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OPINION. Dans une université américaine l’interdiction de l’Odyssée est réclamée pour incitation au viol. Fakenews ? Ce ne serait pas la première absurdité venue d’ailleurs que certains adopteraient en France. M’est revenu le souvenir d’une discussion au cours d’une navigation vers une île grecque. Il s’agissait des femmes dans l’Odyssée.

Cythère

J’apprends que dans une université américaine l’interdiction de l’Odyssée est réclamée pour incitation au viol. S’agit-il d’une de ces Fakenews qui circulent aujourd’hui impunément ? Ce ne serait pas la première absurdité venue d’ailleurs que certains s’empresseraient d’adopter en France et il m’est revenu le souvenir d’une discussion ancienne avec celui que j’appellerai ici R. au cours d’une navigation qui nous menait vers une île grecque. Il s’agissait des femmes dans l’Odyssée.  La plus présente est la déesse Athéna, l’intelligence, la raison, une raison guerrière et courageuse, la vierge Athéna, je m’étais toujours demandé pourquoi la mythologie en faisait une vierge, c’était une façon avant même le christianisme d’opposer l’esprit au corps. Athéna, était une femme de tête, sortie casquée de la tête de son père Zeus, elle intervenait sans cesse pour protéger Ulysse, elle plaidait sa cause auprès du père de l’Olympe pour combattre la colère de Poséidon, le monde des dieux comme celui des humains était soumis à un ordre patriarcal et Athéna malgré sa liberté de décision et de jugement devait obéir à son père Zeus.

Certains ont déclaré que l’auteur de l’Odyssée était une femme, il fallait bien mettre un peu de nouveauté dans les études homériques qui ressassaient des poncifs depuis des siècles, même s’il y avait eu déjà bien des esprits irrespectueux pour se moquer de textes que les professeurs d’époque vous sommaient d’admirer. Les irrespectueux connaissaient souvent mieux Homère que bien d’autres et l’aimaient de plus près. Qu’importait à vrai dire que ce soit un homme ou une femme qui ait écrit l’Odyssée, la société décrite était sans conteste patriarcale avec un partage des taches assez net, aux hommes les armes, le javelot, le lancer de poids, le maniement de l’argent et des échanges commerciaux, le voyage et l’ouverture au monde, aux femmes la quenouille, les métiers à tisser, le soin des enfants et de la maison. Athéna du reste n’avait rien de féministe, c’était Ulysse et Télémaque qu’elle aidait. A Pénélope elle envoyait des rêves pour l’aider à rester fidèle. Pénélope était l’exemple même de la fidélité, une femme sage, réfléchie, qui savait ruser pour déjouer la force des prétendants, défaire chaque nuit ce qu’elle tissait le jour. Cette femme fidèle avait de l’imagination et se battait pour sauvegarder le patrimoine de son fils. S’il n’y avait pas eu Télémaque, Pénélope aurait été obligée de choisir plus vite un prétendant, un homme aurait pris plus vite le pouvoir en ce régime féodal.

Le poème homérique si plein de détails sur la vie quotidienne (on ne cesse de manger, dormir, construire des bateaux, tuer du gibier dans l’Odyssée, la pêche y est plus rare, le poème s’adresse à un peuple terrien et paysan, contraint par sa géographie de s’embarquer sur une mer incertaine, ce qu’il fait avec prudence) , le poème dit pourtant autre chose qu’une fidélité dictée par la convenance et les obligations matérielles, il dit avec cette fraîcheur qui correspond aux débuts de la littérature ce qu’il y a d’irremplaçable dans l’amour, c’est-à-dire la confiance accordée à l’autre. C’est quand Ulysse décrit le lit qu’il a sculpté dans le tronc d’un olivier que Pénélope sait qu’il ne ment pas. Le mensonge. Thème essentiel. La fidélité exigée des femmes reposait pour beaucoup sur l’incertitude qu’avaient alors les pères de leur paternité et de la contrainte qu’ils avaient d’élever les enfants qu’ils reconnaissaient pour leur. Giono dans la Naissance de l’Odyssée s’interroge sur ce thème du mensonge, il s’amuse à prendre le contrepied de l’épopée, Ulysse est lâche et menteur, Pénélope infidèle, Télémaque caractériel. Il fait d’Ulysse un aventurier qui a traîné volontairement d’île en île, de femme en femme et qui, arrivé à Ithaque, invente dans une auberge une ingénieuse fiction pour persuader Pénélope que son retard est justifié. On sourit, mais ça ne tient pas à côté de la fraîcheur de l’Odyssée.

La fiction précisément n’est pas mensonge intéressé, la fiction n’est réussie que si elle rend une vérité. Ulysse contrairement à ce qui se dit parfois, ne ment pas pour le simple plaisir de mentir. Ses mensonges sont des ruses ou des prudences pour survivre, pour sauver des vies. Dès que certains aèdes les prolongent inutilement comme dans le chant XXIV qui semble une pièce rapportée, le charme cesse, on s’ennuie, quelle nécessité ainsi à berner son vieux père et se prétendre une nouvelle fois crétois ? Les mensonges d’Ulysse sont plutôt ceux d’un homme rompu aux épreuves, une façon de s’adapter au terrain, ce n’est pas une tricherie délibérée pour tromper sa femme. Ce qui serait de l’ordre du vaudeville, de la comédie de moeurs bourgeoise, et non de l’épopée. Ulysse et Pénélope se savent entourés de traitrise et de noirceur, mais une fois qu’ils se sont reconnus, ils sont dans la confiance sinon le poème n’en serait plus un. On peut trouver que la fidélité de Pénélope n’exprime qu’une valeur d’époque. Celle où un fils pouvait brutalement renvoyer sa mère à sa quenouille , celle où il était permis et même recommandé aux hommes de coucher avec beaucoup de femmes, tandis que l’inverse était interdit aux femmes sous peine d’être mises au ban de la société, ce que certains prétendaient imposer aujourd’hui encore.

La fidélité de Pénélope n’était pourtant pas qu’une fidélité datée qui aurait disparu avec l’apparition de la pilule ou des tests ADN de paternité. La fidélité restait une valeur essentielle, la parole donnée réglait encore les échanges. « In God we trust » sur les billets de banque américains. La fidélité amoureuse pouvait tolérer une sexualité libre et l’encourager et les plus perspicaces savaient depuis longtemps qu’il fallait se garder de jugements d’un moralisme déplacé et trompeur en ce domaine. Le sexe n’était pas tout, même si les Grecs avaient su accorder plus que d’autres de l’importance au corps. Il en était question dans l’Odyssée sans pruderie, avec un mélange de simplicité et de pudeur oubliée.

Le voilier avait pris de la vitesse, comme amusé par notre discussion, et comme R. me disait qu’il avait toujours eu un faible pour Calypso, nous étions tombés d’accord que dans cet amour-là, les jeux n’étaient pas égaux, Ulysse était prisonnier chez Calypso qui vivait en marge, aux confins du monde, ce n’était pas une femme, mais une nymphe, elle avait proposé l’immortalité à Ulysse qui l’avait refusée, il pleurait sur un promontoir face à la mer, il voulait revoir sa femme et son île, retourner au pays de son enfance. La nymphe aux belles boucles avait beau habiter au milieu de bois odorants, d’oiseaux enchanteurs, de prés couverts de violettes et de persil, dans une grotte tapissée de vigne où jaillissaient quatre sources, elle avait beau être supérieure à une simple mortelle, c’était Pénélope et son île d’Ithaque qu’il voulait. En déduire, puisqu’il réclamait sans cesse le retour, qu’il était le contraire d’un aventurier était un argument de sophiste. L’affrontement avec la mort, la peur sans cesse renouvelée qu’il avait eue de mourir l’avait marqué, toutes ces aventures accumulées au fil des ans lui avaient permis de s’affirmer, de confirmer ses goûts, son choix et c’était Pénélope qu’il voulait, la nymphe Calypso ne lui plaisait plus, « il n’en passait pas moins les nuits, mais par devoir, dans la grotte profonde : elle ardente, lui sans ardeur », depuis sept ans qu’il était là prisonnier , oui, il aspirait au retour. Et elle était touchante la plainte de la nymphe amoureuse, quand Hermès venait lui communiquer la volonté des dieux, elle devait laisser partir Ulysse, une plainte dont on retrouvait l’écho plus tard chez la Didon de Virgile.

C’était ainsi, toutes ces femmes que l’aventure lui procurait, Ulysse les évitait ou s’en séparait. Il évitait les traîtresses, les enjôleuses, les sirènes entourées par les ossements des malheureux qu’elles attiraient de leurs chants, Charybde l’engloutisseuse et Sylla l’aboyeuse aux six têtes qui broyait ses proies avec ses dents à triple rangée, expression imagée de la terreur que la féminité pouvait inspirer aux hommes, celles-là on comprenait assez qu’Ulysse ait tout fait pour les fuir, mais il y en avait d’autres plus séduisantes qu’il quittait, au charme desquelles il résistait , il y avait eu, avant Calypso, Circé qui chantait à belle voix en tissant sa toile et qui transformait les hommes en pourceaux à coups de baguette magique et de filtre, avec elle il fallait montrer sa force, la violenter, se jeter sur elle, lui faire jurer qu’elle ne s’en prendrait pas à la virilité de l’homme, alors elle devenait femme douce et docile, et prononçait de vrais mots d’amour :« Montons sur notre lit pour que, la joie d’amour nous unissant, nous puissions désormais avoir confiance l’un en l’autre ! », mais la confiance accordée à une magicienne ne serait jamais égale à celle qu’Ulysse avait accordée à Pénélope et s’il était resté assez longtemps auprès de l’enchanteresse, il s’était quand même décidé à la quitter. Circé s’était soumise à ce départ de meilleure grâce que Calypso, moins amoureuse, ayant connu beaucoup d’hommes et sachant s’en détacher, elle avait donné des conseils avisés pour la poursuite du voyage et quand Ulysse et ses compagnons étaient revenus du pays des morts enterrer Elpénor, tombé du toit, elle s’était empressée de leur apporter vivres et boissons.

La dernière et si belle rencontre, c’était celle avec Nausicaa, qui sur le conseil d’Athena venait laver son linge dans le fleuve près du refuge où s’était endormi le naufragé après une nage épuisante au long d’une côte hostile. Ulysse s’était roulé dans un lit de feuilles au centre de deux oliviers aux branches emmêlées. Réveillé par les jeux de Nausicaa et de ses compagnes. Sachant par des paroles bien trouvées calmer l’inquiétude de la jeune fille qui n’avait pas l’habitude de voir se dresser des hommes nus devant elle. La jeune Nausicaa, innocente et pourtant avisée, savait déjà qu’il fallait déjouer les médisances, elle conseillait à l’étranger de suivre son char à distance et une fois au palais d’aller droit à sa mère et d’embrasser ses genoux. Matriarcat soudain ? On disait Alkinoos et Arété, le roi et la reine de cette île phéacienne, frère et sœur, résidu de sociétés anciennes et incestueuses à l’égyptienne ? Suivaient les récits chez Alkinoos, le récit des aventures d’Ulysse chanté par l’aède Démodocos, puis par Ulysse lui-même, le seul rescapé. Alkinoos était prêt à marier sa fille Nausicaa au bel étranger. Mais Ulysse avait dévoilé son identité, il était celui dont l’aède venait de chanter les exploits, il était fils de Laërte, époux de Pénélope. Le loyal Ulysse ne s’était pas joué de la fille de son hôte. Il avait demandé à rejoindre Pénélope, la femme de confiance, comme sa mère qui était morte à force de l’attendre et qu’il avait cherché en vain à étreindre aux enfers quand elle était montée vers lui depuis le pays des morts pour répondre à l’appel de sa libation, comme sa nourrice Euryclée la première des femmes d’Ithaque à l’avoir reconnu, en lui lavant les pieds, à cause d’une cicatrice, ces trois femmes à l’affection la plus sûre, la mère, la nourrice, l’épouse, les fidèles entre toutes qu’il se permettait de brutaliser, sa mère qu’il empêchait de boire le sang avant l’arrivée du devin Tirésias, sa nourrice dont il réprimait le cri de joie en lui mettant la main sur la bouche et en menaçant de la tuer, Pénélope dont il se faisait reconnaître une fois seulement la vengeance accomplie, c’était pourtant les trois femmes en lesquelles il avait le plus confiance, mais il fallait savoir raison garder, assurer la victoire avant de s’abandonner au bonheur.

Pénélope savait aussi raison garder, c’était pour cela qu’elle était la femme d’Ulysse. Et quand l’extraordinaire arrivait, quand elle le voyait enfin là devant elle, elle commençait par se taire, prise de stupeur, on pouvait s’étonner de tant de retenue, de méfiance, trouver que Pénélope mettait bien du temps à reconnaître Ulysse, mais c’était oublier que les dieux n’arrêtaient pas d’intervenir pour modifier l’apparence des hommes et que depuis vingt ans, Pénélope avait eu plus d’une fausse annonce sur son retour. Les retrouvailles s’achevaient sur une notation sobre « Lorsqu’ils eurent joui des plaisirs de l’amour, ils s’adonnèrent à ceux de la parole. ». Lucien de Samosate quelques siècles plus tard imagina dans l’Histoire Vraie qu’au moment de se rendre sur la lune, son héros s’arrêtait à Ithaque et qu’Ulysse lui confiait une lettre pour Calypso. Le poème du VIIIè siècle, fixé par écrit dans sa version athénienne au VIè siècle, disait seulement qu’il repartait de ville en ville, qu’il affrontait encore des épreuves avant de revenir auprès de Pénélope et que se réalise la prédiction de Tirésias :« la mort viendra te chercher hors de la mer, une très douce mort qui t’abattra/ affaibli par l’âge opulent ; le peuple autour de toi/ sera heureux. »

C’était une fin sereine et dans l’apaisement du soir, comme le voilier approchait de l’île de Cythère, nous avions cessé de parler pour nous occuper des amarres et préparer l’abordage.

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