Menu
analyses
Pandémie
COVID : la décroissance ?

OPINION. Le Docteur Z.L nous revient, pour ce qui commence à s’apparenter à un journal de bord par temps de Covid. Journal lucide, un brin désenchanté mais néanmoins, on le sent, combatif. Immersion privilégiée au sein d’un service public hospitalier en grande tension.

COVID : la décroissance ?

Que peut-on lire ce 27 novembre 2020 au matin sur le très sérieux site santepublique.fr (données mises à jour le 26 novembre au soir) ?

2 183 660 cas confirmés COVID+ en France dont 13 563 de plus le 26 novembre par rapport au bulletin publié la veille.

50 957décès soit +340 en 24h à l’hôpital.
10 666 nouveaux patients hospitalisés dont 1614 en réanimation en 7 jours. Effroyable ! Je suis moi-même anesthésié.

Heureusement en fin de page, on peut lire : 182 783 personnes testées COVID positives soit une baisse de 40% en semaine 46 (9 au 15 novembre 2020) par rapport à la semaine précédente ainsi seulement 10 jours après le début du confinement (du 30 octobre au 28 novembre 2020) alors que la période d’incubation du virus peut aller jusqu’à 14 jours. Ce confinement a eu un effet extrêmement rapide !

Et cette baisse continue : -38% semaine 47 (du 16 au 22 novembre) par rapport à la semaine 46. Nous sommes en phase de décroissance. Me voilà rassuré !

En tant que médecin très sérieux d’un hôpital public très sérieux, je débute (presque) à l’heure mes consultations.

Le premier malade est absent. J’en déduis sans recevoir d’attestation de sa part qu’il a peur de se déplacer et respecte à la lettre le confinement.

Bref, patient suivant ! La situation est délicate. Je dois l’informer que, pour sa pathologie chronique grave, je ne pourrai pas lui prescrire sa biothérapie mensuelle. Nous sommes en pénurie ! Les dons de sang ayant chuté suite au confinement, ce produit dérivé sanguin n’est plus accessible...Comment le lui dire ? Que vais-je lui proposer en retour... De rester s’aggraver chez lui ?

Une infirmière toque à la porte de mon bureau. Elle me signale qu’elle est seule dans le service, sa collègue est affectée sur un autre poste ce jour du fait d’un sous-effectif... L’hôpital sous tension manque de personnel soignant touché par le virus mais aussi (pour ne pas dire : surtout) par les restrictions budgétaires qui se poursuivent COVID ou pas COVID. Que s’est-il passé dans mon établissement entre la première et la deuxième vague pourtant si prévisible ? Rien. Pas un poste supplémentaire, pas un lit de réanimation de plus... Rien. Ah si ! 500 euros de prime sur ma fiche de paie. Me voilà rassuré. Tout est « réglé » !

13h : j’enchaîne avec un staff. J’y croise un de mes collègues chirurgien libéral. C’est bien. Il y a un échange fraternel des connaissances médecine privée/publique. Le « méchant » médecin que je suis ne peut s’empêcher de penser qu’il vient à notre réunion collégiale pour « recruter » des patients du public et les opérer dans le privé. Il est neurochirurgien et cette spécialité très réglementée en France n’est autorisée que dans le système privé dans ma ville. Il vient donc faire gentiment son marché. Je ne lui en veux pas, c’est « le système » qui veut ça... Je réalise alors que durant cette épidémie de COVID, l’hôpital public est sur le front mais que fait le privé ? Pourquoi n’est-il pas réquisitionné lui aussi ? On est tous médecins que je sache ? Nous avons les mêmes diplômes.

« -Et toi ? » Lui dis-je, « Comment cela se passe dans votre clinique durant ce confinement, pas trop dur ? »

« Absolument pas. Au contraire, on est content, on n’a jamais autant bossé. Notre clinique n’a jamais autant prospéré. »

En effet, il m’explique que suite à l’annulation de toutes les interventions chirurgicales de notre hôpital public, en particulier en services d’orthopédie pour cause de réquisitionnement des lits/du personnel dédiés COVID, il y a eu un afflux de patients dans leur clinique.

Me voilà rassuré !

De retour du staff, un visiteur médical d’un laboratoire pharmaceutique m’attend à mon bureau, le sourire aux lèvres.

« Docteur, j’ai une bonne nouvelle ! »

Il me déploie un nouveau système d’électrodes intracérébrales reliées directement à un téléphone portable lui-même rattaché à un petit boitier flambant neuf.

« -Regardez comme c’est beau !

-Mais que va-t-on faire du matériel dont je dispose déjà ?

-Il est obsolète. On va vous débarrasser de tout ça : boitier, connecteurs, fils, sacoche. A la poubelle !

-Mais il marchait très bien !

-Peu importe, il est dépassé, il n’est pas design. Notre laboratoire est au cœur de l’innovation technologique ! Ce nouvel appareil est nettement plus moderne : regardez la petite diode lumineuse verte qui s’allume, c’est beau, non ? »

Mmm...Ce consommable consume ce qu’il reste de mon cerveau... Laboratoire suivant !

« -Bonjour Docteur, alors comment allez-vous ? Vous pensez qu’on aura bientôt un vaccin contre le COVID ?

-Pardon ? Vu le nom de votre laboratoire, c’est plutôt à vous de me le dire ?

-C’est vrai. Cela doit rester confidentiel docteur : notre vaccin est prêt !

-Me voilà rassuré !

-Oui, nous attendons simplement l’accord du gouvernement et la négociation du prix. Si tout va bien, il devrait sortir en mai 2021. Ma seule crainte...est que le laboratoire concurrent ne sorte un vaccin avant nous ! Que de stress... »

Mmm... maintenant, il faut espérer que les chiffres des patients COVID positifs baissent après ce confinement qui ne fait qu’étaler dans le temps l’immunité naturelle face au virus. En effet, si toute la population s’immunise trop vite, qui se fera alors vacciner ? Il nous faut des personnes non encore infectées et beaucoup ! Pour une vaccination de masse après une anesthésie de masse...

Bref, la journée se termine. Je reçois un mail d’un de mes très sérieux collègues hospitaliers. Son message est enthousiaste. Il nous propose des téléconsultations pour s’adapter à l’épidémie et permettre aux patients d’être soignés de chez eux. Première pensée : c’est parfait. Quelle réactivité. J’adhère au groupe « téléconsultations » qu’il souhaite organiser. Puis, mon avis se modifie après quelques secondes de réflexion : cette télémédecine (si on lit bien entre les lignes du mail) est mise en place (à quel prix pour l’hôpital ?) par un organisme privé sous-traitant avec un logiciel très performant. Le « méchant » médecin que je suis ne peut s’empêcher de penser : quelle sera la prochaine étape ? De la télémédecine avec pour médecins des logiciels virtuels et virtuoses pour des hommes (et des femmes) « augmentés » dont le cerveau sera branché en permanence à des téléphones portables design haute technologie ?

Est-ce que ce monde est sérieux ?
Je ne réponds pas à ce mail et je rentre chez moi, fatigué. J’allume la radio :

« La courbe COVID va-t-elle continuer à baisser ? » « Le confinement va-t-il reprendre après Noël ? » « Devra-t-on garder nos masques pour manger la dinde aux marrons ? » « A quand la vaccination ? Sera-t-elle obligatoire ? »

Le flot de chiffres et de questionnements (médiatiquement bien soutenu) amène la peur.

La peur individuelle engendre une anesthésie cérébrale qui engendre à son tour une soumission de masse et une perte du sens.

Alors, Stop ! J’éteint tout.

Je m’endormirai ce soir (sur mes deux oreilles ?) avec une seule question en tête : la décroissance de quoi ? Pour qui ?

Rassurez moi...rassurez moi...

0 commentaireCommenter