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Vous avez-dit « fracture numérique » ?

OPINION. Poussé par des appétits financiers, les écrans ont été commercialisés avant que leur potentielle nocivité soit scientifiquement attestée. Maintenant que c’est avéré, il nous faut reprendre le contrôle. S’il y a un défi au XXI° siècle dans les pays développés, c’est bien la fracture cognitive, et non la numérique.

Vous avez-dit « fracture numérique » ?

Le reconfinement s’est abattu, nous laissant seuls avec nous-mêmes. Seuls ? pas vraiment. Nos écrans sont toujours là pour nous tenir compagnie, et nous le leur rendons bien : 25%, voici l’augmentation moyenne de l’usage du téléphone durant le premier confinement1. Ce chiffre pourrait ne pas être inquiétant si la consommation d’écran n’était pas déjà disproportionnée : entre l’âge de 2 et 8 ans le temps d’écran est de 2h45 par jour, avec une augmentation de 30% sur la dernière décennie ; entre 8 et 12 ans le temps d’écran grimpe à 4h30 ; et entre 13 et 18 ans il atteint 6h40, soit 40% du temps de veille2. Et ne croyez pas que cet usage stimule d’une quelconque façon les capacités de l’enfant et de l’adolescent : seul 3% du temps passé sur l’écran est destiné à un usage créatif4. Une consommation aussi monstrueuse, qu’inégalitaire, dont les conséquences ne sont guère réjouissantes. Vous avez dit fracture numérique ? Récit.

I- Les classes populaires en première ligne…

Les études scientifiques sont unanimes : toutes les classes sociales ne sont pas également touchées par ce qui s’avère être un fléau. Le docteur en neuroscience et directeur de recherche à l’Inserm, Michel Desmurget le montre sans fard dans son livre La Fabrique du crétin digital : « Il apparaît, sans grande surprise, que les enfants des milieux défavorisés ont une consommation numérique récréative presque deux fois plus importante que leurs homologues favorisés (3h30 contre 1h50). »5 Cette différence en plus d’être quantitative est aussi qualitative : ce surplus de temps passé ne l’est pas à des fins productives ou épanouissantes, mais bien à la consommation de contenu audiovisuel et à l’usage des réseaux sociaux. Cette différence peut s’expliquer par deux grands facteurs : l’asymétrie d’information, les familles populaires étant moins bien au fait des effets délétères des écrans, et la diversité des activités proposées, poussant les enfants de familles favorisées à employer leur temps différemment (pratique d’un sport, conservatoire, développement artistique, lecture…). Les classes populaires sont donc en première ligne, mais ne nous y trompons pas, personne n’y réchappe réellement.

II- … d’un massacre cognitif qui ne dit pas son nom

Les effets des écrans, bien souvent minimisés (il faut bien se rassurer), se traduisent par un phénomène de « temps volé ». En d’autres termes, les écrans accaparent notre attention au détriment d’autres activités beaucoup plus stimulantes et enrichissantes pour nos neurones. Ce phénomène est d’autant plus pénalisant que le sujet est jeune. En effet, le cerveau en développement, du fait de sa plasticité accrue, est très sensible aux expériences, stimulations inhérentes à l’environnement6. Elles s’incrustent en lui en un temps record. Il est alors primordial d’employer le temps d’éveil du nourrisson ou de l’enfant à des activités fertiles, ce que les écrans ne sont pas, comme l’illustre cet extrait d’un communiqué de l’OMS : « Le temps consacré à des activités sédentaires de qualité sans écran fondées sur l’interactivité avec un aidant – lecture, chant, histoires racontées ou jeux éducatifs par exemple – est capital pour le développement de l’enfant. »7 Les écrans, par leur pouvoir d’attraction, altèrent ce qui est pourtant « capital » : les interactions humaines8. Plus enfants et parents passent de temps branchés à des écrans, moins ils interagissent. Pire que tout, même un écran inerte et éteint, par sa seule présence, détériore les liens sociaux. Pourtant, ces interactions sont essentielles dans l’acquisition du langage et la stabilité émotionnelle. En moyenne, un nourrisson entend 925 mots par heure sur une journée. Avec la télé allumée, ce compte tombe à 155. Pourtant, ces interactions sont à l’origine même du développement langagier et intellectuel, ceux-ci étant très liés. Une étude montrant les capacités cognitives souvent supérieures des aînés sur leur fratrie atteste d’un tel lien : s’il est plus vif, c’est parce que ses frères et sœurs n’ont pas bénéficié d’autant d’investissement parental9. Cette perte qualitative et quantitative d’interactions n’est même pas compensée par les écrans. Leur stérilité est due au fait qu’un cerveau programmé pour l’interaction sociale. Les études ont montré que le nourrisson (et l’Homme en général) préfère une voix humaine à d’autres stimulis auditifs, un visage à d’autres stimulis visuels… Ce phénomène est appelé « déficit vidéo » ou « déficit de transfert »10, et cause la sous-effectivité des écrans. L’ingérence de ces outils dans les foyers menace le développement intellectuel des enfants, en témoigne la corrélation entre temps d’écran et échec scolaire11. Ceci est d’autant plus tragique que les livres présentent une incroyable richesse lexicale, que la lecture est corrélée à la réussite scolaire… Et que les écrans rendent cette occupation de plus en plus rare12.

Au-delà de la richesse langagière, du développement intellectuel, ce sont les capacités de concentration qui sont menacées13. La fréquence et la rapidité de l’image pixelisée sont telles que leur consommation régulière entame notre attention. Nous sommes plus volatils, plus versatiles, moins capables de nous arrêter, de nous fixer, et de penser. De ce fait, les enfants sont plus impulsifs, moins capables de se contrôler. Pour endiguer ce problème, les parents, bien souvent, permettent à leurs yeux de se river à des écrans. Un cercle vicieux renforcé par les 50 interruptions par jour des notifications téléphoniques, soit une toutes les 7 à 20 minutes du temps de veille, coupant l’investissement important que représente le flux réflexif14. Le cerveau est alors en permanence sollicité, le système de récompense, lui, est dénaturé, la concentration devient chose impossible ainsi que son corolaire : la mémoire. Celle-ci est encore plus assiégée que la pratique du multitâche se répand. Cette fonction permise par le téléphone n’est pas le moyen d’une productivité augmentée mais bien celui du bâclage généralisé. Notre cerveau n’étant pas configuré pour un tel fonctionnement15.

Enfin, le sommeil est lui aussi bafoué. Son manque altère la connectivité des circuits cérébraux impliqués dans la gestion des émotions16 (serait-ce de l’impulsivité ?), la prise de décision, l’attention (encore ?), la mémorisation, le développement cognitif, la créativité, les résultats scolaires… Et pourtant, ce même sommeil est la première victime des écrans et de leur agressivité lumineuse : cela fait 20 ans que la dette de sommeil des enfants augmente sérieusement17, et le numérique n’est pas étranger à cette évolution18. Comment procède-t-il ? En retardant l’heure du coucher, en empêchant la sécrétion de mélatonine (hormone du sommeil), en interrompant les nuits…

La société de demain, dépend de ce que nous offrons aujourd’hui. Autrement dit, pour reprendre la citation de Wilhelm Reich « chacun de tes pas d’aujourd’hui est ta vie de demain. » Si nous savons, si nous le pouvons, alors nous nous devons d’informer sur ce bouleversement générationnel sans précédent : jamais l’humanité n’aura été si proche d’un outil qu’elle ne connaît pas. Poussé par des appétits financiers, les écrans ont été commercialisés avant que leur potentielle nocivité soit scientifiquement attestée. Maintenant que c’est avéré, il nous faut reprendre le contrôle avant que ce ne soit l’homme qui se fasse l’outil des écrans. Avant que nous ne devenions étrangers à nous-mêmes. Avant d’altérer irrémédiablement le lien social, parental et filial. Avant que l’hyperactivité, l’impulsivité, l’incapacité à se concentrer, ne deviennent la norme. Avant que la réflexion ne soit plus qu’optionnelle. Les pouvoirs publics ont leur part de responsabilité, et ce mutisme sur une question de santé publique est avant tout coupable. Car s’il y a un défi au XXI° siècle dans les pays développés, c’est bien la fracture cognitive, et non la numérique.

Sources :

1 - Temps passé en plus sur les écrans à usage récréatif durant le confinement 

2 - Temps passé par les jeunes sur les écrans (Les données ici présentées concernent les Etats-Unis, les autres pays n’étant pas aussi avancés dans la recherche sur l’usage et les conséquences des écrans. Cependant, il y a un fort degré de convergence aujourd’hui dans les pays développés vis-à-vis de l’usage du numérique.)

3 - Common sense media

4 - La Fabrique du crétin digital, Michel Desmurget, Points, édition poche 2020, p.219

5 - Travaux de Heckman, économiste : il montre que plus le sujet est jeune, plus les investissements éducatif ont un fort impact 

6 - Extrait de l’OMS

7 - Temps passé sur les écrans = moins d’interactions sociales

8 - L’aîné plus intelligent

9 - Le déficit vidéo + documentaire Arte

10 - L’échec scolaire et les écrans

11 - Le temps sur les écrans se fait au détriment de la lecture

12 - Consommation vidéo et troubles de l’attention

13 - Interruptions des téléphones

14 - Le multitâche n’est pas compatible avec le cerveau

15 - Le sommeil et le contrôle émotionnel

16 - Le sommeil est menacé depuis deux décennies

17 - Le lien entre sommeil et écrans

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