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Hayao Miyazaki : l’ombre et la lumière

ARTICLE. Un livre "Hommage à Hayao Miyazaki, un cœur à l'ouvrage" retrace l’œuvre du réalisateur et recapitule, film après film, les multiples influences qui les traversent. Une œuvre riche et complexe, dans laquelle l’artiste a mis énormément de lui-même.

Hayao Miyazaki : l’ombre et la lumière

On l’appelle parfois le Walt Disney du Japon. Hayao Miyazaki est sans doute l’une des personnalités japonaises vivantes les plus connues dans le monde. Aujourd’hui âgé de 79 ans, le cofondateur du Studio Ghibli, avec Isao Takahata, a produit des films animés qui ont connu un succès mondial au cinéma. Princesse Mononoke, sorti en 1997 a attiré plus de 13 millions de spectateurs japonais. Diffusé en France trois ans plus tard, il réalise plus de 750 000 entrées. Un score exceptionnel, pour un pays adulte qui regarde alors d’un œil plus que méfiant, ces productions venues d’Asie qu’a tenté d’importer le Club Dorothée dans les années 80-90. Après Princesse Mononoké, le réalisateur va enchainer sur un deuxième succès, phénoménal, Le Voyage de Chihiro, qui sort en 2001 : 23 millions de spectateurs au Japon (où il dépasse le succès de Titanic), plus d’1,4 millions en France, un Oscar du meilleur film d'animation et l'Ours d'or du meilleur film en 2002. La légende est née.

Comme on attend le prochain Walt Disney, on guette désormais le prochain Miyazaki. Mais comparaison n’est pas raison : le succès commercial des productions nippones est nettement moindre que celui des studios américains. Dans un cas, on ingurgite une production d’usine, à l’histoire souvent manichéenne et destinée à faire vendre du produit dérivé. Dans l’autre on découvre un univers original, tout droit sorti du cerveau de son créateur, un univers où s'entremêlent les réflexions oniriques sur l’enfance, la famille, l’écologie, ou bien les esprits impalpables qui nous entourent. Rien n’y est tout blanc ou tout noir, bien ou mal. En somme, là où on consomme du Disney, on regarde du Miyazaki.


Toute la vie d’Hayao Miyazaki dessine le carcan de son œuvre. Il y puise son inspiration et couche sur le papier les scènes de son enfance, les passions de son adolescence. C’est ici qu’on trouve la source de ses engagements. Dès les années 80, son œuvre se teinte de féminisme. Les femmes y sont souvent les héroïnes, quels que soient leurs âges. Et quand on lui demande pourquoi faire du personnage de Nausicaä (en 1984) une jeune femme il répond “et pourquoi pas ?” Dans cette décennie, et encore plus au Japon, il s’agit là d’une véritable transgression des codes de l’époque. Les femmes de Miyazaki sont parfois ingénues, ambiguës, indécises mais surtout, ne se construisent ni en miroir, ni en opposition aux rôles masculins.

Hayao Miyazaki puise cette envie de mettre en avant des femmes intelligentes, au caractère trempé, de sa relation avec sa mère avec qui il était très proche. Une femme forte et indépendante, qui a souffert de tuberculose et a passé huit années alitées, de 1947 à 1955, dont les trois premières années à l’hôpital. Une femme stricte qui se plaisait déjà à questionner les normes socialement acceptées. Bien que décédée en 1983, cette femme va poser son empreinte sur l’œuvre du réalisateur tout au long des décennies qui vont suivre. Miyazaki s'inspire d'elle pour écrire le personnage - haut en couleur - de la capitaine Dola pour Le Château dans le ciel. Une femme âgée accompagnée de ses fils qu’elle mène au doigt et à la baguette tout du long de l’aventure : “Ma mère avait quatre garçons, mais aucun de nous n'osait s'opposer à elle" raconte le dessinateur.

Une mère que l’on retrouve, cette fois-ci hospitalisée et malade de la tuberculose dans Mon voisin Totoro. Dans son dernier film, le vent se lève, Nahoko Satomi, l'héroïne, souffre également de cette maladie. Elle épouse un peu plus tard Jirō Horikoshi, pilote d’avion. La boucle aurait pu être bouclée avec ce film, d’autant qu’Hayao Miyazaki avait décidé de prendre sa retraite à l'issue de celui-ci. Car l’aviation occupe également un rôle primordial et familial dans l’existence du scénariste : son père était le directeur de Miyazaki Airplane, une entreprise qui fabriquait des pièces pour avions de combat. Le fils a gardé de cet univers une passion absolue pour cet engin. Certains opus comme Porco Rosso ou Le vent se lève sont directement consacrés à l’art de la voltige. Et ils sont rares, les films où aucun de ses personnages ne volent dans un fond sonore transcendant la beauté de la navigation.

Des hommages à son enfance et ses origines familiales, chaleureux et sensibles, qui tranchent avec les propres relations qu'entretient le patriarche avec la famille qu’il a fondée. Bourreau de travail, rentrant du studio parfois après quatre heures du matin, il la néglige: Akemi Ota, son épouse, était une doubleuse renommée. Après la naissance de ses deux enfants, en 1967 et 1969, elle a progressivement arrêté son activité pour se consacrer à son rôle de mère au foyer et ses interventions publiques sont désormais réduites à portion congrue. Avec ses propres enfants, la relation est compliquée, ce qu’il constate avec lucidité : "J’ai essayé d’être un bon père, mais en réalité je ne l’ai pas été. Ce que j’entends de mes enfants c’est “Père ne nous grondait pas avec des mots, mais en nous tournant le dos". Il confie la réalisation des Contes de Terremer à son fils, Goro, en 2006. Mais le tournage est houleux : le père et le fils ne s'adressent pas la parole. Et lors de la première projection du film (lequel commence par… un parricide), en juin 2006, le patriarche quitte la salle à peine au bout d’une heure, insatisfait d’un résultat trop conforme à ses propres réalisations.




Un côté sombre que l’on retrouve dans les thématiques chères au réalisateur. “Nous représentons la haine, mais c'est pour expliquer qu'il y a des choses plus importantes. Nous représentons une malédiction, pour dépeindre la joie de la libération”. L’adulte y est dépeint sous les traits de l’avidité, de l'égoïsme et de l'inconscience. Des traits qui sont épargnés aux enfants et adolescents. Pour autant, Miyazaki évite les travers du manichéisme. Dans Princesse Mononoké, Dame Eboshi est le personnage qui ordonne la destruction de la forêt sacrée, et qui en tue la divinité protectrice. Un vrai profil de “méchant”, contrebalancé par le témoignage des villageois qu’elle protège, ainsi que des lépreux qu’elle soigne personnellement et à qui elle offre une vie, une perspective. Dans Le Voyage de Chihiro, la fillette est d’abord rejetée pour sa qualité d’humaine face à des esprits qui transforment ses parents en porcs, avant d’être adoptée par la communauté et libérée, sans qu’elle ne nourrisse rancune à leur égard. Les héros ne terrassent pas leurs ennemis, mais déjouent leurs plans. Par ses personnages, leurs choix et leurs combats, Miyazaki, l’homme engagé refuse de prendre catégoriquement partie : Rarement les films ne finissent sur une fin à 100% heureuse, comme s’il fallait laisser au spectateur une pointe de regret, de questionnement, à l’issue de la diffusion.


Une ambiguïté qu’on retrouve même dans son combat écologique, qui est sa marque de fabrique. La thématique de l’écologie est prégnante depuis Nausicaä de la Vallée du Vent, film se déroulant dans un univers postapocalyptique ravagé par la pollution humaine. L'œuvre de Miyazaki, qui ne possède ni smartphone, ni ordinateur, est profondément marquée par l’empreinte d’une nostalgie de l’ancien Japon, celui des fermes et des villages.


Miyazaki a voulu faire de la nature un personnage à part entière, comme elle peut l’être au Japon, soumis aux aléas des séismes, tsunamis ou bien typhons : “Ce ne sont pas seulement les relations entre les humains qui sont intéressantes, mais le monde entier, c'est-à-dire le paysage lui-même, le climat, le temps, les rayons, les plantes, l'eau, le vent, je pense que tout le monde est beau, donc je veux l'intégrer le plus possible dans mon travail.” Si elle est habituellement apaisante et magnifiée par le jeu des lumières ainsi que la musique, face aux actions humaines, elle se fait souvent sauvage, menaçante et meurtrière, comme peuvent l’être les Omus dans Nausicaa ou les sangliers dans Princesse Mononoke.


Alors que la relève internationale pointe à l’horizon, avec la confirmation de Makoto Shinkai et de son très remarqué «Your Name», Hayao Miyazaki a repris du service et est sorti de sa retraite en 2016, pour préparer un nouveau film, qui devrait sortir d’ici trois ans. Il sera question d’un jeune lycéen en quête de sens, dans le Japon d’avant-guerre. Alors qu’il est aujourd’hui âgé de 79 ans, ce pourrait être la dernière occasion pour le maitre de l’animation Japonaise, de délivrer à nouveau ses messages et peut-être, y dévoiler un dernier pan de son histoire personnelle.

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