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Paradigmes politiques nationaux en Amérique latine (2) Abonnés

HISTOIRE. Parallèlement au rôle joué par les idées européennes dans la formation des paysages politiques nationaux en Amérique Latine, l’évolution des sociétés locales contribue également au développement et à l’émergence de mouvements politiques latino-américains particuliers.

Paradigmes politiques nationaux en Amérique latine (2)
Publié le 3 janvier 2021

Parallèlement au rôle joué par les idées européennes dans la formation des paysages politiques nationaux en Amérique latine, l’évolution des sociétés locales contribue également au développement et à l’émergence de mouvements politiques latino-américains particuliers. A cet égard, le batllisme (Uruguay), le chavisme (Venezuela), le sandinisme (Nicaragua), le castrisme (Cuba) et le velasquisme (Equateur) font référence à des contextes nationaux particuliers. Ils sont également liés à une personnalité politique et à son itinéraire politique voire idéologique. Du Nicaragua à l’Uruguay en passant par les Andes et les Caraïbes, les différents mouvements politiques se manifestent par leur particularité locale et leur importance dans la vie nationale.

Entre 2000 et 2005, Jorge Batlle est président d’Uruguay tout en étant membre de la famille de José Batlle y Ordóñez dont il partage la même ligne politique. Son ancêtre, José Batlle y Ordóñez, est le fondateur du mouvement batlliste au sein du Parti Colorado. A la fin du 19e siècle, l’avenir social et politique de l’Uruguay se pose auprès des dirigeants politiques nationaux. Parmi eux, les Partis Colorado et Blanco(National) s’opposent sur l’orientation à suivre pour le pays. Le premier soutient une modernisation et une industrialisation nationales afin d’atteindre les standards européens de développement. Le second est plus favorable à une vision rurale et gaucho de la nation uruguayenne s’opposant ainsi aux visées industrialistes des Colorados. Au sein de ces derniers, la pensée batlliste s’élabore autour d’une vision moderniste de la société uruguayenne. En effet, José Batlle y Ordóñez, influencé notamment par le modèle intellectuel européen, défend un projet de classes moyennes permis par une législation sociale étendue, un Etat développementiste ainsi qu’une économie dirigée. Celle-ci se réfère non pas au modèle économique révolutionnaire mais à une ligne économique liée à un rôle de l’Etat important. La pensée batlliste parvient à se diffuser après la Révolution de 1904 au cours de laquelle la ligne du Parti Colorado, notamment le batllisme, l’emporte sur celle du Parti Blanco. Elle se traduit en projet politique concret sous les différents mandats présidentiels de José Batlle y Ordóñez qui applique ainsi sa vision politique nationale. Le projet batlliste, proche des programmes modernistes et développementistes présents à cette époque devient ainsi successivement un mouvement politique puis une pratique du pouvoir. Au cours du 20e siècle, le batllisme après José Batlle y Ordóñez continue d’influencer la vie politique nationale notamment au sein des cercles du Parti Colorado. Son influence contribue à la formation de l’identité nationale uruguayenne notamment à travers l’élément industriel et urbain. Par la suite, plusieurs présidents reprennent l’héritage batlliste y compris sous un prisme conservateur tels que Jorge Pacheco Areco et Juan Maria Bordaberry.

En 2013, Hugo Chávez décédait après avoir dirigé le Venezuela et instauré une « République bolivarienne » ancrée à gauche. En 1999, Hugo Chávez est élu président du Venezuela après deux tentatives pour renverser le gouvernement dans les années 1990. Entre 1999 et 2013, il mène un vaste changement politique, idéologique et constitutionnel dans le pays. En effet, après son élection, il supervise la réforme constitutionnelle qui donne lieu à la Constitution bolivarienne de 1999. Parallèlement, son gouvernement met en place des mesures économiques et sociales avancées en faveur des couches populaires vénézuéliennes. Plus généralement, la pratique du pouvoir chaviste est marquée par le socialisme du 21e siècle, l’altermondialisme et le populisme de gauche. Le chavisme intervient suite au Caracazo de 1989 produit des mécontentements populaires au Venezuela et dans un contexte renouvelé d’engagement politique à gauche. La lutte armée antérieure laisse place à de nouvelles formes de combat politique liées au syndicalisme, à l’altermondialisme, aux médias, aux nouveaux mouvements sociaux et à la communication publique. Dans le cas vénézuélien, le chavisme répond aux crises antérieures (Caracazo) et correspond à la figure d’Hugo Chávez. En effet, il s’agit d’un mouvement incarné dans lequel la personnalité, l’action et la pensée d’Hugo Chávez est centrale. On retrouve cette réalité politique avec le péronisme argentin, le castrisme cubain, le sandinisme nicaraguayen voire l’uribisme en Colombie ou le fujimorisme péruvien. A la mort d’Hugo Chávez en 2013, Nicolás Maduro reprend la direction des affaires nationales et poursuit la ligne politique de son prédécesseur. Les difficultés économiques et politiques contribuent à accroitre l’état de crise national face au risque d’intervention des Etats Unis.

Depuis 2006, l’ex membre du FSLN, Daniel Ortega est président du Nicaragua après un premier mandat dans les années 1980 (1985-1990). Néanmoins, le sandinisme actuel et au pouvoir constitue une réalité politique et idéologique particulièrement distincte du sandinisme historique. Ce mouvement apparait avec Augusto Sandino et son parcours politique dans les années 1920 et 1930. Il constitue face au régime somoziste une voie de lutte révolutionnaire, sociale voire nationale dans le pays. Après la mort d’Augusto Sandino en 1934, l’héritage sandiniste se perpétue avec la fondation au 1961 du Front sandiniste de libération nationale au Nicaragua. Il constitue un mouvement révolutionnaire ainsi qu’un instrument de la lutte radicale contre le régime somoziste. Le 19 juillet 1979, la direction du FSLN parvient à prendre le pouvoir et établit une junte révolutionnaire de gouvernement nationale. Celle-ci ne tarde pas à rencontrer d’importantes difficultés politiques, économiques et sécuritaires dans le pays et les zones frontalières. A l’intérieur, l’expérience gouvernementale sandiniste se traduit par des mesures sociales et économiques radicales contribuant à rapprocher le Nicaragua des pays communistes et des Etats révolutionnaires. En 1990, l’opposition menée par Violeta Chamorro remporte les élections présidentielles et contribue à l’alternance politique dans le pays. De 1990 à 2006, le sandinisme révolutionnaire laisse place à un mouvement plus contemporain qui épouse les notions de socialisme du 21e siècle, de l’altermondialisme, du syndicalisme, de la social-démocratie ou des nouveaux mouvements sociaux. Ainsi, le sandinisme nicaraguayen émerge dans le contexte de la contestation radicale menée par Augusto Sandino et caractérisée par l’association entre Nation et Révolution. A partir de 1934, le sandinisme emprunte des chemins croisés : mouvement révolutionnaire dans les années 1960 et 1970, pratique du pouvoir dans les années 1980, mouvement de gauche contemporaine dans les années 1990 et populisme de gauche à partir de 2006. Néanmoins, à travers les décennies, il conserve ses principales caractéristiques : à gauche, à cheval entre la Nation et la Révolution.

José Maria Velasco Ibarra représente une figure politique particulière dans la vie politique nationale équatorienne. Il est Président de la République à cinq reprises des années 1930 aux années 1970. Son premier mandat (1934-1935) est marqué par un coup d’Etat militaire suite à ses désaccords avec certains milieux militaires et le Congrès. Il revient à la présidence entre 1944 et 1947 mais José Maria Velasco Ibarra est une nouvelle fois renversé par un coup d’Etat militaire. Son troisième mandat (1952-1956) est caractérisé par plusieurs mesures dans les domaines de l’armée, de la croissance économique et de l’éducation. Président en 1960-1961, il est déposé par un nouveau coup d’Etat. Lors de son cinquième mandat (1968-1972), José Maria Velasco Ibarra rencontre le chef d’Etat chilien Salvador Allende. Il est finalement renversé en 1972 par un coup d’Etat mené par les militaires opposés à sa politique. Le velasquisme en tant qu’héritage politique et de pratique du pouvoir par cette figure équatorienne constitue une énigme dans le paysage politique national. Il représente une forme de politique située entre libéralisme et conservatisme traditionnels opposé à toute forme d’engagement radical ou révolutionnaire. Au pouvoir, José Maria Velasco Ibarra est favorable au rôle éducatif et social de l’Eglise catholique ce qui en fait une figure conservatrice ou traditionaliste. Néanmoins, il supervise de nombreuses réformes et mesures gouvernementales en faveur des libertés publiques, du développement économique et de la législation sociale. D’ailleurs, ses relations avec les milieux militaires sont marquées par des tensions importantes. En effet, à plusieurs reprises, des cercles militaires nationaux déposent le président Velasco Ibarra par un coup d’Etat. Enfin, dans le domaine diplomatique, le président équatorien entretient des relations cordiales avec le président chilien Salvador Allende et avec Fidel Castro. D’une certaine façon, le velasquisme se caractérise par un corpus politique et idéologique conservateur ou libéral avec des éléments sociaux, économiques et politiques ouverts rompant avec les lignes politiques traditionnelles.

Le 31 juillet 2006, Fidel Castro quittait symboliquement le pouvoir à Cuba au profit de son frère Raúl Castro qui assumait désormais la direction des affaires nationales. Si ce changement symbolique ne représente pas la fin du système castriste à Cuba, il marque la fin de la présence de Fidel Castro au gouvernement depuis la Révolution castriste de 1959. En effet, cette figure politique nationale dont l’action prête à des controverses entre ses partisans et ses opposants, a joué un rôle central à la fois à Cuba et en Amérique Latine. A Cuba, Fidel Castro mène la guérilla révolutionnaire du M26 qui parvient à prendre le pouvoir en 1959. Aux affaires gouvernementales, Fidel Castro incarne une ligne particulière parallèlement au guévarisme révolutionnaire. En effet, le castrisme constitue certes un mouvement révolutionnaire mais dans une perspective nationale et pragmatique. Alors que le guévarisme relève d’une alternative révolutionnaire couvrant l’ensemble des pays latino-américains et au-delà, le castrisme emprunte à la fois aux mouvements nationaux cubains antérieurs, à la Révolution et à une pratique du pouvoir qui vise à éviter les aventures hasardeuses. De 1959 à 2006, le castrisme s’apparente donc au parcours et au pouvoir de Fidel Castro dans les affaires nationales cubaines. A l’étranger, il constitue une pratique révolutionnaire de la lutte armée parallèlement au guévarisme, au foquisme et au maoïsme. Ainsi, plusieurs groupes insurrectionnels en Amérique latine s’inspirent des théories castristes de lutte armée ce qui démontre l’existence d’un modèle castriste révolutionnaire dans la région. Avec la fin de l’idéal révolutionnaire dans les années 1980 et 1990, le castrisme se résume principalement à une pratique du pouvoir à Cuba.

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