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Je suis née libre ! Abonnés

TEMOIGNAGE. Le texte très touchant d’une abonnée d’origine arménienne. Un questionnement fort et profond sur les origines, sur l’assimilation. Sur ce que cela dit de nous, de notre rapport au passé, de notre rapport aux parents et à la mémoire familiale.

Je suis née libre !

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Publié le 28 novembre 2020

Enfant d’immigrés je suis, enfant d’immigrés je reste.
Mais au fond, qu’est-ce que cela peut bien signifier ?
Élevée dans une famille d’immigrés, certes, mais éduquée et élevée dans la République française. Que reste-t-il de mes origines ? Un faciès ? Un teint mat ?
Loin de moi l’idée de renier une origine mais que veut-elle dire ? Moi qui ne parle même pas la langue maternelle de mes parents. Moi, qui ne possède même pas une once de cette culture.
Pourtant, fille d’immigrés je suis, fille d’immigrés, je reste.

Avec un père ouvrier arménien émigré de Turquie qui commença sa carrière dans l’industrie comme manœuvre, et une mère d’origine arménienne, enseignante tirée de l’école de la rue par une directrice d’école hors du commun, j’ai vécu une enfance étrange dans un univers protégé. J’allais à l’école dans le même établissement que ma mère. Tous les matins, dès l’âge de la maternelle, je trottinais derrière elle. Je crois me souvenir que c’était une course effrénée car nous étions généralement en retard. Ma mère était une grande dormeuse et avait toujours beaucoup de mal à se réveiller. Pour cause, elle commençait à travailler pour ses élèves à partir de dix heures du soir, lorsque les enfants étaient couchés. En y repensant, j’ai gardé cette habitude d’être en retard et de marcher plutôt vite !

J’ai « grandi » dans le même collège d’enseignement général jusqu’à la 3ème, parmi des professeures, amies de ma mère. Je me souviens avoir été chouchoutée et que mon origine étrangère n’avait pas d’importance. À tel point que je me considérais totalement française dans l’âme, ce qui me valut des bagarres avec ma grand-mère qui n’arrêtait pas de me rappeler mon origine. Cette grand-mère apatride qui parlait très mal le français et que, finalement, j’ai très peu connue en la côtoyant si souvent !

J’allais à l’école de la République, cette école qui fait que l’on s’intègre, que l’on devient français en s’étant assimilé. La France n’est-elle pas cette terre d’immigration ? Que pouvait signifier pour un enfant, une origine étrangère ? Comment un enfant peut-il vivre entre deux cultures ? Je pense que finalement, très tôt, à mon insu peut-être mais peut-être pas, j’ai choisi. J’ai renoncé longtemps à mon origine. Ce qui ne m’empêchait pas de reprendre toute personne qui essayait désespérément de prononcer mon nom, et de faire un petit cours d’histoire explicatif.

J’étais partagée. J’étais née française et l’affirmais, manière sans doute de vouloir être comme tout le monde, de ne pas être différente surtout à l’école normative des années 60/70. Mais, je tenais à ce petit quelque chose qui me différenciait et dont j’étais fière : ce nom imprononçable pour qui ne connaît pas la langue.

J’étais ce que l’on peut appeler, une élève moyenne, pas franchement nulle, mais loin d’être brillante. Je suivais mon petit bonhomme de chemin. L’année de la 4ème fut la plus mauvaise, j’ai dû redoubler. Plus ça allait, moins je travaillais. Par contre, la discipline dans laquelle j’excellais était la musique et le piano en particulier. Cette année-là je réussis mon concours de piano. À raison de 2 à 3 heures de piano par jour, j’avais plus de chance de réussir dans ce domaine que dans les disciplines scolaires !

La seconde 4ème fut brillante, enfin, presque ! Je me reposais sur mes lauriers aux dires de mes professeurs. Le premier trimestre je fus 2ème de la classe, le deuxième trimestre 5ème, le troisième trimestre, je terminai 12ème. Nous étions vingt-cinq dans la classe. Ce qui valut la réflexion acerbe de ma mère : « Eh bien, heureusement qu’il n’y a pas de quatrième trimestre ! »

L’année de la 3ème ne fut pas brillante non plus. J’ai eu le fameux B.E.P.C. (brevet des collèges actuel) mais il paraît qu’on le donnait. D’ailleurs, tous les ans on entendait le même discours, on donnait le B.E.P.C., on donnait le B.A.C., on donnait tous les diplômes ! Les générations se succédaient et plus ça allait, plus mauvais nous étions ! Cela doit tenir d’un vieux phantasme qui veut que les anciens soient meilleurs que les nouveaux ! Céder la place aux jeunes générations est toujours difficile semble-t-il !

Néanmoins, j’arrivais en fin de 3ème et le problème s’est posé de savoir ce que l’on allait faire de moi. C’était l’époque de la rénovation des collèges et des lycées. Cohabitaient les deux systèmes, l’ancien avec la sortie en 3ème vers la vie active et le nouveau avec la poursuite des études dites longues, générales vers le B.A.C. Issue de C.E.G. (collège d’enseignement général) et pas de Lycée, je me devais de passer une batterie de tests en tout genre. Je me souviens que cela avait duré toute une matinée.

Ma mère fut convoquée chez le psychologue scolaire pour une prise de décision, en ma présence. L’homme était laid et gras, avec un triple menton. De plus, il m’apparut antipathique, fier d’un pseudo savoir et de l’importance de son pouvoir. Et nous nous orientions tout doucement mais sûrement vers un arrêt brutal de mes études, les tests étant franchement mauvais ! Il y eut bataille, ma mère refusa cette version, estimant que je n’étais pas plus bête qu’une autre me situant dans la moyenne. Mais attention, on touchait là à son ego, n’était-elle pas « la mère » du cancre que l’on jugeait ?

Elle demanda une seconde à l’essai. Que je fis. Avec le recul, je comprends bien mieux ce qui a pu se passer. D’autant, qu’ayant étudié les sciences de l’éducation, (Éducation nationale) je perçois cet épisode tout autrement. Car il ne faut pas oublier qu’à cette époque, on remplissait une petite fiche personnelle en début d’année avec la profession du père (chef de famille). Je faisais donc partie de la classe sociale des ouvriers étrangers ; mon père, le chef de famille n’était pas encore naturalisé Français à l’époque. Il fallut donc l’intervention de ma mère, enseignante, qui pouvait m’aider et qui connaissait bien les rouages pour plaider ma cause. Ce qui fut payant.

J’intégrai le lycée, eus mon B.A.C. puis une maîtrise de sciences de gestion. Je pense que c’est le seul épisode qui a pu montrer une certaine réticence à l’égard d’un statut social ou d’une origine. Mais tout cela ne m’est apparu que récemment.

Et pourtant ! Il a fallu que je travaille pour l’Éducation nationale à quarante-six ans pour ressentir cette différence d’origine. Le comble ! Cette sorte de condescendance que je n’avais jamais encore connue. Évidemment, avec un nom comme le mien qui ne peut être dit que si l’on connaît la langue turque, de nombreux interlocuteurs se renseignent avant de le prononcer. Jusque-là, rien à re- dire, c’est même louable. Mais là où cela devient étrange, c’est lorsque l’on vous demande : « mais pourquoi n’avez-vous pas changé votre nom ? » Un dialogue surréaliste s’engage alors. J’expliquais que nous avions essayé en son temps de le faire écrire en français mais que l’administration avait refusé car toutes les lettres étaient à changer. Et mon interlocuteur de me rétorquer : « vous pouviez modifier une ou deux lettres, c’était peut-être mieux ». À quoi je répondis : « Quel est l’intérêt de modifier et de payer cher si ce n’est plus le même nom donc plus la même signification ? » Mon interlocuteur s’excusa d’avoir certainement remué quelque chose de douloureux ! Là, je n’ai pas compris. Je lui ai répondu qu’il n’y avait rien de douloureux là-dedans, que je n’avais pas de problème.

J’ai réalisé alors l’importance de l’imprégnation, au sein de ce milieu d’intellectuels, de la sociologie, de l’analyse à tout crin, de la facilité à classer les gens dans des catégories, les favorisés et les défavorisés, en bref de couper les cheveux en quatre.

Nous les enfants, sommes les seuls, à ne pas connaître la langue et la culture arméniennes. La question peut être, est-ce un bien ou un mal ? Je constate que les trois enfants que nous sommes, n’avons pas eu à nous poser la question de savoir qui nous sommes. Nous savons que nous sommes français d’origine étrangère et connaissons les grandes lignes de cette histoire. Nous sommes tous les trois accompagnés de conjoints d’origine différente de la nôtre.

Nous savons que deux cultures ne nous ont pas perturbés alors que nous les avons côtoyées. Adultes, il nous reste toujours la possibilité de nous intéresser à une autre culture.
Mais nous avons sûrement manqué beaucoup de choses en restant à l’écart.
Nous n’avons pas pu connaître l’histoire de cette origine qui ne peut être que livresque maintenant. Cette partie de la famille issue de l’immigration qui avait des témoignages à transmettre n’était pas comprise faute de langue commune. Peut-être manquera-t-il des maillons à la chaîne de l’histoire de la famille.

Quoi qu’il en soit, je suis française "pur jus" pourrais-je dire, et pourtant lorsque des évè- nements surviennent, je me sens concernée. Pourquoi ? Existe-t-il une fibre quelconque ? Une mémoire collective ? Ou simplement, je sais être d’une origine différente et ai baigné dans un milieu différent ?

J’imagine aisément les difficultés que peuvent rencontrer les enfants de plusieurs cultures ou coutumes. En particulier si les cultures ou coutumes « s’opposent » en apparence. Comment peut-on voir d’une certaine façon dans certaines circonstances et, en même temps d’une autre façon radicalement opposée dans les mêmes circonstances ? Comment peut-on penser en termes de liberté de l’individu et penser que femme et homme n’ont pas la même liberté d’action ou de pensée par exemple ? Comment pouvais-je admettre que ma tante venant de Turquie, ne mangeait pas à la table familiale devant son mari ? Ma culture française ne l’admettait pas, une culture arménienne l’aurait compris. Mais avec les deux cultures comment aurais-je réagi ? Comment pouvais-je comprendre, enfant, que ma tante et mon oncle de Turquie se tenaient assis tout habillé sur la plage en plein été, alors que nous étions en maillot de bain ? Comment aurais-je pu accepter de ne pas porter des tenues d’été découvrant mes épaules, à l’âge de 12 ans lorsque ma mère me l’avait suggéré, pour ne pas choquer l’oncle et la tante ?

Comment agit-on lorsque l’on est imprégné de deux cultures ? Cela suppose savoir faire le tri, avoir un jugement averti, ou bien être dans le mal-être. Et pourtant, un métissage culturel devrait apporter une ouverture intéressante, enrichir la personnalité. Mais peut-être que cela effraie tout comme effrayait le métissage des peuples.

Comment pense-t-on lorsque l’on est imprégné de deux cultures ?
Peut-être, ai-je eu la chance de ne pas être assise entre deux chaises ?
Mais aussi la chance de pouvoir me poser toutes ces questions, car suis-je vraiment totalement française ? C’est la grande question de l’inné et de l’acquis. Car, même sans une culture étrangère, on sent que l’on n’est pas tout à fait comme les autres. On possède en son for intérieur ce petit quelque chose d’impalpable qui laisse en éveil.

L’histoire de la famille apprend la méfiance, donne une certaine clairvoyance permettant d’interpréter des évènements apparemment anodins aux yeux de tout un chacun, toutes sortes de réactions, communes à toutes les minorités, qui passent pour de l’exagération au minimum et pour de la paranoïa dans de nombreux cas.

Ça y est, nous y sommes !

Après une pandémie mondiale et deux confinements en France pour un virus qui nous empoisonne, le monstre revient. Nous avons cru, naïfs que nous sommes, nous être débarrassés de la folie, de la haine, du fascisme voire d’un nazisme en tout genre, mais cela revient de façon sourde, rampante, sans dire vraiment son nom. Les minorités de toute la planète connaissent bien ce sentiment étrange qu’est la mémoire collective des ancêtres. Cette mémoire que l’on croit oubliée, que l’on chasse peut-être même, qui nous fait penser que l’on est paranoïaque, cette mémoire remonte régulièrement lorsque des indices de folie des hommes ressurgissent.

J’appartiens à l’une des générations qui n’a pas connu la guerre sur le sol français. 75 années de paix mais avec de nombreux soubresauts inquiétants d’attaques que l’on peut qualifier de fascistes. Atteinte à nos modèles dits démocratiques ou bien tout simplement réveil des conquêtes ancestrales de tous les anciens empires décidés à asservir de nouveau.

Qui aurait cru qu’un jour j’assisterais au déferlement de haine contre les arméniens sur le sol français ? La diaspora qui s’est notamment installée en France depuis plus d’un siècle ayant trouvé un havre de paix, est poursuivie par des nostalgiques turcs.

Des extrémistes turcs ont poursuivi des arméniens : « Que veulent les ultra-nationalistes turcs ? Un nouveau génocide ? », s’est indigné jeudi Laurence Fautra, la maire LR de cette commune proche de Lyon, jugeant ces affrontements et appels à la haine contre les Arméniens « inadmissibles ». "Ces hordes de fous furieux n’ont rien à faire sur le territoire français. J’en appelle au gouvernement pour faire respecter l’État de droit. Il faut les sanctionner lourdement et qu’ils soient aussi rappelés à l’ordre par le consulat turc", a-t-elle affirmé, interrogée par l’AFP. 29/10/2020

Un tweet révélateur de la situation :

Commissaires de police - SICP
@SICPCommissaire
28 oct.
Ça soir, à #Vienne, des #Turcs mènent une expédition punitive à la recherche d’#Arméniens, dans la ville. Ils croisent et agressent un équipage de la @PoliceNat38. Nos collègues ont en- core fait preuve de sang-froid et de courage face à 150 individus surexcités. #confinement

Puis à Dijon, ils ont défilé :

« Scène surprenante dans le centre-ville de Dijon, jeudi 29 octobre 2020, quelques heures avant l'entrée en vigueur du re-confinement. Rue de la Liberté, puis devant la gare, une soixantaine de manifestants, se revendiquant comme pro-turcs, avec des drapeaux et des fumigènes, se sont organisés en cortège. Ils ont finalement été dispersés avec des tirs de gaz lacrymogènes devant la Gare par la police. Une manifestation qui rappelle celles qui ont eu lieu un peu plus tôt dans la semaine dans le Rhône. Samedi 31 octobre, une enquête est ouverte à Dijon. » Samedi 31 octobre 2020 à 10:41 - Par Adrien Beria, France Bleu Bourgogne

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