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Crise Sanitaire
Remdésivir : comment Gilead a enfumé l’Europe

ARTICLE. Alors que l’OMS a définitivement contre-indiqué le remdésivir le 20 novembre dernier, de nombreux pays européens se réveillent avec la gueule de bois. Une fois de plus, la Commission européenne aura démontré sa nocivité.

Remdésivir : comment Gilead a enfumé l’Europe
Publié le 2 décembre 2020

Que n’a-t-on entendu sur le remdésivir ! Ce médicament miracle du laboratoire Gilead qui devait nous sauver, si ce n’était de la guerre et de la fin dans le monde, au moins du Covid en stoppant la réplication du virus. Des mois que le nom de ce médicament, jusque-là peu connu du grand public, était dans toutes les bouches autorisées… jusqu’à ce que la fenêtre de tir ne se referme totalement en l’espace d’un mois, de mi-octobre à mi-novembre. Mais le mal a-t-il déjà été fait ?

Le 15 octobre, la vaste étude Solidarity de l’OMS nous apprend que l’antiviral n’a absolument aucun effet sur les malades. Le 20 novembre, l’OMS va jusqu’à la contre-indication en recommandant de ne pas administrer le médicament aux malades du covid hospitalisés. Non seulement le médicament n’évite ni les formes graves de la maladie ni les morts, mais il a un double inconvénient : de potentiels effets secondaires puissants (notamment sur les reins) et une implication logistique lourde (administration par intraveineuse).

Et pourtant cela n’a pas empêché le laboratoire Gilead de toucher le jackpot, annonçant même un gain record au troisième trimestre 2020 de 900 millions de dollars grâce à la vente du remdésivir. Comment et pourquoi ? Fin mai, une étude publiée dans la revue américaine New England Journal of Medicine avait conclu que le médicament pouvait légèrement réduire la durée de récupération des malades du covid hospitalisés (en moyenne, de 15 jours à 11 jours), avantage réel qui pourrait ne pas peser lourd face aux dangers du médicament.

En Belgique, l’affaire du remdésivir est en train de faire du bruit. Le 29 octobre, alors même que l’étude Solidarity avait paru, la Belgique a acheté 12300 doses du médicament américain pour un total de 4,27 millions d’euros. Les responsables politiques belges se défendent en expliquant que l’étude Solidarity était à un stade de résultat « intermédiaire » - ce qui est exact - et qu’à la date de la prise de commande, seules faisaient réellement fois les directives européennes qui étaient favorables, ce qui est encore exact ! La Belgique n’est pas seule. Des dizaines de pays européens ont passé commande en masse d’un médicament qui ne guérit pas.

Le remdésivir est en effet, depuis le 25 juin, le premier médicament contre le Covid à avoir reçu une autorisation de mise sur le marché européen conditionnelle. Alors que l’Agence européenne du médicament (EMA) a indiqué le 2 octobre qu’elle allait étudier des signalements selon lesquels des « problèmes rénaux aigus » pourraient être liés à la prise de remdésivir, la Commission européenne a signé, cinq jours plus tard (le 7 octobre), un contrat-cadre avec Gilead pour permettre à tous les pays de l’Union européenne de passer leurs précommandes. Un « pari » pour le moins risqué !

Comme le démontre méthodiquement Lise Barnéoud dans un récent article du Monde, Gilead a parfaitement réussi à enfumer la Commission européenne, et toute l’Europe avec. Le géant pharmaceutique américain a reçu le manuscrit du fameux essai clinique Solidarity de l’OMS début octobre alors qu’il était en pleine négociation avec la Commission européenne pour le futur contrat-cadre du 7 octobre. Gilead savait donc pertinemment que l’OMS allait finir par déconsidérer son médicament puisque les premiers résultats de Solidarity le confirmaient. Or, l’OMS avait l’obligation contractuelle d’envoyer à Gilead le manuscrit avant publication des résultats. Sachant que sa molécule allait être désavouée, Gilead a volontairement laissé traîner durant 15 jours sa relecture du manuscrit pour avoir le temps de signer son contrat avec la Commission européenne. Le 7 octobre, l’accord cadre est signé et la Commission commande 3 millions de doses sans savoir que le médicament est inefficace.

Quelques jours après le contrat, de nombreux pays Européens passent commande. Un coup de maître pour Gilead et une déculottée pour la Commission qui n’a même pas pris la peine d’interroger l’OMS sur l’avancée de l’essai clinique. La Commission européenne a donc foncé tête baissée dans la gueule du loup, alors qu’un rapport du Sénat américain avait déjà dénoncé en 2015 la stratégie marketing de Gilead consistant à « maximiser son profit » par tous les moyens. Des chercheurs internationaux ont par ailleurs montré que le coût de fabrication du remdésivir est d’environ 0,93 dollars la dose, laquelle est vendue…390 dollars par le laboratoire.

Une fois n’étant malheureusement pas coutume, la France est le seul pays européen – avec le Liechtenstein et le Luxembourg - à ne pas avoir passé commande dans le cadre du contrat avec la Commission européenne, malgré qu’elle ait accordé une autorisation temporaire d’utilisation au remdésivir le 15 juillet. Il faut reconnaître que depuis le début de l’épidémie, la molécule de Gilead a été très peu utilisée en France ; à peine 700 patients, selon les chiffres du Monde.

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