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Maurice Berger : « On ne doit jamais excuser un acte de délinquance » Abonnés

ENTRETIEN. Maurice Berger est pédopsychiatre. Enseignant à l’École Nationale de la Magistrature, il travaille également en Centre Éducatif Renforcé (CER). Il est l’auteur de Sur la violence gratuite en France (2019) chez l’Artilleur. Nous l’avons interrogé dans le cadre de récentes violences urbaines à proximité du Val d’Oise.

Maurice Berger : « On ne doit jamais excuser un acte de délinquance »
Publié le 27 novembre 2020

Front Populaire : Récemment, un adolescent de 14 ans a été mis en examen pour avoir incendié un bus de nuit à Sartrouville (Yvelines). L’enquête privilégie un « challenge » entre bandes rivales. La violence ne serait donc parfois qu’un jeu ?

Maurice Berger : Ce qu’on remarque le plus souvent chez ces jeunes, c’est leur difficulté à se construire un imaginaire. Leur pensée est très abimée. Ils n’ont pas de prise de distance symbolique avec le réel. Dès lors, ne pouvant pas faire « comme si », ils ne peuvent jouer qu’en vrai. Leurs jeux sont des plus sommaires, et consistent à se distraire et à se procurer de l'excitation par la destruction de ce qui existe. Un adolescent me déclare : « on s’ennuyait alors on a mis le feu à un entrepôt » (1 700 000 euros de dégâts totalement pris en charge par l'assurance responsabilité civile scolaire des mineurs). On n’a jamais joué avec ces jeunes à des jeux qui permettent l’acquisition du faire semblant, donc de l’imaginaire : jeu de coucou-caché, de la tour de cube qu’on démolit et reconstruit, de la dinette avec différentes mimiques, « miam », « pouah ». Prévention : une France qui jouerait avec ses bébés serait un pays avec moins de violence. De plus, pour diverses raisons, beaucoup de ces mineurs ont d’importantes difficultés d’apprentissage et de compréhension ; par conséquent, ils sont souvent incapables d’anticiper les conséquences de leurs actes, et sont la proie facilement influençable des idéologies complotistes car ils ne parviennent pas à se construire une pensée personnelle.

FP : D’où peut provenir ce type de violence gratuite ? Comment l’expliquer rationnellement ? Est-ce le fruit d’un problème individuel, d’un problème familial, d’un problème sociétal ?

MB : Il existe de nombreuses causes, souvent associées chez le même mineur. Je montre dans mon livre que ces causes ne sont ni la précarité, ni la ghettoïsation, ni la stigmatisation, contrairement au discours convenu. On nait dans une famille avant de naitre dans un quartier, et le facteur le plus important est l’histoire personnelle et l’enfance de leurs des parents. 5 % seulement des mineurs violents vivent dans une famille où il n’y a pas de problème éducatif majeur. Dans ma pratique, dans 80% des cas, les mineurs violents ont été exposés dès petits à des scènes de violences conjugales, et toute culture qui inclut une inégalité homme-femme a plus de risque de transmettre de la violence. Ou encore les structures familiales claniques caractérisées par une impossibilité d’avoir une pensée personnelle sont source d’une violence intrafamiliale, souvent projetée sur le monde extérieur. En cas de différend, le groupe est rameuté et cela donne vite : « mes frères vont venir te tuer ».

FP : Comment un adolescent de 14 ans peut-il se retrouver à incendier un bus en service à 3h du matin un dimanche ? Quel est le niveau de discernement à cet âge ?

MB : Ce jeune peut être dehors à cette heure pour une multitude de raisons. Certains sortent la nuit à cause des violences conjugales ; ils ne fuguent pas, ils essayent de survivre psychiquement. D’autres ne savent pas ce que c’est qu’obéir, en particulier lorsqu’une mère qui vit seule n’a pas mis de limites éducatives à son enfant quand il était petit car il a compris comment l’apitoyer. A l’adolescence, il est trop tard pour commencer à se faire respecter. Le projet de loi sur la justice des mineurs prévoit une présomption de non-discernement au-dessous de 13 ans. Mais la notion de « discernement » est floue : absence de maturité liée à l’âge, ou d’une absence d’intentionnalité ? Avant 13 ans, un adolescent serait-il considéré comme un petit enfant qui ne sait pas ce qu’il fait ? Non, un mineur de 12 ans payé 80 euros par jour pour « garder » un immeuble sait parfaitement ce qu’il fait, de même lorsqu’il se rend coupable de certaines agressions physiques intentionnelles.

FP : Pour les jeunes adolescents, la justice semble privilégier les mesures éducatives judiciaires. Dans le cas du bus incendié à Sartrouville, le chauffeur était dans le bus au moment du départ de feu. Les adolescents doivent-ils être punis au prorata des dégâts qu’ils sont capables de causer ?

MB : On ne doit jamais excuser un acte de délinquance, car c’est fréquemment pris comme un effacement de l’acte et de sa gravité. Beaucoup de mineurs n’éprouvent aucun sentiment de culpabilité ou d’empathie par rapport à leur victime ou par rapport aux dégâts qu’ils ont commis. Avec une mesure éducative répétée, c’est souvent le cas, on prive certains mineurs du seul miroir qui leur montre la gravité de leur acte. Un mineur très dangereux me déclare à propos d’une admonestation faite par un juge « je m’en foutais, ça voulait dire que ce que j’avais fait n’était pas grave ». Puis quand je lui demande s’il pense risquer d’aller en prison suite à ses agressions, il ajoute : « je ne risque pas la prison, même si ce que je fais est grave ». Beaucoup de professionnels ont de la difficulté à concevoir que ce n’est que lorsqu’une butée matérialisée - la privation de la liberté de frapper - est mise à leurs actes que certains mineurs délinquants commencent à pouvoir penser.

FP : Vous expliquez qu’un enfant a besoin, pour sa construction psychique, de stabilité. Or nous sommes dans une société des « flux », de l’instabilité permanente, de la sur-sollicitation numérique. Cette évolution de la société est-elle un facteur de déstructuration chez les jeunes ?

MB : L’utilisation de plus en plus précoce des jeux-vidéo, parfois avant un an, est inquiétante. Au-delà des premiers mois de la vie, où c’est l’action, la manipulation, qui permet la compréhension du monde, l’inhibition de l’action est nécessaire pour réfléchir. C’est le temps du tâtonnement, des essais et erreurs en pensée, c’est lent alors que Google donne la réponse en un clic. Penser se fait aussi dans une certaine solitude, en étant en dialogue interne avec soi-même alors que les outils actuels nous maintiennent en lien permanent et réel avec autrui, les écrans nous offrent des perceptions, beaucoup d’excitation, qui nous détournent de nos représentations intérieures et de la complexité de nos sentiments.

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