Menu
europe
Coronavirus
COVID : immunité collective, le mythe Suédois

ARTICLE. Souvent, l’imaginaire collectif associe la Suède à la stratégie de l’immunité collective face au COVID. Pourtant la réalité est plus complexe : cette politique n’a jamais réellement été appliquée. Et ce qui l'a été a eu un coût humain et économique loin d’être négligeable.

COVID : immunité collective, le mythe Suédois

Le 27 octobre, la star épidémiologiste en chef de la Suède, Anders Tegnell, expliquait au journal “Die Zeit” que : “Tout au long de l'histoire, il n'y a eu jusqu'à présent aucune maladie infectieuse dont la transmission a été complètement stoppée par l'immunité collective sans vaccin”. De quoi tordre le cou à cette image d’une Suède qui chercherait à tout prix à atteindre l’image de ce “graal” sanitaire.

L’immunité se définit ainsi pour l’institut Pasteur :” Elle correspond au pourcentage d’une population donnée qui est immunisée/protégée contre une infection à partir duquel un sujet infecté va transmettre le pathogène à moins d’une personne en moyenne, amenant de fait l’épidémie à l’extinction”. Dans le cas de la COVID 19, il faudrait atteindre 70% de personnes infectées pour y parvenir. Cette stratégie de l’immunité collective a séduit Scott Atlas, neuroradiologue et conseil de Donald Trump, à qui il a recommandé de l’appliquer, prenant exemple sur la Suède. L’immunité collective reste pourtant fortement décriée par le directeur général de l'Organisation mondiale de la santé, Tedros Adhanom Ghebreyesus qui l’attaque ainsi :"Permettre à un virus dangereux que nous ne comprenons pas complètement de fonctionner librement est tout simplement contraire à l'éthique."

Bien qu’Anders Tegnell affirme aujourd'hui n’avoir jamais visé stricto sensu l’immunité collective, il se contredit. Une correspondance entre ce dernier et le responsable de l’agence de santé publique finlandaise, datant de mars et dévoilée par des journalistes en juillet, a fait mention d’une stratégie explicite. Le Suédois y estimait qu’il faudrait : “garder les écoles ouvertes pour atteindre plus rapidement l'immunité collective”. En avril, l’Agence de santé publique a prédit qu’en mai, 40 % de la population de Stockholm serait affecté par la maladie et acquerrait des anticorps. Un chiffre loin d’avoir été atteint : le 3 septembre, une étude du même organisme a présenté les résultats d’échantillons prélevés fin juin : Seul 11% des habitants de Stockholm présentaient des anticorps. Pour l’ensemble de la Suède, ce chiffre tombait à 7,1%. A titre de comparaison, l’Inserm estimait que ces taux étaient de 9% à Paris et de 4,5% en France.

L’image d’une Suède hostile à tout confinement reste toutefois à nuancer. Il serait faux de taxer le pays Scandinave de laxisme face à l’épidémie. Comme nombre de pays européens, elle a pris des mesures en mars : le 12, avec la limitation des rassemblements publics à 500 personnes, limite abaissée le 29 mars à 50 personnes. Le 1er avril, avec l’interdiction des visites dans les maisons de retraites. Les lycées ainsi que les universités ont été fermés pendant 3 mois. L’Agence de santé publique suédoise a publié un communiqué de presse préconisant aux personnes présentant d’éventuels symptômes de COVID-19 de rester chez elles, tandis que Stefan Löfven, Premier ministre suédois, a recommandé la distanciation sociale et le télétravail. Enfin, il a été fortement conseillé aux personnes âgées de plus de 70 ans, de limiter les contacts avec les proches aux seuls téléphones et ordinateurs.

Des avis et des conseils globalement suivis par les Suédois. Ce seraient 1,5 millions de personnes à risque qui auraient ainsi été immobilisées volontairement pendant plusieurs mois dans un confinement qui n’a pas dit son nom. Alors que les voisins scandinaves de la

Suède ont opté pour le confinement officiel, le pays qui s’en tire le moins bien économiquement est celui qui n’a pourtant pas choisi cette option. Au second semestre, c’est une chute de 8,6% de PIB qui a heurté de plein fouet la Suède. Moins bien que le Danemark (-7,4%) la Norvège (hors marché pétrolier : -6,3%) et la Finlande (-3,2 %). Seul motif de satisfaction, c’est mieux que l’Union européenne dans son ensemble (-11,7%).

L’absence de confinement n’a pas eu l’effet escompté sur l’économie, trop dépendante des exportations.

La stratégie Suédoise visant à ne pas interrompre la vie économie aura eu un coût humain élevé pour un succès plus que mitigé. Le 3 avril, Stefan Löfven a déclaré au journal suédois Dagens Nyheter : « Il nous faudra compter les morts par milliers. Il est préférable que nous nous y préparions ». Quelques mois plus tard, le nombre de décès est monté à 5 900. Un taux de mortalité évalué par le site data.gouv à 56,4 pour 100 000 habitants. Le 8eme mondial par ordre d’importance, au niveau de celui de l’Italie (58,2), loin, très loin de celui du Danemark (10,6), de la Finlande (6,0) ou de la Norvège (4,8). Pour autant, en juillet le premier ministre a persisté : « la stratégie est la bonne, j’en suis totalement convaincu ».

Un tel taux s’explique par la forte mortalité rencontrée dans les maisons de retraites : 70% des décès liés à la COVID y trouveraient leur source. Dans sa recherche de l’immunité collective, la Suède a failli là où il ne fallait pas : protéger les personnes les plus fragiles et à risque face à cette stratégie. Avec un certain cynisme, comme l’ont révélé les échanges de courriels entre Anders Tegnell et le chef de l'agence de santé publique finlandaise en mars. L'épidémiologiste en chef de la Suède y questionnait l’intérêt de “garder les écoles ouvertes pour atteindre plus rapidement l'immunité collective”. Lorsque son collègue finlandais lui a retorqué que “la fermeture des écoles réduirait de 10% les taux d'infection chez les personnes âgées”, Anders Tegnell lui a alors répondu : “10% de réduction, cela en vaut-il la peine?”.

Fin mai, les personnes âgées de plus de 80 ans représentaient 66% des décès liés à la COVID en Suède. Ils représentaient moins de 5% des patients traités en soins intensifs. Seule une personne de plus de 90 ans y avait reçu un traitement. Avant même que les hôpitaux ne puissent être submergés par les patients, des directives circulaient, notamment à l’hôpital Karolinska, expliquant que les patients âgés de plus de 80 ans ou possédant un indice de masse corporelle supérieur à 40, ne devaient pas être admis en soins intensifs, car moins susceptibles de guérir. Bien que le Conseil national de la santé et du bien-être ait déclaré que l’âge ne devrait pas déterminer le traitement d’un patient, et que ce dernier devait d’abord subir une évaluation globale, des hôpitaux ont refoulé des malades, malgré parfois 20 à 30 % de capacité en soins intensifs inutilisée à certains moments. A Stockholm, seules 12% des personnes souffrantes dans les maisons de retraites ont pu bénéficier d’un traitement adapté.

Comme d’autre pays, la Suède a ainsi subi de lourdes pertes dans les maisons de soins pour personnes âgées, population qu’elle a négligée, au détriment du reste de ses ressortissants. Lors d’une émission à la télévision, en mai, Anders Tegnell avouait alors que: “le nombre de morts nous a vraiment surpris. Nous pensions vraiment que nos maisons de santé pour personnes âgées seraient bien plus efficaces face à cette maladie." Une lucidité qui interpelle : le 1er octobre, le gouvernement a rouvert les maisons de retraites à la visite et incité les personnes de plus de 70 ans à sortir de leur confinement volontaire.

Le 4 juin, Anders Tegnell expliquait que : ” Si nous devions rencontrer la même maladie avec tout ce que nous connaissons d’elle aujourd’hui, je pense que nous finirions par faire quelque chose entre ce qu’ont fait la Suède et le reste du monde”. Il n’est désormais plus question d’immunité collective.

0 commentaireCommenter