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IA au travail : une menace selon deux tiers des Français

ARTICLE. Les Français toujours réfractaires à l’IA ? Un sondage Odoxa sorti hier dans le cadre de l’observatoire de la tech’ analyse en effet le rapport des Français à l’intelligence artificielle dans le monde du travail. Une étude qui confirme certaines fractures sociales.

IA au travail : une menace selon deux tiers des Français
Publié le 13 novembre 2020

65% des Français perçoivent le développement de l'intelligence artificielle dans le monde du travail comme une menace pour les salariés et les entreprises. C’est ce qui ressort de l’étude Odoxa pour Oracle, Tech&Co et BFM Business dévoilée hier. Voilà un résultat qui n’est pas pour plaire aux commanditaires de l’étude, tous favorables au monde digital.

L’étude montre aussi que les Français ne rejettent pas l’IA en bloc, car 69% des sondés considèrent que l’IA peut avoir un intérêt comme aide aux salariés dans leur travail. C’est le point sur lequel a insisté hier soir sur BFM Business Patrice barbedette, vice-président solution RH chez Oracle Europe (société américaine de gestion de données). Selon lui, l’IA va permettre de débarrasser les salariés des tâches les plus répétitives.

Et c’est là où se situe l’enjeu de la thématique. Ce point permet précisément d’expliquer le paradoxe apparent de l’étude : 65% des sondés pensent que l’IA au travail est une menace mais 69% considèrent qu’elle peut être une aide… Pour éviter les abstractions, il faut toujours se poser la question « pour qui ? » Il faut donc regarder les chiffres dans le détail. Parmi les 65% ayant considéré que l’IA au travail est une menace, on compte 75% d’ouvriers, 72% d’employés, 72% de ruraux. De surcroît, 69% de ces 65% en question ont un revenu mensuel inférieur à 1500 euros. Parmi les 34% qui considèrent que l’IA – dans sa version d’assistance de travail – peut être une opportunité, on compte 46% de cadres, 45% de 18-24 ans, 38% de personnes en agglomération parisienne, et 40% de revenus mensuels supérieurs à 3500 euros.

Ces chiffres se suffisent presque à eux-mêmes. Ceux qui s’inquiètent de l’IA sont ceux dont le travail est susceptible d’entrer en concurrence avec les machines de calcul. Les professions intellectuelles ne se sentent de fait pas menacées par une IA qui n’est par bien des aspects qu’une calculatrice géante. Les inquiétudes des Français sont donc fondées ou du moins rationnellement compréhensibles. Ce ne semble toutefois pas être l’avis de Patrice Barbedette : « Aujourd’hui, on est dans une vision de l’IA encore un peu récente. Les gens voient l’IA peu à peu rentrer dans leurs habitudes, on le voit à la maison avec les assistants vocaux, mais il y a encore un peu ce mystère. C’est pourquoi le rôle des sociétés de technologies telles qu’Oracle, c’est aussi d’aider à démystifier les usages de l’IA, les rendre très concrets. Et je pense que cela doit passer par cette première vague de l’IA qui augmente. » Autrement dit, si les salariés voient d’un mauvais œil l’expansion de l’IA dans leur travail quotidien, ce n’est certainement pas parce qu’ils auraient des raisons admissibles de le penser, mais tout simplement parce qu’ils seraient sous-informés. Voyez-vous, on ne leur a pas assez bien expliqué…

Et pour mettre en avant l’intérêt qu’une partie des Français porterait pour l’IA, Patrice Barbedette avance un argument à peine croyable : « Une partie de l’étude s’est déroulée au moment de la première période de la crise sanitaire (ndlr : celle de mars 2020) et on voit que 68% des personnes préfèrent parler de leur stress et de leur anxiété à un chatbot (ndlr : forme d’IA qui simule une conversation) plutôt que d’en parler avec leur manager. » Voilà qui est très encourageant en effet ! Cela n’est pas du tout la preuve qu’il y a un problème sociétal profond de mal-être et de perte de sens au travail, notamment dans ce que feu l’anthropologue David Graeber, décédé il y a deux mois, a appelé les « bullshit jobs », mais bien au contraire la preuve éclatante que les Français adorent parler avec les robots…

L’étude montre également que si l’IA, lorsqu’elle est présentée comme un « outil de facilitation ou d’assistance », est majoritairement bien accueillie par les Français, en revanche, lorsque l’IA est présentée comme « outil d’évaluation et de contrôle », les deux tiers des Français la rejettent. L’inquiétude des Français concernant l’IA n’est, du reste, pas nouvelle. Déjà en 2018, dans un autre sondage Odoxa, 60% des Français sondés avaient déclaré avoir peur de l’IA d’une manière générale. Les Français étaient-il déjà « sous informés » ou existe-t-il plutôt de très bonnes raisons d’appréhender négativement la montée en puissance de l’IA ? De nombreux travaux permettent d’aborder le sujet de façon critique.

Pour n’en donner qu’un seul exemple, en guise de conclusion, le philosophe de la technique Eric Sadin considère l’IA comme un « système expert » proto-totalitaire, en ce qu’il est détenteur d’une vérité à dimension performative (qui réalise une action par le fait même de son énonciation). En effet, le règne de la société digitale dans laquelle s’insère l’IA a tendance à confondre par un tour de passe-passe bien souvent inconscient « exactitude » et « vérité ». Or l’exactitude – qui est la marque du calcul - ne consiste qu’à relever la factualité d’un fait alors que la vérité implique une action (et donc un libre-arbitre) pour s’y conformer. A ce titre, l’IA représente ce qu’Eric Sadin appelle le « tournant injonctif » de la technique moderne à travers quatre niveaux d’emprise : le niveau incitatif (ex : l’application waze qui vous guide sur la route), le niveau impératif (ex : la généralisation des chatbot lors d’entretiens d’embauche, évaluation algorithmique de la propension à récidive en justice pénale…), le niveau prescriptif (ex : l’industrie des données physiologiques dans le cadre médical, ce qu’on appelle aussi les « selfies biologiques ») et le niveau coercitif (ex : les ordres d’ajustement en temps réel à la plus haute optimisation calculée par l’IA dans le milieu du travail).

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