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Les vertus du nationalisme Abonnés

CRITIQUE. Docteur en philosophie politique, Yoram Hazony est un philosophe conservateur israélien. Son dernier ouvrage, Les vertus du nationalisme, a été récemment traduit aux éditions Jean-Cyrille Godefroy, dans la collection Cercle Aristote, dirigée par Pierre-Yves Rougeyron. Un plaidoyer pour l’Etat-nation et l’autodétermination des peuples.

Les vertus du nationalisme
Publié le 28 novembre 2020

Le nationalisme est accusé d’être à l’origine des maux les plus terribles de notre époque. Sans surprise, les vieilles intuitions favorisant l’indépendance nationale ont été progressivement mises au banc de l’histoire humaine, avant d’être farouchement discréditées. « Aujourd’hui, beaucoup en viennent à considérer qu’une loyauté personnelle à l’Etat national et une défense de son indépendance sont aussi futiles que moralement suspectes. Les loyautés nationales et les traditions ne sont plus perçues comme une base saine pour fixer les lois qui guident nos vies, pour réguler l’économie, pour prendre des décisions en matière de défense et de sécurité, pour établir des normes publiques en matière de religion et d’éducation ou pour décider de qui doit vivre dans quelle partie du globe », note Yoram Hazony.

On connait l’opposition classique entre le nationalisme et le patriotisme, portée par la célébrissime formule de Romain Gary selon laquelle « le patriotisme c’est l’amour des siens, le nationalisme c’est la haine des autres », distinction aussi facile à défendre qu’elle est périlleuse à réfuter. Bien sûr, il a existé un nationalisme belliqueux et xénophobe, notamment en France en réaction à la défaite de Sedan de 1870, mais il est historique et contextuel. Dans son essence, le nationalisme peut être défini comme une doctrine politique qui légitime l’existence d’un Etat-nation pour chaque peuple. L’exaltation de la nation remonte chez nous précisément à la Révolution française, époque où il devient naturel de vouloir défendre « la patrie en danger ». Cette opposition un peu convenue entre patriotisme/nationalisme est balayée par le philosophe israélien « J’ai écrit ce livre comme un manifeste regroupant les raisons qui poussent à être un nationaliste ». Il précise ne pas chercher à rendre le nationalisme séduisant et ajoute : « Je ne perdrai pas mon temps à le déguiser en « patriotisme ». Laissons cet artifice aux nombreux cercles qui considèrent aujourd’hui le terme comme inconvenant. »

Pourquoi le nationalisme est-il devenu inconvenant ? Pour l’auteur, il a été discrédité par une vision tronquée des idées politiques au 20ème siècle. A ce titre, Yoram Hazony entend faire la peau à un mythe selon lequel « les nationalismes » du 20ème siècle auraient engendré la mort et la désolation. Selon lui, il n’y a par exemple pas de nationalisme hitlérien. Selon lui, l’hitlérisme est guidé par l’idée pangermanique de « Grossdeutschland » (la Grande Allemagne). Comme il l’avait déjà rappelé en décembre 2018 dans un entretien donné au Figarovox : « Hitler n’était pas le moins du monde nationaliste. Il était même tout le contraire : Hitler méprisait la vision nationaliste, et il appelle dans Mein Kampf à détruire les autres États-nations européens pour que les Allemands soient les maîtres du monde. Dès son origine, le nazisme est une entreprise impérialiste, pas nationaliste. »

De quoi parle alors la théorie politique nationaliste ? « Le nationalisme qui m’a vu grandir est une vision du monde fondée sur des principes qui estiment que le gouvernement optimal du monde advient lorsque les nations sont capables de concevoir leur propre trajectoire indépendante, de cultiver leurs propres traditions et de défendre leurs propres intérêts sans souffrir la moindre ingérence. » Pour le philosophe, cette vision du monde est héritée de ce qu’on appelle en géopolitique « l’ordre international westphalien », c’est-à-dire celui qui naît au 17ème siècle dans le sillage de la Guerre de Trente Ans et repose sur la reconnaissance réciproque et la non-ingérence entre États souverains délimités par des frontières, assurant leur propre sécurité, et susceptibles d’échanges en fonction du contexte et de leurs intérêts propres.

A l’opposé, comme le note Hazony, l’impérialisme, quel que soit ses formes historiques, vise à apporter la paix et la prospérité dans le monde en unifiant par la contrainte (guerrière ou économique) l’humanité sous un seul régime politique. Sans dogmatisme, Hazony considère que l’on peut argumenter en faveur de chacune de ses théories. Toutefois, il indique qu’en dernière instance, chacun doit trancher entre ces deux positions : « soit vous êtes par principe partisan de l’idéal d’un gouvernement international ou d’un régime qui impose sa volonté sur des nations assujetties lorsque les chefs le jugent nécessaire, soit vous croyez que les nations devraient être libres de fixer leur propre trajectoire en l’absence d’un tel gouvernement ou d’un tel régime international. »

Et précisément, faire passer toutes les horreurs du 20ème siècle sur le dos des « nationalismes » était bien commode pour faire passer en contrebande la pilule de théories politiques prétendument humanistes mais clairement impérialistes en pratique. Il fallait absolument démanteler les États-nations pour faire advenir un ordre mondial « pacifié ». Pour Horam Hazony, après la chute du mur de Berlin en 1989, les esprits occidentaux ont été colonisés par deux projets impérialistes : « D’un côté, l’Union européenne déposséda progressivement les États membres d’un grand nombre de pouvoirs généralement considérés comme des critères de l’indépendance politique. De l’autre, le projet d’établissement d’un « ordre mondial » américain où les nations qui n’obéiraient pas à la loi internationale seraient contraintes de s’y plier, principalement sous la menace de la puissance militaire américaine. » Ironie de l’histoire, le projet de « communauté européenne », pensé pour lutter contre les égarements du « nationalisme allemand », n’aura permis qu’une seule chose : démanteler les États-nations européens au profit d’une Allemagne hégémonique qui ne domine plus par les chars mais par l’économie. L’auteur n’a du reste pas de mal à voir dans l’Union européenne la réinstauration de l’empire allemand.

L’ouvrage de Yoram Hazony est un vibrant plaidoyer pour l’Etat national - dont il fait un fruit de l’Ancien testament et de l’histoire du protestantisme européen -, et modèle d’équilibre entre la tribu et l’empire. Pour ce faire, l’auteur propose notamment une déconstruction philosophique et politique de la vision libérale du monde, dans laquelle il voit un impérialisme homogénéisateur pernicieux qui ne dit pas son nom : « Initiés au paradigme libéral, les hommes et les femmes éduqués peuvent participer à une vaste gamme de projets. Tous partent des postulats libéraux : l’unification politique européenne ; l’essor du libre commerce non faussé ; l’immigration sans entraves des populations ; la transformation des entreprises commerciales en corporations « multinationales » au service de l’économie globalisée plutôt que d’un intérêt national particulier ; la soumission des nations à un corpus de loi internationale en expansion constante ; l’agitation en faveur d’un régime universel de droits humains via les organisations non gouvernementales, les institutions de l’ONU et les tribunaux internationaux ; l’homogénéisation des universités mondiales dans un système de normes internationales et d’une évaluation par les pairs (…) On est soit « du bon côté de l’Histoire » soit « du mauvais côté ». Lorsque vous œuvrez à édifier le nouvel ordre libéral, vous êtes nécessairement du bon côté. »

Favorable à l’indépendance nationale comme principe politique organisateur, Yoram Hazony porte un regard suspicieux sur tous les universalismes. Les États nationaux sont certes nés dans le fer et le sang, mais ils sont ce que la civilisation a produit de plus durable et de plus cohérent. Pour l'auteur, les démanteler au nom d’un programme impérialiste libéral purement théorique, censé faire advenir les triomphes conjoints de la Raison et de la paix universelle est un projet qui porte en lui la ruine des peuples.

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