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Darmanin : cachez-moi ces journalistes que je ne saurais voir

ARTICLE. Le mercredi 18 novembre, Gérald Darmanin a expliqué en conférence de presse, que les journalistes devaient se rapprocher des préfectures pour être autorisés à couvrir des manifestations. Des propos qui ont provoqué un tollé dans la profession.

Darmanin : cachez-moi ces journalistes que je ne saurais voir

Ce mercredi, le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin a provoqué un tollé au sein de la profession des journalistes. Dans sa conférence de presse consacrée à l'activité des forces de l'ordre, il a fait allusion à une vidéo publiée sur le compte Twitter de Clément Lanot. Alors qu’il couvrait une manifestation contre la loi de sécurité globale à Paris, le journaliste indépendant a été accosté par un policier lui intimant l’ordre de s’en aller, le menaçant d’interpellation : “Ce journaliste ne s’est pas rapproché de la Préfecture de police de Paris, contrairement à certains de ses collègues, pour couvrir cette manifestation. Je rappelle donc que si des journalistes couvrent des manifestations, (…) ils doivent se rapprocher des autorités, en l’occurrence du préfet du département, singulièrement ici du préfet de police de Paris, pour se signaler, pour être protégés par les forces de l’ordre.” a expliqué le ministre de l'Intérieur.

Une nouvelle attaque à la liberté d’informer qui fait suite à la grande offensive que représente la loi de sécurité globale, de la part d’un gouvernement soucieux de séparer le grain de l’ivraie chez les journalistes. Particulièrement chez les indépendants. Dans une volonté officielle de protection des forces de l’ordre, Gérald Darmanin a promis en septembre, au congrès de l'Unsa Police, l’interdiction de la diffusion d'images de policiers dans l'exercice de leurs fonctions et dont le visage ne serait pas flouté. Est ainsi né au sein de la loi sécurité, l’article 24 qui stipule que : ” Est puni d’un an d’emprisonnement et de 45.000 euros d’amende” la diffusion des images du visage d’un agent ”dans le but qu’il soit porté atteinte à son intégrité physique ou psychique”.

L’adoption de ce texte le 5 novembre par la Commission des lois de l’Assemblée nationale, avant un passage en procédure accélérée le 17 novembre dans l'hémicycle, a donné lieu à de nombreuses réactions négatives : une censure pointée du doigt par le syndicat de la magistrature, Reporters sans frontières, le Conseil des droits de l'homme de l'ONU, le défenseur des droits ou bien encore La Ligue des droits de l'Homme. David Dufresne, réalisateur du film “Un Pays qui se tient sage”, sur les violences policières, lors des manifestations des gilets jaunes en 2018 a expliqué au journal Le Monde que : ”Sur les 55 sources d’images rassemblées dans le film, une trentaine tomberaient sous le coup de la loi. ”

Jean-Michel Fauvergue et Alice Thourot, députés LREM et co-porteurs du texte, tentent d'apaiser la polémique : “Il s’agit de protéger ceux qui nous protègent.” expliquent-ils, tout en rappelant que les sanctions ne concerneraient que les publications du visage d'un officier "avec des messages appelant à la haine ou à la violence". Mais les détracteurs du texte craignent surtout que la loi ne vise qu’à empêcher les révélations d’actes repréhensibles de la part des forces de l’ordre, via des arrestations préventives de journalistes sur le terrain. Ce serait alors au juge de vérifier si les intentions de ces derniers étaient malveillantes.

Pour “remédier” à ce cas de figure, le ministre de l’Intérieur a invoqué hier, le schéma de maintien de l’ordre. Ce document, publié le 17 septembre 2017, tend à vouloir réglementer la participation des reporters aux suivi des manifestations. Invoquant une volonté : ”d’apaiser les tensions et de permettre le déroulement serein et en sécurité des manifestations“, il propose la mise en place d’un “officier référent utilement désigné au sein des forces et un canal d’échange dédié mis en place, tout au long de la manifestation, avec les journalistes, titulaires d’une carte de presse, accrédités auprès des autorités.”

Le métier de journaliste est défini par l’article deux de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse : “Est considérée comme journaliste (...) toute personne qui, exerçant sa profession dans une ou plusieurs entreprises de presse, de communication au public en ligne, de communication audiovisuelle ou une ou plusieurs agences de presse, y pratique, à titre régulier et rétribué, le recueil d'informations et leur diffusion au public”. De fait, la carte de presse n’est en rien un prérequis qui définirait l’autorisation, aux yeux de la loi, pour un journaliste d’exercer son métier. Un article par ailleurs dans le collimateur du ministre de la justice, Eric Dupond-Moretti, qui déclarait au Figaro hier : “Trop de personnes qui n’ont rien à voir avec la presse viennent profiter du bouclier de la loi de 1881 qui protège la liberté d’expression pour distiller des discours en rupture avec les valeurs de la République.” Même si le cabinet du ministre a assuré peu de temps après, au site Public Sénat que la loi ne serait pas révisée, la tentation est bel et bien présente.

Mais qu’il s’agisse de la loi de 1881 ou du schéma de maintien de l’ordre, une chose est sûre - et a par ailleurs été rappelée hier par la préfecture de Police - absolument nulle part, n’est stipulé qu’un journaliste doit se rapprocher du préfet pour couvrir une manifestation. Peut-être serait-il judicieux que le ministre de l’Intérieur se rappelle que les journalistes, malgré le peu d’affection qu’il semble manifestement leur porter en ce moment en témoigne sa créativité juridique, constituent l’un des piliers de notre démocratie.

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