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Viande de culture : quand France Inter goûte aux joies du complotisme

OPINION. L’humeur de David Chauvet suite à une enquête de France Inter. Un texte prenant à contre-pied la ligne incarnée dans nos colonnes par Gilles Luneau et son « Steak barbare », ainsi que par Jean-Paul Pelras. Jusqu’à preuve du contraire… Front Populaire relance en tous cas le débat.

Viande de culture : quand France Inter goûte aux joies du complotisme

Il y a un dicton sur la paille dans l’œil du voisin que la station publique France Inter, qui se plaît à dénoncer le complotisme à la première occasion, devrait peut-être méditer un peu. Les 13 et 14 novembre, la voilà qui accuse L214 de rouler pour des lobbies américains. C’est que l’association animaliste, révèle la « cellule investigation de Radio France » (qui n’a eu qu’à consulter ses comptes à disposition du public), a reçu un chèque d’un peu plus d’un million d’euro en 2017 de la part d’une fondation américaine financée par des milliardaires, l’Open Philanthropy Project. Or, cette fondation finance aussi la viande de culture ou « in vitro ».

Il n’en faut pas plus à nos saints inquisiteurs pour faire de L214 un pion dans le jeu des industriels de la viande de culture. « Derrière L214 » se trouveraient, d’après le titre racoleur du site de France Inter, « les lobbies de la viande in vitro en embuscade ». Et pour cause : « Des dizaines de start-up travaillent à la création de viande cellulaire. Un business derrière lequel on retrouve de nombreux milliardaires. Pour préparer l’opinion publique, ils financent des associations de défense des animaux, dont L214 en France. » Ici, tout bon journaliste se doit de faire une distinction cruciale : quelle est la nature de l’intérêt que portent ces milliardaires ou cette fondation à la viande de culture ? Philanthropique, ou financier ? S’il est philanthropique, il n’y a rien à leur reprocher, sinon leur espoir qu’on tue moins d’animaux pour produire de la viande, espoir que beaucoup partagent, moi le premier, sans qu’il faille nous qualifier de « lobby de la viande in vitro ». Ou bien, ceux qui soutiennent l’élevage feraient tous partie du « lobby de l’élevage », ceux qui défendent le choix du nucléaire du « lobby du nucléaire », ceux qui lui préfèrent le renouvelable du « lobby du renouvelable », ceux qui sont pour le confinement du « lobby du confinement », ceux qui appellent au déconfinement du « lobby du déconfinement », etc. Bref, s’il n’y a plus que des lobbyistes en ce bas monde, je ne vois pas bien le scoop que veut nous vendre France Inter.

À moins que l’intérêt de cette fondation pour la viande de culture ne soit financier ? C’est bien le propos de France Inter, lorsqu’elle donne la parole au journaliste Gilles Luneau sans lui apporter la moindre contradiction. L’auteur du très neutre Steak barbare. Hold-up végan sur l’assiette déclare ainsi à l’antenne : « L’Open Philanthropy Project, il sert d’une part à soutenir des start-up travaillant sur la nourriture végan, et puis, aussi, il finance la recherche, le développement et la quasiment mise en industrie aujourd’hui de viande à partir de culture de cellules souches. Et pourquoi ils veulent faire de la viande à partir de cellules souches, et pourquoi ils veulent industrialiser au maximum ? C’est parce qu’ils veulent s’emparer du marché mondial de l’alimentation, tout simplement ! » Et le magazine Causeur de sauter à pieds joints sur cette nouvelle occasion de diaboliser une viande de culture honnie : « À travers ce financement [de L214], cette fondation américaine, créée notamment par Dustin Moskovitz, cofondateur de Facebook et généreux donateur de la campagne présidentielle d’Hillary Clinton en 2016, chercherait à déstabiliser notre agriculture et nos éleveurs pour mieux s’emparer du marché de l’alimentation de demain, à savoir celui de la viande artificielle à partir de cellules-souches. »

L’Open Philanthropy Project aurait donc des intérêts financiers dans la viande de culture. Intérêts forcément cachés, puisqu’il s’agit d’une œuvre philanthropique. Bigre, l’accusation est très grave. Les preuves ? Aucune. Il faudra s’en tenir au récit de Gilles Luneau, dont la parole est d’or. Soit. Mais pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Sur Wikipédia, on peut lire qu’en août 2019, la fondation « avait octroyé environ 650 subventions à plus de 370 organisations différentes, pour un montant total de 857 millions de dollars ». Elle a donné par exemple 59,5 millions de dollars au Malaria Consortium, 49,2 millions de dollars à la Against Malaria Foundation ou encore 23,5 millions de dollars à la Schistosomiasis Control Initiative. Peut-être parce qu’elle a des parts dans Big Pharma ? Qu’en pense la cellule investigation de Radio France ?

Bien sûr, les milliardaires qui financent l’Open Philanthropy Project pourraient très bien, quant à eux, investir par ailleurs dans le business de la viande de culture. Mais je suppose que si c’était le cas, on en aurait entendu parler. Et sur le fond, quel est donc ce marché que la viande de culture est supposée rafler ? Sans doute pas celui d’une viande traditionnelle qui n’est pas issue des élevages intensifs et que la viande de culture menace assez peu, car ce n’est pas de là que proviennent les images insoutenables tournées par L214. Ce marché, c’est plutôt celui de la viande industrielle, issue d’élevages intensifs qui représentent 80 % de la production dans notre pays. C’est ce concentré de souffrance animale qu’il faudrait préserver coûte que coûte d’une viande de culture produite à l’étranger. Mais qui refuse obstinément de mettre un terme à cette monstruosité sans avenir qu’est l’élevage intensif ? Qui empêche la France de reconvertir les éleveurs vers des élevages plus vertueux, quitte à augmenter le prix de la viande et en manger moins ? Et si on ne veut pas baisser le niveau de consommation, qui nous empêche de remplacer la viande d’élevage intensif par notre propre viande de culture ? Est-ce le lobby de la viande de culture ? Ou est-ce le lobby de l’élevage, épaulé par les pouvoirs publics dans une voie sans issue qui mettra une fois encore la France à la traîne des innovations ?

Tout cela, France Inter aurait dû y penser, ou à défaut donner la parole à ceux qui font entendre un autre son de cloche que la messe alarmiste des opposants de la viande de culture à laquelle nous avons droit depuis des mois pour ne pas dire des années. Certains médias, comme Causeur, ont reproché à France Inter son manque de pluralisme. Au moins ces deux-là se seront-ils mis d’accord pour exclure tout pluralisme sur la question de la viande de culture.

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