Menu
europe
Défense
L’Allemagne torpille (encore) l’idée de défense européenne

ARTICLE. Après une âpre présidence Trump, l’Allemagne applaudit à l’élection de Joe Biden à la tête des États-Unis et acte le retour de la vieille alliance germano-américaine. L’occasion pour la ministre allemande de la Défense de torpiller une nouvelle fois l’idée d’autonomie européenne en matière militaire

L’Allemagne torpille (encore) l’idée de défense européenne

Le 2 novembre dernier, la veille de l’élection américaine, Annegret kramp-Karrenbauer, la ministre allemande de la Défense, est revenue aux fondamentaux dans une tribune visant clairement à réaffirmer le lien d’airain de l’alliance germano-américain et intitulée « Europe still needs America » (ndlr : L’Europe a toujours besoin des États-Unis). Les déclarations de la ministre allemande sont parfaitement claires : « les illusions d’autonomie stratégique européenne doivent cesser (…) les Européens ne pourront pas remplacer le rôle crucial de l’Amérique en tant que fournisseur de sécurité. »

Depuis l’élection - qu’elle soit temporaire ou définitive -, de Joe Biden, l’Allemagne se félicite du résultat du scrutin. Angela Merkel a elle-même vivement félicité Biden quelques jours après l’élection en insistant elle aussi sur une « amitié transatlantique irremplaçable », pour se réjouir d’une « coopération future avec le président Biden ».

Rien que de très diplomatiquement banal, car féliciter un président élu n’est-il pas une évidence des relations internationales… ? Certes, mais pas uniquement. Les relations de l’Allemagne avec les États-Unis s’étaient tendues durant la présidence Trump, ce dernier ayant remis en question le rôle historique de « parapluie » militaire de son pays, accusant l’Allemagne de jouer les passagers clandestins en ne contribuant pas assez au budget de l’OTAN. Une remise en cause historique de la relation entre deux pays qui sont liés au moins depuis la fin du 19ème siècle. L’ère Biden ouvre ainsi un retour aux fondamentaux.

Il faut rappeler les États-Unis ont connu des vagues d’immigration allemande au 19èmesiècle, si bien que près de 15% de la population américaine actuelle possède des origines allemandes. Depuis lors, les États-Unis ont toujours utilisé l’Allemagne pour faire contrepoids à la France en Europe, et ce durant tout le 20ème siècle !

En 1918, ce sont les États-Unis qui empêchent l’armée française de marcher sur Berlin. En 1919, les Américains négocient la défaite allemande directement avec l’Allemagne – ce qui rend Clemenceau furieux - et le Sénat américain refuse de ratifier le Traité de Versailles. Comme le note le géopolitologue Renaud Girard dans Le Figaro : « Ce refus entraînera l’échec de la Société des Nations, puis le réarmement allemand, puis l’invasion nazie de l’Europe continentale ». Dans les années 1920, les États-Unis financent le redressement et la reconstruction de l’Allemagne. Durant la Seconde guerre mondiale, les Américains refusent d’intervenir et attendent l’attaque de Pearl Harbor (1941) pour s’engager dans le conflit contre les forces de l’Axe (Japon, Allemagne, Italie).

Après la Seconde guerre mondiale, le président des États-Unis, Harry Truman, assortit l’envoi en Europe de troupes américaines supplémentaires d’une condition que formule – peu diplomatiquement – le secrétaire d’Etat américain Dean Acheson : « Je veux des Allemands en uniforme pour l’automne 1951 ! » Le réarmement de l’Allemagne s’est opéré sous couvert d’intégration européenne, à l’époque de la création de la communauté européenne de défense (CED), sous commandement américain.

L’intérêt stratégique américain a toujours été d’encourager l’Union européenne sous patronage allemand pour contrecarrer l’indépendance française et son potentiel leadership en Europe, ce qui était, à contrario, le projet gaullien du « levier d’Archimède ». Le refus du général de Gaulle de voir la Grande-Bretagne entrer dans la CEE a toujours été dû au fait que le gouvernement britannique entendait entretenir ses liens privilégiés avec les USA. Or la politique du général de Gaulle était précisément de détacher la Grande-Bretagne et l’Allemagne des États-Unis.

De Gaulle signe le traité de l’Élysée en ce sens en janvier 1963 pour consacrer la réconciliation franco-allemande et tenter d’arracher l’Europe à l’influence américaine, mais il est trahi quelques mois plus tard, en juin, par le préambule ajouté au traité lors de sa ratification au Bundestag – et directement inspiré par Jean Monnet, représentant des intérêts américains - qui stipule précisément les liens renforcés entre l’Allemagne et les États-Unis. Dans le même temps, John Fitzgerald Kennedy débarque à Berlin-Ouest et lance sa célèbre phrase : « Ich bin ein Berliner » (ndlr : « Je suis un Berlinois »). Le partenariat germano-américain sera encore renforcé en 1989 lors de la chute du mur de Berlin, par l’accord entre Georges Bush père et le chancelier Helmut Kohl…il n’avait jamais connu de failles depuis lors, jusqu'à la présidence Trump.

Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que l’Allemagne torpille une nouvelle fois un projet de défense européenne dont elle n’a en réalité jamais voulu. La stratégie allemande est claire comme de l’eau de roche : s’appuyer sur son aura de « modèle » en Europe pour se servir des avantages français en matière de défense (son porte-avions), voire potentiellement de partager son siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU. Pour le reste, elle ne croit qu’au parapluie militaire de son allier de toujours, les États-Unis d’Amérique, avec lequel elle partage un modèle d’organisation fédéral. Emmanuel Macron ferait bien de comprendre ce que de Gaulle a définitivement compris en juin 1963.

0 commentaireCommenter