ces dernières, dans une logique nationale et souveraine, cherchent à établir leurs frontières, à garantir l’ordre à l’intérieur et à accomplir les prérogatives traditionnelles de l’État nation : monnaie, armée, politique extérieure, etc. Ces gestations s’accompagnent d’élargissement territoriaux à travers des guerres entre pays voisins pour l’acquisition de nouvelles régions. La guerre du Pacifique (1879-1884) ou la conquête du désert (1878-1885) permettent respectivement au Chili et à l’Argentine d’agrandir leur espace territorial. Plus tard, la guerre du Chaco (1932-1935) permet au Paraguay d’étendre son territoire aux dépens de la Bolivie. La constitution d’une identité nationale est également au cœur du projet des nouvelles autorités qui contribuent à la formation d’un droit national, d’une culture nationale qui prenne en compte les différentes composantes de la société locale ou en ignore certaines (Indiens, Noirs). Cette nouvelle identité nationale repose sur le partage dans la société d’un imaginaire commun autour de figures nationales, de symboles, de valeurs.

La naissance des nouvelles nations latino-américaines au cours du 19e siècle est contemporaine de l’émergence de la puissance extérieure des États Unis. Le voisin américain, dont l’indépendance est légèrement antérieure à celle des colonies espagnoles et portugaise (1776), devient au cours des années 1860-1900 une puissance extérieure remarquable qui se manifeste par des visées expansionnistes : Cuba, Puerto Rico, Panama, Philippines. L’Amérique latine dans son ensemble entre dans la sphère d’influence américaine ce qui se traduit par une présence politique et économique, une influence diplomatique et des interventions militaires sur place. La puissance américaine intervient contre ses voisins latino-américains à Cuba, au Nicaragua et lors de la Guerre contre le Mexique. Au 20e siècle, cela s’accroit avec une succession d’interventions militaires (Cuba, Nicaragua, Mexique), d’influences indirectes et d’opérations clandestines ou non (Chili, Brésil, Guatemala). Le poids de la présence américaine dans les pays latino-américains, véritable ingérence de l’extérieur, a un impact chez les nations locales qui souffrent ainsi une perte ou un affaiblissement de leur propre souveraineté.

Le combat pour la souveraineté nationale

Au sein des identités nationales latino-américaines, les « Pères de la patrie » ont une place essentielle dans les consciences nationales locales. Dans la nuit du 15 au 16 septembre de chaque année, les Mexicains fêtent le « Grito de Dolores » au moment où Miguel Hidalgo a lancé le combat pour l’indépendance. En Argentine, le général José de San Martín constitue une figure majeure dans l’imaginaire national. Bernardo O’Higgins (Chili) et Simon Bolivar (Bolivie, Pérou, Colombie) constituent des « Pères de la patrie » qui permettent aux nouvelles nations de définir des héros nationaux. Ces figures patriotiques permettent aux imaginaires nationaux de se structurer autour de symboles, de héros et de mythes. Elles assurent ainsi la consolidation des sociétés nationales mexicaine, argentine, colombienne ou chilienne avec des référents communs, partagés et acceptés. A l’inverse, d’autres figures nationales sont plus controversées et ne constituent pas des modèles acceptés et revendiqués par toute la communauté nationale. Dans les pays marqués par l’héritage indigène, les figures de la lutte indienne ne sont pas acceptées par tous et suscitent admiration ou rejet au sein de la société nationale. Les héros révolutionnaires ou des combats paysans : Augusto Sandino (Nicaragua), Farabundo Marti (El Salvador), Túpac Amaru (Pérou) ne font l’unanimité parmi l’ensemble de la société nationale et représentent davantage des modèles pour certains milieux contestataires, indigènes, ruraux ou révolutionnaires.

Dans cette région, la patrie nationale s’accompagne de la nation latino-américaine vue comme un ensemble civilisationnel et culturel, fragmenté en différents pays depuis les indépendances antérieures. En effet, à la différence des Amériques anglo-saxonne (États Unis) et portugaise (Brésil), les colonies espagnoles ne sont pas parvenues à conserver leur unité initiale. D’ailleurs, les premières entités régionales comme la Grande Colombie, le Rio de la Plata ou la fédération d’Amérique centrale se sont elles-mêmes fragmentées en d’autres États : Uruguay, Paraguay, Guatemala, Equateur… Néanmoins, depuis les indépendances, le rêve bolivarien d’une unité régionale réelle se maintient dans les différents pays et régions d’Amérique latine. Ainsi, en 1924, l’Alliance populaire révolutionnaire américaine associe révolution, nationalisme, question sociale et projet d’unité régional. Son fondateur Victor Raúl Haya de la Torre, d’abord présent à Mexico où il fonde son organisation, se rend ensuite au Pérou où il créé le premier parti apriste. D’autres tentatives ont également lieu par la suite mais n’englobent pas toute la région et représentent davantage des initiatives ponctuelles, latérales ou spécialisées. Ainsi, la Junte de coordination révolutionnaire entre 1973 et 1976 réunit plusieurs mouvements révolutionnaires du Chili (MIR), d’Argentine (Montoneros), d’Uruguay (Tupamaros) et de Bolivie (ELN). A l’opposé, les dictatures contre-révolutionnaires s’organisent au sein de l’Opération Condor (1976-1983) qui vise à des opérations conjointes contre les représentants et les agents de la révolution dans la région.

De fait, l’obtention de l’indépendance vis-à-vis de l’Espagne, ancienne puissance coloniale, ne se traduit pas par une souveraineté nationale complète. Celle-ci est fragilisée par l’influence nord-américaine, les divisions intérieures ainsi que par les problèmes économiques et politiques. En conséquence, plusieurs figures nationales voire nationalistes apparaissent au cours du 20e siècle pour tenter de renforcer la souveraineté nationale. Cela prend parfois des formes révolutionnaires, socialistes ou fascistes dans d’autres cas. Les années 1930-1940 voient l’arrivée de Lázaro Cárdenas (Mexique), Juan Perón (Argentine), Getúlio Vargas (Brésil) qui représentent des formes gouvernementales originales. Des efforts sociaux sont faits notamment à travers la réforme agraire, la question ouvrière ou le droit de vote des femmes (Evita Perón). Les gouvernements en place réalisent des nationalisations dans l’économie, fondent des institutions spécialisées ou développent des organisations politiques qui appuient leur action. Dans les cas brésilien et argentin, il existe certaines convergences avec des formes fascisantes européennes via le corporatisme, le culte de la personnalité (à moindre niveau certes) et la mobilisation des masses au profit d’un « projet commun ».

Ces trois figures nationales, Lázaro Cárdenas, Juan Perón et Getúlio Vargas, ont un impact majeur dans la vie politique nationale et régionale. Au Mexique, le premier accompagne la structuration du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) et son propre fils Cuauhtémoc Cárdenas sera candidat aux élections présidentielles de 1988. En Argentine, Juan Peron domine la vie politique nationale entre 1943 et 1974 au pouvoir ou dans l’opposition. Le Parti justicialiste, son mouvement politique, devient un acteur majeur de la scène politique argentine. Quant au péronisme et à ses différentes tendances révolutionnaire, modérée ou conservatrice elles représentent une part importante dans le paysage politique. Dans le cas brésilien, le vargisme devient un modèle de gouvernement ; le Président João Goulart (1961-1964) est d’ailleurs lié à Getúlio Vargas malgré son orientation à gauche. Il convient de souligner les particularités et la complexité de ces figures, de leur héritage et des schémas politiques nationaux (Mexique, Argentine, Brésil). Les divisions internes, les évolutions postérieures et les paradoxes de chaque cas sont ainsi à prendre en compte par les observateurs étrangers.

Au nom de la nation : les guérillas contre les dictatures contre-révolutionnaires

Entre 1959 et 1989, l’affrontement entre les guérillas et la Contre insurrection constitue en réalité une lutte complexe pour la nation. En effet, la Révolution cubaine de 1959 constitue en soi une volonté initiale pour les castristes d’obtenir une véritable souveraineté nationale contre l’influence des États-Unis sur place. Si les évolutions postérieures se caractérisent par l’arrivée d’idées concurrentes (communisme, tiers-monde, théologie de la libération, mouvements de 1968), les guérillas sont souvent des mouvements luttant, véritablement ou non, pour la patrie et la souveraineté nationale. Leur particularité consiste à associer lutte révolutionnaire et combat pour la patrie ce qui tend parfois à des contradictions ou des renoncements. Plusieurs guérillas reprennent l’expression de « libération nationale » au Mexique (EZLN), en Bolivie, en Colombie, au Venezuela (FALN), au Honduras (FMLH) et au Brésil (COLINA). La particularité de ces mouvements révolutionnaires repose sur l’association entre la lutte armée pour la révolution et la défense de la question nationale. Elles souhaitent en effet lutter souvent contre l’influence nord-américaine, surnommée péjorativement « yanqui » et établir un régime souverain. Ce dernier serait une synthèse entre gouvernement révolutionnaire, action sociale générale et une forme singulière de nationalisme ou patriotisme. Cette association semble à première antinomique ou contradictoire mais elle existe dans de nombreux cas en Amérique latine à cette époque.

Face au développement de l’activité révolutionnaire, les autorités reprennent à leur compte les idées nationales pour défendre et légitimer leur action contre les guérillas. Ainsi, la création de groupes paramilitaires, d’escadrons de la mort et d’institutions dédiées à la lutte anti-subversive est envisagée par les gouvernements responsables comme une conséquence de l’action des guérillas. Leur combat contre ces groupes représente une question de « sécurité nationale », dans le sens où les autorités se considèrent comme la défense de la « patrie en danger » face à une nouvelle menace. Il ne s’agit plus d’une attaque extérieure d’un ennemi conventionnel mais d’une présence locale de groupes révolutionnaires cherchant de fait à renverser les autorités en place. Dans le cas des régimes contre-révolutionnaires qui s’établissent au Brésil (1964), en Uruguay (juin 1973), au Chili (septembre 1973) et en Argentine (1976), la doctrine de sécurité nationale est au cœur de la légitimation des nouvelles autorités militaires. La contre insurrection utilise ainsi la thèse de la « défense nationale » ou de la « patrie en danger » pour légitimer la mise en place d’un système sécuritaire et répressif conséquent contre les mouvements révolutionnaires voire l’opposition « démocratique » au régime. L’idée de « défense nationale » contribue à légitimer l’action dictatoriale des autorités qui se considèrent comme les garantes de la nation. Durant plus de 3 décennies, cet affrontement entre guérillas et contre-révolution reprend ainsi les notions de patrie, nation et souveraineté. La volonté d’une « libération nationale » fait alors face à la doctrine de « sécurité nationale ». Paradoxalement, les deux camps recourent largement à des puissances étrangères (États-Unis, Cuba, Argentine, Israël) qui s’illustrent par leur ingérence dans les affaires nationales.

A partir des années 1990, l’idée de nation, comme celle de révolution, perd en influence dans les combats politiques et les imaginaires locaux. Comme en Europe, les projets d’unité régionale se développent durant les années 1990 et 2000 : Mercosur, Pacte andin, UNASUR, ALBA etc. La nation locale semble perdre en importance face à un retour des volontés d’unité latino-américaine. Les partenariats économiques, les marchés communs et les alliances transnationales contribuent à renforcer cette idée. Comme la révolution, la nation et la souveraineté qui en découle semble être désormais une idée dépassée au profit d’une perspective multilatérale et transnationale. Néanmoins, au cours des années 2000, plusieurs gouvernements de gauche radicale sont élus au Venezuela, au Nicaragua, en Équateur et en Bolivie. Ces derniers, sous une forme néo-révolutionnaire ou populiste de gauche, associent socialisme, révolution dans une forme contemporaine et nationalisme. La défense de la nation s’associe à celle des classes populaires et du combat révolutionnaire ou radical. Rafael Correa (Alianza Pais), Evo Morales (MAS), Hugo Chávez (MVR) et Daniel Ortega (FSLN) représentent ainsi une nouvelle tentative pour associer révolution et nation. A l’inverse, le Président Jair Bolsonaro au Brésil, qui revendique son respect pour la junte militaire (1964-1985), constitue un modèle local de populisme de droite, se présentant comme le défenseur de l’action en faveur de la nation.

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